Apic interview – 40 ans après le Concile (IX)
Le Concile Vatican II s’est conclu le 8 décembre 1965. A l’occasion de ce 40e anniversaire, l’Apic a demandé à une dizaine de témoins de cette époque de livrer leurs souvenirs et de décrire les changements qui ont marqué la vie de l’Eglise catholique. Neuvième volet de cette série d’interviews avec un témoin direct du Concile, Mgr Pierre Mamie, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg de 1970 à 1995.
Fribourg: Mgr Pierre Mamie témoin direct du Concile aux côtés du cardinal Journet
Vatican II: la plus grande grâce pour l’Eglise au 20e siècle
Bernard Bovigny, agence Apic
Fribourg, 29 novembre 2005 (Apic) Mgr Pierre Mamie, évêque auxiliaire en 1968, puis titulaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg de 1970 à 1995, a vécu la 4e et dernière session du Concile Vatican II dans la basilique St-Pierre, aux côtés du cardinal Charles Journet. Il considère cet événement comme «la plus grande grâce que Dieu ait faite au monde et à l’Eglise au 20e siècle».
Inauguré le 11 octobre 1962, Vatican II a «ouvert les fenêtres de l’Eglise», pour reprendre les termes du pape Jean XXIII. Agé de 42 ans, l’abbé Pierre Mamie enseignait alors l’Ancien-Testament au séminaire diocésain et y donnait des cours bibliques, ainsi qu’à L’Université de Fribourg, avant d’être nommé trois ans plus tard secrétaire du cardinal suisse Charles Journet.
Apic: Quelle était votre fonction lors de cette dernière session du Concile, de septembre à décembre 1965?
Mgr Pierre Mamie: J’accompagnais le cardinal Journet dans tous ses déplacements, également en compagnie du dominicain Georges Cottier, actuel théologien de la Maison pontificale, devenu cardinal en 2003, qui était alors son collaborateur personnel. Le cardinal Journet avait des difficultés à entendre. Pour toutes les audiences chez le pape, Paul VI m’avait demandé de ne pas le quitter afin de lui retransmettre tout ce qu’il n’aurait pas bien entendu.
Apic: Comment avez-vous vécu personnellement cette période de présence au Concile?
Mgr Mamie: Cela a été une des plus grandes grâces de ma vie. Le Concile, je le connaissais grâce aux médias seulement. En m’y rendant, j’ai vécu cet événement de l’intérieur. Me trouver au milieu des Pères du Concile était une expérience humaine et spirituelle extraordinaire. J’ai vu ce que représente la collégialité des évêques du monde entier, dans les débats et en dehors des sessions. J’ai pu aussi sentir les tensions qui ont accompagné certains débats, notamment celles de Mgr Marcel Lefèbvre et de ses amis à propos de la liberté religieuse et, plus tard, en particulier chez certains orthodoxes au sujet de l’indissolubilité du mariage.
Apic: Quelle a été la participation du cardinal Journet au Concile?
Mgr Mamie: Elle a été totale et discrète en même temps. Le cardinal Journet s’est intéressé sans réserve à tous les documents de Vatican II.
Il a notamment fait une intervention décisive, qui a permis à la Déclaration sur la Liberté religieuse d’être approuvée, non sans difficulté. Mgr Lefèbvre a refusé de la signer.
Apic: Si vous deviez retenir quatre innovations importantes de Vatican II .
Mgr Mamie: Je cite sans hésiter quatre documents: «Lumen Gentium» sur l’Eglise, peuple de Dieu, le texte sur la Liberté religieuse, celui sur l’Oecuménisme avec un chapitre final sur les juifs, et enfin «Dei Verbum» sur la Tradition et les Ecritures.
J’ajouterais également l’expérience de la collégialité vécue par et dans l’Eglise, et à laquelle ont été associés des observateurs laïcs et des représentants des autres religions.
Apic: Pensez-vous qu’un nouveau Concile devrait être convoqué?
Mgr Mamie: Je n’y serais probablement pas favorable. Les conclusions et les demandes de Vatican II ne sont pas encore toutes appliquées.
Un Père conciliaire avait comparé Vatican II au nettoyage d’un étang. Après l’avoir vidé, nous ôtons tout ce qui n’est pas vital pour la vie des poissons. Et lorsqu’il est à nouveau rempli, son eau reste trouble assez longtemps. Selon ce participant à Vatican II, il faut au moins 50 ans avant que l’eau redevienne claire. Je crois maintenant que ces 50 ans ne seront pas de trop.
Apic: Mais si le pape convoquait un nouveau Concile, quels en seraient les thèmes principaux?
Mgr Mamie: Vatican II a beaucoup insisté sur la nature, la vie et la sainteté de l’Eglise, sur le rôle du pape et des évêques et, heureusement, sur la place des laïcs. De même, beaucoup de temps a été consacré aux questions oecuméniques et à la relation avec les autres confessions religieuses, surtout avec les juifs. Ce qui a manqué, à mon avis, c’était une réflexion sur la mission des prêtres pour aujourd’hui. Un «Nova et vetera» sur la vie des prêtres serait nécessaire, surtout pour notre Occident, marqué par la crise des vocations. D’autres continents, notamment l’Asie, ne connaissent pas les mêmes difficultés.
Un nouveau concile pourrait aussi revoir entièrement la 2e partie de «Lumen Gentium», consacrée à la relation de l’Eglise au monde. Ce texte me semble trop optimiste. La réalité du monde dans lequel nous vivons paraît souvent très loin des interventions des Pères du Concile. Nous assistons actuellement à une absence totale de Dieu dans la vie de beaucoup de nos contemporains et surtout des jeunes.
Je pense par exemple au refus du mariage et à la volonté d’avoir des enfants «si on veut et quand on veut». Ces jeunes croient-ils encore que c’est Dieu qui décide de la venue au monde des enfants? De même, dans le domaine de l’Eucharistie, on se contente de très peu. La pratique dominicale devient moins courante et la grâce extraordinaire de la messe est oubliée pour beaucoup. On n’en voit plus la nécessité. Il en est de même pour le sacrement de la réconciliation, dans une pratique personnelle.
Autre sujet actuel: l’argent. Il faut choisir entre Dieu et l’argent. Même dans la vie de nos églises, on a tendance à oublier que la pauvreté est au coeur de l’Evangile.
Apic: Tout n’est pourtant pas négatif dans la société occidentale actuelle .
Mgr Mamie: Non, bien sûr. Je pense que la période actuelle, chez nous, est comparable à celle de la décadence romaine ou de la Renaissance.
On découvrira les grands saints qui ont vécu à ces moments-là, comme Catherine de Sienne ou François d’Assise, ignorés de presque tous.
Je suis persuadé que dans le monde d’aujourd’hui nous avons beaucoup de saints qui portent l’Eglise par l’humble témoignage de leur vie. Je crois à la sainteté de gens qui vivent leur foi avec profondeur et simplicité, par exemple à une Madeleine Delbrêl ou une Geneviève de Gaulle. Il y en a chez nous aussi. Et ces gens-là puisent la force de leur foi dans l’Eucharistie. C’est l’un des premiers messages que nous a laissé Jean Paul II.
Apic: Un synode au Vatican a été récemment consacré à l’eucharistie. Mais il n’a pas débouché sur de grands changements ni des évolutions dans ce domaine .
Mgr Mamie: Non! Je ne suis pas du tout d’accord. Les médias se sont concentrés sur des thèmes comme celui du célibat des prêtres, de l’intercommunion ou de l’accès à la communion pour les divorcés-remariés. Or, le synode a surtout et largement abordé et admirablement rappelé la valeur, l’importance, le rôle de l’Eucharistie et sa liturgie renouvelée dans la vie quotidienne de tous les baptisés, et pas seulement à la messe du dimanche. Nous aurons à relire, méditer et commenter dans nos homélies les textes qui seront publiés. Cela me semble un thème bien plus important pour la vie de tous les croyants. Le monde pourrait en être changé pour chacun de nous aussi. Pour moi, c’est là la grande grâce et la grande espérance que nous laisse ce dernier synode. (apic/bb)



