Zürich: L’avenir des ordres religieux en Europe, vu par Sr Ingrid Grave
Apic interview
Nous devons proposer une autre image de Dieu dans notre prière
Andrea Krogmann, Apic / Traduction: Bernard Bovigny
Zürich, 5 septembre 2008 (Apic) Soeur Ingrid Grave, une dominicaine âgée de 71 ans, porte un regard réaliste sur l’avenir des communautés religieuses: Il y aura toujours des personnes qui choisiront ce chemin de vie, mais elles ne seront pas une foule. Au lieu de consacrer toute son énergie sur la relève, elle préfère inviter ses consoeurs et confrères à chercher de nouvelles voies.
Soeur Ingrid Grave, qui a animé durant plusieurs années l’émission de la TV suisse alémanique «Sternstunden», est une des intervenantes de la troisième rencontre des religieux et religieuses suisses, qui a lieu du 5 au 7 septembre à Fribourg, sur le thème «Changement de société en Suisse – quelle alternative allons-nous proposer?»
Apic: La situation actuelle des ordres religieux est clairement marquée par un grave problème de relève …
Sr Ingrid Grave: Oui, c’est fondamentalement le cas. Les congrégations doivent fermer des maisons. La plupart de leurs membres sont âgés. Et les communautés sont aussi occupées à retravailler leurs propres structures. Nous sommes amenés à démonter nos anciennes structures, simplement par la force des choses. Il existe quelques communautés qui accueillent toujours de nouvelles vocations et qui ont trouvé une façon de s’adapter à un monde qui a changé. Selon mes observations, il s’agit surtout d’anciens couvents contemplatifs. Mais les grandes congrégations, et surtout les congrégations féminines, n’ont presque plus de relève. Je pense en premier lieu à notre situation en Europe. En Amérique latine la situation est quelque peu différente.
Apic: A quoi cela tient-il?
I.G: Il y a différentes raisons. Les congrégations ont presque toutes été fondées au 19e siècle. C’est aussi le cas de la mienne. Nos communautés de dominicaines ne sont apparues en Suisse qu’en 1865. Elles ont prospéré durant cent ans, pour atteindre le chiffre de 500 religieuses. Puis leur nombre a sans cesse reculé. Beaucoup de tâches assurées autrefois par les congrégations ont été reprises par l’Etat: soins aux malades, écoles, formation des femmes avant tout, ainsi que beaucoup de travail social. Le monde des femmes aussi a changé. Les femmes du 21e siècle sont très différentes de celles du 19e et du début du 20e siècle. Elles ont aujourd’hui accès à presque toutes les professions, même si elles ne sont pas encore totalement acceptées. Cela n’était absolument pas le cas au 19e siècle et jusqu’au milieu du 20e siècle. Au point que rejoindre une congrégation était considéré comme une forme d’émancipation. Nous assistions alors aux premiers mouvements d’émancipation des femmes à l’intérieur des Eglises. Les maisons de diaconesses éclosaient dans l’Eglise évangélique réformée.
Il n’était alors pas question de se demander si l’on acceptait l’Eglise ou non. Elle s’imposait d’elle-même. Alors pourquoi ne pas rejoindre une institution comme l’Eglise pour pouvoir accomplir un travail intéressant? Naturellement aussi par conviction religieuse. Aujourd’hui, l’Eglise n’a pas une bonne image. L’Eglise catholique a avant tout la réputation de ne pas favoriser les femmes en particulier. On ne leur fait confiance que jusqu’à un certain point. Alors, si on ne veut pas dépendre de cette Eglise, quelle raison aurions-nous de rejoindre une congrégation? Ce sont, à mon avis, les principaux motifs de notre manque de relève.
Les religieuses devraient être les «filles consacrées» de l’Eglise, dit-on. Mais en tant que femmes du 20e et du 21e siècle, nous accomplissons un service d’Eglise, pour autant que cet esprit de don de soi se transforme en une forme de partenariat, porté par notre foi en Jésus Christ, qui a appelé des femmes à sa suite après les avoir libérées de leurs peurs et de leurs maladies (Luc 8). Cela est un encouragement à marcher avec assurance vers l’avenir de l’Eglise et à contribuer à bâtir la société de demain dans le sens de l’Evangile. C’est un défi que nous pouvons encore relever, même avec notre âge avancé.
Apic: Où se situent les plus grands défis face à l’avenir des congrégations?
I.G: En tout premier, nous devons abandonner l’attitude consistant à nous préoccuper sans cesse de trouver encore de la relève. Ce qui doit nous intéresser en première ligne est de chercher comment nous pouvons influencer la société par notre spiritualité.
Et c’est maintenant qu’apparaît un grand «mais». L’image du monde s’est modifiée de façon incroyable. Mais dans nos prières, c’est toujours l’ancienne image du monde qui apparaît. C’est la même chose au niveau de la société. L’ancienne structure est tombée. La hiérarchie a fait place à la démocratie, alors que dans l’Eglise nous avons toujours une structure hiérarchique. Dans nos prières également, nous décrivons Dieu comme quelqu’un qui se trouve au ciel, sur un trône, comme dans les textes que l’Eglise nous présente, par exemple dans les psaumes. Je n’ai rien contre les psaumes, qui sont des textes grandioses. Mais ils datent de 2 ou 3’000 ans et véhiculent une ancienne image du monde. Nous les récitons toujours, sans nous poser de questions. Nous ne pouvons pas proposer notre prière à la société. Et cela est aussi le cas pour de nombreux chants d’église et, en général, pour les textes des célébrations.
Nous devons proposer une autre image de Dieu dans notre prière. Cela permettra de développer une spiritualité pour celles et ceux qui ont une nouvelle représentation de Dieu ou qui n’en ont pas en ce moment. Cela doit s’exprimer dans nos prières, afin que les gens puissent trouver un nouveau langage. Les hommes et les femmes d’aujourd’hui n’arrivent plus à prier, et je trouve cela dramatique.
Apic: Et comment apparaît cette nouvelle image de Dieu?
I.G: Certainement plus celle d’un Dieu assis sur un trône dans le ciel … L’image que nous devrions transmettre est celle d’un Dieu qui nous invite à l’amour. Il est une force, il est une énergie, il nous offre une protection, car il est amour.
Et c’est là que nous arrivons à un angle périlleux: ce Dieu nous amène à quelque chose qui est amour, mais je ne peux pas prier «quelque chose». Il faut transmettre une image de Dieu à partir de laquelle je peux prier. Ce Dieu doit être un «Toi», sans quoi notre spiritualité n’a aucun sens. Nous devons clairement prendre nos distances face à ces courants ésotériques qui veulent nous faire sentir une énergie dans un espace. Mais si je n’ai personne en face de moi, personne ne peut me donner de réponses. Je crois pourtant que Dieu répond. Nous devons réapprendre à percevoir ces réponses. C’est cela que nous sommes appelés à transmettre. Alors, nous avons un avenir. Nous verrons encore sous quelle forme.
Apic: Comment voyez-vous les congrégations religieuses dans dix ans?
I.G: Si je mets de côté toutes les illusions et si je porte un regarde réaliste et objectif sur la situation, dans dix ans nos rangs seront encore plus resserrés, de façon significative et même très significative. Ma génération ne sera plus de ce monde, ou alors elle se déplacera en chaise roulante. Nous faisons partie des dernières grandes volées et nous sommes bientôt bonnes pour la maison de retraite. Seules de petites communautés entreprendront une activité à l’extérieur. Et elles se demanderont encore plus fondamentalement: Que reste-t-il de nous et où y a-t-il encore des possibilités de convaincre des personnes à adopter notre façon de vivre? Il y aura toujours des gens prêts à adopter un tel chemin de vie, mais ce ne sera pas la foule. Nos tâches seront davantage centrées sur la spiritualité. Par exemple, nous ne dirigerons plus de grands hôpitaux, mais nous y serons engagées comme animatrices d’aumônerie. Nous serons des pistes d’élan pour des personnes qui cherchent le dialogue et qui n’ont peut-être plus confiance en l’Eglise, tout en manifestant un certain intérêt pour elle.
Une étude a montré récemment que les jeunes, surtout, ne voulaient pas se lier dans la durée avec une institution ou une organisation. Nous vivons dans un milieu de culture-événement. La cohabitation temporaire dans une communauté monastique pourrait aller dans le sens de cette culture, et – pourquoi pas – avec des effets à plus long terme sur la spiritualité de celles et ceux qui partagent un bout de notre vie. Ce pourrait être une chance pour nous. Nous ne devons pas nous soucier du maintien de nos communautés, mais du fait que notre engagement doive correspondre aux attentes des gens.
Nous sommes aussi pleinement conscients d’une chose: la nécessité d’être en réseaux. Nous autres dominicaines commençons maintenant à tisser encore mieux des liens dans l’espace germanophone, mais aussi de par le monde. Il existe le réseau des «Dominican Sisters International», et des sous-groupes comme les «Dominican Sisters Europe». Et encore une fois des sous-groupes pour les pays germanophones. Le but est de se connaître de plus près et d’entreprendre quelque chose ensemble, par exemple des réflexions sur l’image du monde ou des sessions sur un thème.
Apic: En lien avec ce que vous évoquez, quelle signification revêt pour vous la rencontre des religieux et religieuses suisses?
I.G: Chaque communauté se préoccupe de soigner ses propres douleurs et de décrire des cercles autour d’elle-même. Mais maintenant nous sommes rassemblés et nous constatons qu’il existe une quantité de religieuses et de religieux, et nous pouvons ainsi nous renforcer mutuellement. Nous pouvons apporter davantage de clarté sur notre situation. Si chaque communauté le faisait pour soi, cela coûterait beaucoup d’énergie et ça n’aurait pas un tel rayonnement. Cette rencontre constitue aussi une formation continue pour les congrégations religieuses. S’ajoutent à cela les effets vers l’extérieur: nous sommes une fois pris en considération. Nous pourrions le décrire ainsi: «Nous sommes toujours là, même si certains pensent que nous avons disparu». Cette vie peut être pleine de sens aujourd’hui encore. Je trouve très bien si ce message pouvait passer.
Avis aux rédactions: Une image gratuite en lien avec cette interview peut être commandée à kipa@kipa-apic.ch
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