Fribourg: L’évêque édicte la mise en place des conseils pastoraux de l’unité pastorale
Apic interview
Vers la fin des «conseils de communauté»?
Bernard Bovigny, Apic
Fribourg, 20 mars 2009 (Apic) «Un clocher, un curé … et si possible un vicaire». Cette notion qui a caractérisé l’organisation pastorale durant une bonne partie du 20e siècle en Romandie a vécu, et bien vécu. Depuis les années 1980, des équipes pastorales formées de prêtres, de diacres et de laïcs se mettent en place, et prennent en charge des ensembles de paroisses. C’est maintenant au tour des conseils chargés de la pastorale paroissiale de suivre le mouvement.
Par décret signé le 24 janvier 2009, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Bernard Genoud, édicte la formation d’un conseil pastoral dans chaque unité pastorale (UP), soit un ensemble de plusieurs paroisses dans une même région. Ce décret signifie-t-il la fin des «conseils de communautés» dans les paroisses?
Formellement, non. Un 2e décret de l’évêché, paru dans le même «Evangile et Mission» du 11 mars, prévoit d’ailleurs que chaque paroisse «peut constituer un conseil de communauté qui a pour mission de garantir la proximité pastorale et de faire valoir l’identité de la communauté dans l’UP». Ces conseils, lancés pour la plupart dans la mouvance du Concile Vatican II, ont revêtu un caractère obligatoire dans les paroisses du diocèse depuis l’édiction d’un décret de novembre 1994 signé de l’évêque de l’époque, Mgr Pierre Mamie. Une rapide enquête auprès de certains vicariats épiscopaux permet de se rendre compte que beaucoup de paroisses disposent encore de leur propre conseil de communauté. «Nous l’avons vu de façon positive, cela permet de dynamiser la vie paroissiale. Il peut donc y avoir ces deux niveaux», commente Joël Bielmann, adjoint du vicaire épiscopal de la partie francophone du canton de Fribourg. Il n’est cependant pas possible de savoir si une majorité des paroisses a maintenu cette double structure.
Mgr Bernard Genoud a fait le point sur ces restructurations pastorales avec L’Apic. Il a également abordé trois autres sujets d’actualité sensibles: la levée d’excommunication des évêques intégristes, qui a entraîné de nombreuses réactions d’incompréhension de la part des fidèles, les restrictions des évêques suisses face aux célébrations pénitentielles avec absolution collective, ainsi que le décès de Lucie Trezzini, cette jeune Fribourgeoise récemment tuée en Argovie et dont il a présidé la sépulture.
Apic: A votre connaissance, la plupart des unités pastorales sont-elles déjà dotées de leur conseil pastoral?
Mgr Bernard Genoud: Peut-être pas la plupart. Mais c’est en très bonne voie. Je vais moi-même installer les équipes pastorales (EP) dans les unités pastorales (UP). Cela me permet de me faire une idée de ce qui se vit dans le diocèse. Nous avons aussi édité un cahier pour aider à la mise en place des conseils des UP.
Apic: Il y aura maintenant des UP avec un seul conseil pastoral et plusieurs conseils de communauté dans la même région. Avec des décalages inévitables au niveau de la gestion de la pastorale …
Mgr B.G: Cela ne devrait pas. Il y aura des délégués des conseils de communauté au Conseil de l’UP. Et il y a aussi un aspect pratique à prendre en compte: dans la région de Romont, par exemple, il y a 17 paroisses qui collaborent en UP. Ce ne sera pas possible de rassembler des représentants de 17 conseils de communauté.
Apic: N’allez-vous pas, tout comme l’Etat avec les communes, favoriser les fusions de paroisses?
Mgr B.G: Oui, partout où cela est possible, nous allons les encourager. Mais ce n’est pas toujours facile. Une culture de la paroisse existe dans de nombreuses régions et il faut la respecter. Tout cela dépend des cantons et des mentalités. Nous avons cinq vicariats épiscopaux dans notre diocèse, avec autant de mentalités différentes.
Je tiens cependant à souligner la bonne volonté et l’esprit de collaboration que je rencontre dans de nombreuses paroisses. Y compris au niveau intercantonal, comme dans la région de Payerne où des UP sont constituées de paroisses vaudoises et fribourgeoises.
Cet esprit de collaboration existe aussi au niveau des missions linguistiques. Je vais bientôt installer à Genève une même UP pour les missions lusophones, italophones et hispanophones.
Apic Dans votre document de présentation (cf Evangile et Mission no 5 / 11 mars 2009), vous donnez au Conseil de l’UP le rôle de «conseiller» et de «partenaire» de l’équipe pastorale. Sa compétence est d’étudier, d’évaluer et de proposer. Il n’a donc aucun pouvoir de décision …
Mgr B.G: C’est-à-dire que les décisions doivent se prendre avec l’équipe pastorale (formée des prêtres, de diacres et d’agents pastoraux laïcs / ndr). C’est un Conseil et non une instance de décision. Mais jusqu’à maintenant, je n’ai pas entendu parler de difficultés liées aux conflits de compétence. Il y en a eu parfois au niveau de la mise en place. Mais, à ma connaissance, pas au niveau du fonctionnement.
Apic: Dans cette structure, le conseil de communauté de la paroisse perd un peu de son sens. Il devient un service et n’a plus vraiment de compétence, selon votre document. Est-il appelé à disparaître?
Mgr B.G: Non, je ne le pense pas. Il est appelé à jouer un rôle de veilleur, d’éveilleur dans la proposition de la foi. Ce conseil a pour mission de revitaliser la vie paroissiale, qui ne va pas disparaître avec la mise en place des UP. Il en est même le premier acteur de proximité pastorale demandée par AD 2000.
Mais il est vrai que le conseil de l’UP et le conseil de communauté de la paroisse, là où il est maintenu, devront s’ajuster à un nouveau mode de fonctionnement. La mission de ces conseils reste la même: annoncer Jésus Christ jusqu’au dernier vaisseau capillaire de son corps qui est l’Eglise.
Levée d’excommunication des évêques intégristes: encore des incompréhensions
Apic: Quelles réactions avez-vous reçues, ici à l’évêché, suite à la levée d’excommunication des quatre évêques intégristes?
Mgr B.G: Nous avons reçu, il est vrai, davantage de réactions d’incompréhension et de révolte que de compréhension. Il faut souligner que le processus de communication a été une véritable catastrophe. Et lorsque Benoît XVI a tenté de réajuster cette affaire, je n’ai jamais vu autant de points d’interrogation dans une lettre du pape. Il faut croire que cette affaire lui a vraiment posé question. Le pape se rend compte que la communication n’a pas été parfaite.
Peut-être que si nous avions été informés à temps des propos négationnistes de Mgr Williamson, les choses ne se seraient pas passées ainsi. Le pape lui-même n’était pas au courant de cette affaire au moment de la signature du décret.
Les termes utilisés dans la presse et dans le grand public n’ont pas toujours respecté la réalité. On a parlé de «réhabilitation» des évêques, ce qui n’est pas correct. De même, les conclusions de Vatican II ne sont pas négociables.
Je souhaiterais vraiment que ce genre de communication du Saint-Siège parvienne bien en avance dans les conférences épiscopales, afin que nous puissions nous y préparer. Les médias reçoivent une information brute et le journaliste doit diffuser tout de suite une nouvelle. Nous autres évêques recevons les documents en même temps que les médias, ce qui est très dommage. Et ça, nous l’avons déjà l’avons déjà signalé à la salle de presse du Vatican. Recevoir ces documents en avance nous donnerait le temps de réagir et d’en préparer la réception dans nos régions.
Apic: Avez-vous été confronté, à votre connaissance, à des sorties d’Eglise suite à cette affaire de levée d’excommunication?
Mgr B.G: Il y en a eues, mais pas des vagues. Il est vrai, cependant, que bien des personnes se sont senties insécurisées. Et les lefebvristes annoncent déjà qu’ils ne vont pas changer d’un iota … Mais pour le moment, les prêtres de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X n’ont toujours aucun ministère reconnu par le Saint-Siège.
Apic: Qu’avez-vous envie de dire aux catholiques qui interprètent cette levée d’excommunication comme une mise à mal de Vatican II?
Mgr B.G: Je ne partage pas ce point de vue. Cette affaire nous permet finalement de réaffirmer l’importance de Vatican II et de montrer que le Concile n’est pas négociable.
Nous ouvrons une barrière et invitons les lefebvristes à entrer. S’ils ne le font pas, tant pis. Ils pensent peut-être qu’ils pourront renégocier certains éléments du Concile, mais ils verront que ce n’est pas possible. Mais nous assistons également à une division à l’intérieur de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X.
Apic: Le pape réhabilite la messe selon le rite de Saint Pie X (il la célèbre d’ailleurs lui-même à certaines occasions) et donne des signes de réconciliation sans contrepartie avec la Fraternité sacerdotale Saint Pie X …
Mgr B.G: Attention. La messe selon le rite de Saint Pie X n’a jamais été abolie, mais soumise à l’autorisation de l’évêque. Certains prêtres étaient désignés pour la célébrer. Et maintenant, le pape a autorisé l’utilisation de ce rite «à condition que les prêtres qui le célèbrent reconnaissent l’égale dignité du rite ordinaire».
Quant à nous, nous n’engagerons pas pour une responsabilité importante dans ce domaine un prêtre qui n’entre pas dans le rite ordinaire. Les communautés qui célèbrent la messe selon l’ancien rite ne doivent pas devenir des communautés parallèles, mais rester pleinement dans l’Eglise de ce diocèse. Et les fidèles qui viennent à ces célébrations ne devront pas refuser de participer à un enterrement ou à une autre célébration dans le rite ordinaire. Il ne faut pas jouer une idéologie contre une autre.
Célébrations pénitentielles: oui, mais avec confessions individuelles
Apic: Et les célébrations pénitentielles communautaires qui ne peuvent plus déboucher sur une absolution collective. Est-ce une décision qui a relevé de la Conférence des évêques suisses uniquement ou sur pression du Saint-Siège?
Mgr B.G: C’est une attente qui a été clairement exprimée par le Saint-Siège. N’oublions pas que très peu de diocèses ont mis en pratique des célébrations avec absolution collective. Note situation en Suisse – et même pas dans tous les diocèses de Suisse – était en quelque sorte unique au monde. Je pense que ce changement n’engendrera pas de grands problèmes pastoraux.
Déjà auparavant, nous demandions que le fidèle qui a commis une faute grave aille la confesser individuellement. Et les célébrations communautaires peuvent encore être maintenues, mais en offrant des possibilités d’aller se confesser individuellement.
Je vois là une opportunité de redécouvrir ce qu’est une faute grave. Y compris dans le domaine économique, comme nous l’a si bien rappelé Jean Paul II.
Apic: Pourquoi avoir adopté cette mesure maintenant, environ 40 ans après que la célébration communautaire avec absolution collective ait été largement répandue un peu partout en Suisse? Les fidèles ont l’impression que l’Eglise veut retrouver le contrôle de la conscience personnelle …
Mgr B.G: Il est possible que des gens l’aient perçu ainsi. Mais ce n’est pas le cas. Il faut d’ailleurs savoir que même les célébrations avec absolution collective sont en recul.
Il est vrai qu’il y a eu des excès de culpabilisation dans l’Eglise, il fait maintenant retrouver un certain équilibre.
Apic: Pensez-vous raisonnablement que cette décision provoquera un renouveau de la confession individuelle?
Mgr B.G: Je ne le sais pas. Mais je tiens à souligner que nous n’allons pas remplacer les célébrations communautaires par la confession individuelle. Il faut maintenir les deux formes. Et la confession individuelle s’applique en particulier – tout comme auparavant d’ailleurs – pour les fautes graves.
Vous savez, il n’y a pas que les célébrations paroissiales pour vivre le sacrement de réconciliation. Lorsque j’étais prêtre, j’ai même confessé quelqu’un sur un téléski. J’avais fait connaissance avec lui en montant une première fois, puis il m’a demandé de remonter ensemble en téléski pour qu’il puisse se confier à moi par le sacrement de réconciliation.
Il m’est aussi arrivé de le faire au bistrot, avec quelqu’un qui me l’a demandé spontanément. Il ne faut pas se fermer à ces occasions.
Encadré:
Apic: Vous avez présidé lundi les funérailles de Lucie Trezzini, cette jeune fille qui a été tuée par un déséquilibré en Argovie. Ce décès et cet enterrement ont dû vous marquer profondément. Avec quels sentiments sortez-vous d’une telle épreuve?
Mgr B.G: Il me reste un grand fond de tristesse, en voyant qu’une telle vie puisse être si absurdement bousillée. Il me reste un grand point d’interrogation. Pourquoi? Mais je ne ressens pas de révolte contre Dieu, car je sais qu’Il se chargera de remettre les pendules à l’heure.
Mais quel séisme intérieur cela doit provoquer chez tous ces gens douloureusement marqués par cette épreuve! Que faire pour eux?
Certains se demanderont: «Comment Dieu peut-il permettre ça? Or, Dieu nous a créés pour la vie. C’est la méchanceté de l’homme qui ne respecte pas la vie.
Il est vrai que Dieu nous questionne dans ces épreuves. Et cette révolte qui peut nous animer n’est pas impie. Dieu nous assure de sa tendresse et nous dit: «Fais-moi confiance. Je remettrai les pendules à l’heure. J’ai créé l’homme par amour, avec le risque de voir la haine se proposer parmi les humains».
Apic: Vous avez beaucoup parlé avec la famille de Lucie. Et à celui qui s’est désigné comme meurtrier, qu’avez-vous envie de dire?
Mgr B.G: «J’ai de la compassion pour toi, comme le Christ qui pardonne à ses bourreaux». Oublier ce qui s’est passé, on ne peut pas. Et il ne faut pas lutter contre la mémoire automatique. Mais on peut reprendre l’attitude d’Edith Stein, qui disait à ses compagnes de captivité durant le Seconde Guerre mondiale: «Il faut pardonner à ses bourreaux de peur qu’ils ne nous fassent du mal ou que nous devenions haineuses».
Je dirais au meurtrier de Lucie qu’il y a du bon au fond de lui et je lui souhaiterais de le trouver, de le laisser éclore. Il doit cependant accepter de subir une juste punition pour son acte. Il a tué Lucie et blessé beaucoup d’autres. Et je souhaite aussi qu’il n’y ait pas que de la haine dans le coeur de toutes celles et de tous ceux qu’il a blessés. (apic/bb)



