Addis Abéba: Le prof. Bénézet Bujo à la Consultation sur le christianisme primitif africain
Apic Interview
Redécouvrir les racines africaines du christianisme occidental
Par Jacques Berset, agence Apic
Fribourg, 8 mai 2008 (Apic) Redécouvrir les racines africaines du christianisme occidental: tel était le but de la première consultation internationale sur le christianisme africain primitif qui s’est tenue les 11 et 12 avril à Addis Abéba, en Ethiopie. Une trentaine de délégués et d’observateurs de diverses Eglises chrétiennes venus d’Afrique, des Etats-Unis et d’Europe ont planché sur l’histoire du christianisme primitif africain, dont les figures ont marqué les premiers siècles de l’Eglise.
Reprenant les propos du professeur de théologie américain Thomas C. Oden (*), organisateur de la Consultation d’Addis Abéba, Bénézet Bujo (**), professeur de théologie morale et d’éthique sociale à l’Université de Fribourg (Suisse), déplore que l’héritage de ces précurseurs africains soit ignoré, même en Afrique. Ou alors on les considère comme essentiellement grecs ou romains.
«Ce n’est pas normal que nous, les Africains, étudions César et la guerre des Gaules, tout en négligeant notre propre culture, le rôle du Nil, par exemple, qui a pour nous une essence salvifique, parce que ce fleuve a sauvé les ancêtres de Jésus de la famine». Le professeur Bujo donne le ton: les Africains doivent connaître leur propre histoire et pas seulement celle des Européens.
L’histoire du christianisme primitif africain a été largement ignorée par les historiens et les chercheurs, donnant à penser que l’Afrique n’a pas de passé et que le christianisme n’a commencé qu’avec la colonisation des Occidentaux. Alors que le désert égyptien a été l’une des origines du monachisme chrétien, avec saint Antoine, saint Pacôme ou saint Macaire, sans oublier la personnalité de saint Augustin d’Hippone (ville qui se trouve aujourd’hui en Algérie). Le monachisme africain existe ainsi bien avant Benoît de Nursie, fondateur de l’ordre bénédictin et du monachisme occidental!
Apic: Professeur Bujo, à ce colloque, vous étiez le seul professeur venu de Suisse?
Bénézet Bujo: C’était une rencontre conçue pour les Africains, et ce sont eux qui étaient invités. Il y avait parmi eux des Africains vivant aux Etats-Unis et devenus citoyens américains. Les catholiques n’étaient que trois parmi les invités, tandis que les autres étaient orthodoxes, coptes, protestants, évangéliques et anglicans. Il s’agissait de coordonner un peu le travail des professeurs qui effectuent des recherches sur le christianisme africain.
Les initiateurs de la rencontre d’Addis Abéba voudraient faire en sorte que l’on traduise des textes de l’Eglise primitive africaine – des IIe, IIIe, IVe siècle, en grec, en copte, en latin, en amharique, – et les répandre surtout en Afrique. Ils aimeraient créer un réseau d’études de cette tradition en Afrique et finalement faire le lien avec les recherches théologiques africaines actuelles.
Apic: Professeur Bujo, l’importance du christianisme primitif africain au sein de l’Eglise est largement ignorée du public, dans le monde occidental.
Bénézet Bujo: Effectivement, cet héritage n’est pas pris en compte, en quelque sorte il est gommé et ignoré des Africains eux-mêmes. L’organisateur de la Consultation d’Addis Abéba vient de la «Theological School of Drew University», dans le New Jersey.
Cette Université américaine a un centre sur le christianisme africain primitif, qui a déjà publié 28 volumes de recherche sur le christianisme africain. Je ne sais pas si ailleurs on trouve une approche aussi approfondie de l’ensemble du christianisme d’Egypte, d’Afrique du Nord, d’Ethiopie dans les premiers siècles. On étudie dans cette institution des théologiens d’Afrique, comme Clément d’Alexandrie, Origène, Cyprien, Tertullien, saint Augustin, Cyrille d’Alexandrie, Athanase, etc., sans oublier le courant moderne de la «théologie africaine subsaharienne».
Apic: Vous dites que les Européens s’approprient trop vite des personnalités comme saint Augustin.
Bénézet Bujo: C’est vrai, ils oublient trop vite que toute la culture dans laquelle a baigné saint Augustin est celle de sa mère Monique, qui est restée une simple femme d’origine berbère. Derrière la formation romaine de saint Augustin, il y a l’arrière-fond culturel berbère. Prenons Tertullien. C’est également un Africain du Nord comme saint Augustin. Il a vraiment formé le latin classique ecclésiastique. On dit toujours que c’est un produit de la culture méditerranéenne latine. Mais la question qu’on peut se poser est celle-ci: pourquoi ce ne sont pas les Romains qui ont fait cela, et qu’il a fallu que ce soient des Africains ?
Le professeur Thomas C. Oden explique bien qu’au début, l’Europe est allée chercher les forces intellectuelles en Afrique. Par exemple, l’exégèse d’Origène a marqué toute la chrétienté de l’Eglise. L’exégèse du 4e siècle initiée à l’Est comme à l’Ouest par un saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, les saints Ambroise, Jérôme et même Augustin ne pourrait pas être comprise sans l’exégèse modelée en Afrique primitive. L’Ecole d’Alexandrie, une école de théologie très importante, a été à l’origine de notre théologie. C’est tout cela que nous voulons étudier et faire le lien avec la recherche théologique africaine subsaharienne d’aujourd’hui.
Apic: Selon des chercheurs africains, des similarités culturelles existent par exemple entre l’Afrique noire et l’Egypte.
Bénézet Bujo: Les études de Cheikh Anta Diop, un chercheur sénégalais, ont mis l’accent sur l’apport de l’Afrique et en particulier de l’Afrique noire à la culture et à la civilisation mondiales. De même celles du jésuite camerounais Engelbert Mveng. Elles ont effectivement prouvé qu’il y avait des similarités entre la culture de l’Afrique noire et celle de l’Egypte. On peut suivre ces développements culturels tout le long du bassin du Nil, du Congo de l’Est, de l’Ouganda, du Kenya, de l’Ethiopie, du Soudan jusqu’à la Méditerranée. Cheikh Anta Diop montre que cette influence va jusqu’en Afrique de l’Ouest. C’est cette culture qui fut importante comme réceptacle du christianisme primitif africain.
Apic: Finalement, quels sont les buts de cette rencontre d’Addis Abéba ?
Bénézet Bujo: Cette première consultation – on espère qu’il y en aura d’autres et qu’on trouvera les moyens financiers de les organiser – a pour but notamment de répandre l’idée que dans les Universités africaines, les Facultés de théologie, les grands séminaires, il faudrait introduire des cours de patristique de l’Eglise primitive africaine.
Actuellement, les Africains viennent en Europe pour étudier la patristique, et ils ignorent leur propre tradition. Alors que par exemple l’Eglise copte d’Egypte est tout près de nous. Ainsi la Faculté de théologie de Nairobi, au Kenya, serait bien placée pour étudier notamment la langue copte, l’amharique et aussi l’arabe, mais il n’y a rien. On devrait ainsi mieux connaître la réalité des rapports entre le christianisme et l’islam en Afrique subsaharienne, par exemple au Sénégal ou au Mali. Ces rapports sont bien plus ouverts qu’ailleurs. En Afrique, s’il y a des confrontations entre musulmans et chrétiens – comme ce fut le cas au Ghana lors de l’invasion américaine de l’Irak – tout se règle sur la base des relations personnelles, de l’amitié et de l’hospitalité. Il faut mettre en valeur l’hospitalité africaine en valeur. Souvent, on trouve dans la même famille des membres qui sont musulmans, catholiques ou protestants. Le christianisme africain doit jouer le rôle de rassembleur, d’union.
Apic: Est-ce que cette conscience de cet apport africain qu’a Thomas C. Oden est très répandue parmi les Africains, sans parler des Occidentaux ?
Bénézet Bujo: Non, et c’est justement pour cela que l’on a convoqué ce groupe de consultation, pour aider à la conscientisation. Car on a trop souvent l’impression dans l’Eglise que tout vient de l’Occident. C’est pour cette raison que nous soulignons le fait que les Occidentaux ont été puiser des ressources en Afrique. On assiste au même processus avec la médecine: on va prendre des plantes en Amérique latine ou en Afrique, on les transforme en médicaments sans en indiquer l’origine. C’est un peu ce qui s’est fait avec le christianisme: on est allé chercher la sagesse là-bas, après on prétend que cela vient de chez nous. Quand on enseigne Origène dans les universités européennes, on en tait presque l’origine africaine.
Comme le dit le professeur Oden: nous manquons une importante dimension des racines de l’histoire et de la culture occidentales si nous continuons à négliger l’influence qu’a eue le christianisme primitif africain sur l’Occident. JB
(*) Professeur émérite de théologie à la «Theological School of Drew University» à Madison, dans le New Jersey, Thomas C. Oden est l’auteur de l’ouvrage «How Africa Shaped the Christian Mind: Rediscovering the African Seedbed of Western Christianity». InterVarsity Press, 2007.
(**) Bénézet Bujo est prêtre du diocèse de Bunia, au nord-est de la République Démocratique du Congo. Il a fait ses études de philosophie et de théologie au Congo et en Allemagne. Depuis 1989 Bénézet Bujo est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg (Suisse), où il enseigne la théologie morale et l’éthique sociale. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur saint Thomas, sur la morale interculturelle et la théologie africaine. Son dernier livre «Plädoyer für ein neues Modell von Ehe und Sexualität. Afrikanische Anfragen an das westliche Christentum», a été publié par les Editions Herder, à Fribourg-en-Brisgau. L’ouvrage est sorti en 2007 dans la série (Quaestiones Disputatae – une collection fondée par le célèbre jésuite allemand Karl Rahner – né en 1904 à Fribourg-en-Brisgau, décédé en 1984 à Innsbruck). (apic/be)



