Apic interview
Suisse: Caritas présente son «Almanach social 2008»: interview de Carlo Knöpfel
Trop de monde reste à quai: les oubliés de la course à l’argent
Pierre Rottet, Apic
Lucerne/Lausanne, 29 avril 2008 (Apic) La croissance économique en Suisse n’est pas pour tout le monde. Ce constat va de pair avec le sournois démantèlement des acquis sociaux. Au point que l’Etat met tout en révision. Et pas forcément dans le bon sens. Bien au contraire. Caritas Suisse a présenté mardi à Lausanne son «Almanach social 2008».
Carlo Knöpfel, l’auteur, économiste et responsable du secteur Etudes chez Caritas Suisse, montre dans cet «Almanach social 2008» comment chaque crise économique laisse derrière elle un chômage structurel légèrement plus important qu’avant. Le tout avec en sus une croissance du travail précaire, en particulier parmi la main d’oeuvre non qualifiée. Les mutations de la société affectent le social et, au centre, la famille, dont beaucoup restent à quai. L’Etat démissionne-t-il au point de refiler la patate chaude aux services sociaux? C’est en tout cas ce que peuvent constater les six représentants des Caritas romandes, présents à la conférence de presse, mardi à Lausanne, en présence de Carlo Knöpfel.
Chiffres révélateurs: les personnes travaillant à temps complet représentent 45% de la totalité des personnes exerçant une activité professionnelle parmi les bénéficiaires de Caritas. C’est 20% de plus par rapport à 2006.
Le marché du travail fonctionne actuellement à deux vitesses en Suisse, créant un fossé entre ceux qui en font partie et ceux qui en sont exclus, remarque Carlo Knöpfel. Le constat n’est pas nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est la dégradation ambiante, avec une notion de solidarité de moins en moins présente au sein d’une société, y compris au sein de la famille. L’analyse de Carlo Knöpfel. Interview.
Apic: Les constats contenus dans cet «Almanach social 2008» ne sont pas très rassurants…N’y a-t-il pas quelque chose d’irréversible dans ce processus?
Carlo Knöpfel: J’en ai peur. De plus en plus de personnes ne sont pas ou peu qualifiées, d’autres ont des troubles de santé. Pour ceux qui ont plus de 45 ans, cela devient dramatique. Une fois sorties du marché de l’emploi, ces personnes-là ont beaucoup de mal. Raison pour laquelle on discute actuellement d’un troisième marché de l’emploi en Suisse, de manière à créer des possibilités de travail et d’occupation pour ce groupe-là.
Apic: Encore faut-il une volonté politique pour y parvenir.
Carlo Knöpfel : La volonté d’agir des politiques, hommes et femmes, augmente, parce qu’ils ont peur de ce qui pourrait se passer si rien ne se fait et si on laisse pourrir la situation pour ces gens en situation de précarité. Il est en outre fort possible que les gens deviennent tellement malades qu’ils n’auront plus d’autre choix que de se tourner vers l’Assurance invalidité. Avec les conséquences inhérentes, y compris niveau coût.
Apic: Le nombre de personnes actives a augmenté, comme la productivité, dites-vous. Les salaires, eux, ont stagné. Combien de temps cela va-t-il durer? En France, par exemple, on est dans la rue ou on se met en grève pour moins que cela?
Carlo Knöpfel: Le système suisse est conçu pour que cette réalité ne devienne pas visible, surtout si, en plus, on «adapte» les statistiques officielles sur la pauvreté, les travailleurs pauvres, sur la situation du chômage. D’ailleurs le taux de chômage officiel est loin de couvrir l’ensemble des chômeurs, des personnes sans emploi. Ces statistiques ne prennent pas non plus en compte les chômeurs qui perçoivent une aide sociale. Ils sont rayés des taux du chômage. En fait, c’est bien l’Etat qui charge aujourd’hui les oeuvres d’entraide de s’occuper des personnes exclues. Ce même Etat est même prêt à verser de l’argent à ces mêmes oeuvres d’entraide.
Apic: Autrement dit, on vous refile la patate chaude…
Carlo Knöpfel: Oui!
Apic: Selon vous, les gens peu ou pas qualifiés professionnellement peinent à trouver de l’embauche. Un constat qui peut également s’appliquer pour nombre d’universitaires ?
Carlo Knöpfel: Effectivement, les jeunes bien qualifiés ont eux aussi du mal à entrer directement sur le marché de l’emploi, ce qui les oblige à faire des détours, en passant par des emplois précaires. Officiellement, on prétend que ces jeunes universitaires ont trop peu d’expérience professionnelle. Dans le passé, ce type d’argument n’existait pas. On disait simplement «On va embaucher ces personnes», cela en sachant que la première année relevait de l’investissement de l’entreprise. Aujourd’hui, l’économie prétend qu’on ne peut pas se le permettre. Corollaire: on exige d’eux qu’ils fassent des stages, afin de les payer moins.
Apic: La précarité au sein de la famille occupe également une grande place dans votre étude. Et dans tout cela, une fois encore, ce sont les femmes en situation précaire qui paient les pots cassés dans les sphères les moins privilégiées de la population. Pas très rassurant, tout cela!
Carlo Knöpfel: Rassurant? Non. Plutôt réaliste. C’est un fait que les femmes sont confrontées à de multiples charges: tâches ménagères, personnes âgées, et en plus, elles doivent assumer une activité lucrative. La question est de savoir: pendant combien de temps encore les femmes vont supporter cela. Elles ont deux options: renoncer à avoir des enfants pour faire carrière, ou s’effacer au sein de la famille. Je pense qu’il est encore temps de changer de cap en Suisse, cela, si la société est prête à soutenir les familles.
Apic: Voilà un discours que l’on entend depuis belle lurette. Mais comme soeur Anne…Surtout si l’on tient compte du fait que l’Etat social est en train de démanteler un peu plus les acquis sociaux, en même temps qu’augmente l’insécurité.
Carlo Knöpfel: Pour soutenir ces familles, commençons par améliorer les gardes pour enfants, l’accueil extra familial de ces derniers. A mon sens, il est nécessaire aussi d’adapter les horaires de travail des femmes aux heures d’ouverture des garderies et des crèches, des écoles. Dans le domaine des soins aux personnes âgées aussi quelque chose est à faire. A commencer par l’élargissement des soins à domicile. La question fondamentale est de savoir si les hommes sont prêts à revenir sur leur rôle et à s’adapter à la nouvelle situation. En d’autres termes, de changer leur mentalité.
Apic: Avec la publication annuelle – le 10è de Caritas – de l’»Almanach social 2008», pensez-vous être entendu?
Carlo Knöpfel: Dans les prédications du dimanche, les gens nous écoutent. Mais pas dans la vie quotidienne. Les coûts de la passivité sont encore trop peu élevés. Ces coûts augmentent cependant de manière vertigineuse et atteignent actuellement un montant critique. Je crois que la sensibilité s’est accrue: en novembre 2006, le Conseil national a chargé le Conseil fédéral de formuler une stratégie de lutte contre la pauvreté en Suisse. Actuellement, l’Office fédéral des Assurances sociales est en train d’élaborer une stratégie avec divers groupes de travail, à laquelle je participe. PR
Encadré
Caritas Fribourg confronté au surendettement
Le surendettement constitue un autre gros fléau au sein des familles. Le manque d’argent constituant à lui seul autant de raisons de tensions, de violence, de ruptures. De drames de plus en plus fréquents.
A Caritas Fribourg, le problème de l’endettement reste en effet une préoccupation majeure, assure Petra Del Curto, directrice: «Les statistiques démontrent une croissance constante du nombre de dossiers suivis (255 pour l’année 2007, soit 27 de plus qu’en 2006). Le profil de la population suivie reste semblable au fil des ans.» Selon elle, les dettes cumulées par les personnes suivies représentent 14 millions de francs. En Valais également, la situation s’est péjorée selon Alexandre Antonin, directeur de Caritas Valais: «L’endettement est un problème qui nous préoccupe et qui devient de plus en plus important.» En 2007, Caritas Valais a suivi 370 demandes, contre 315 en 2006.
Carlo Knöpfel, Almanach social 2008, l’annuaire de Caritas sur la situation sociale en Suisse, Editions Caritas, 2008, 80 pages, 14 francs. Disponible dans les libraires ou chez Caritas Suisse, Löwenstrasse 3, 6002 Lucerne, tél. 041 419 22 22, fax 041 419 24 24, courriel: info@caritas,ch Internet: www.caritas.ch/shop.
(apic/pr)



