Apic interview – 40 ans après le Concile (VII)

Le Concile Vatican II s’est conclu le 8 décembre 1965. A l’occasion de ce 40e anniversaire, l’Apic a demandé à une dizaine de témoins de cette époque de livrer leurs souvenirs et de décrire les changements qui ont marqué la vie de l’Eglise catholique. Septième volet de cette série d’interviews avec le jésuite Joseph Hug, spécialiste des questions oecuméniques.

Genève: C’est peut-être au Moyen-Orient que l’oecuménisme a le plus progressé

Le dialogue oecuménique en proie aux mutations sociales

Bernard Bovigny, agence Apic

Genève, 18 novembre 2005 (Apic) Joseph Hug a assisté aux nombreuses péripéties qui ont marqué le dialogue oecuménique à la suite du concile. L’effondrement du bloc communiste a provoqué un rapprochement entre les Eglises orthodoxes et l’Etat, au détriment de la relation avec les autres Eglises chrétiennes, estime le jésuite, pour qui le dialogue oecuménique est devenu presque plus facile au Moyen-Orient.

Né en 1940, Joseph Hug, bibliste, en charge de la formation des bénévoles de l’Eglise catholique romaine à Genève, enseigne à l’Atelier oecuménique de théologie (AOT) Il est responsable de la commission oecuménique catholique-romaine pour le canton de Genève et rédacteur à la revue CHOISIR.

Apic: Que faisiez-vous en décembre 1965?

Joseph Hug: J’étais étudiant en philosophie à Münich.

Apic: Quels souvenirs gardez-vous de cette époque conciliaire?

J.H: Avec mes compagnons d’études, j’étais animé d’une très grande curiosité et d’un grand élan pour connaître les travaux conciliaires. Je suivais les péripéties du Concile, en particulier à travers les chroniques radiophoniques et les articles de Mario von Galli, rédacteur à la revue «Orientierung» de Zürich, de Ludwig Kaufmann, et de Raymond Bréchet dans la revue «Choisir» qui correspondaient à mes attentes d’ouverture et de changements et me passionnaient.

Apic: Je pense que l’atelier oecuménique de théologie est un fruit direct du Concile …

J.H: Sans doute. Quelques pasteurs et théologiens genevois, ainsi que des laïcs ont été convaincus qu’un changement essentiel s’était produit à Rome, qui permettait désormais un dialogue entre nos Eglises réformée et catholique-romaine de Suisse dans un climat empreint de liberté de parole et de respect mutuel. Ils ont approché les jésuites autour de la revue Choisir ainsi que des dominicains et des prêtres. De ces contacts empreints d’estime, devenus un dialogue franc et parfois rude, est né en 1973 l’A.O.T. Comme on le disait alors, cet atelier «voulait rendre la théologie au peuple de Dieu», c’est à dire à des dizaines, puis des centaines de laïcs catholiques et protestants. Ces premières années furent très fécondes. Un dialogue sérieux s’est instauré entre prêtres et pasteurs.

Mais dès l’avènement de Jean Paul II, en 1978, nos partenaires protestants se sont méfiés de la ligne du nouveau pape. Ils l’ont soupçonné de prôner à nouveau une ligne plus dure d’identité catholique-romaine. Heureusement, le travail des premières années et l’habitude du dialogue qui s’approfondissait dans les difficultés entre représentants des deux traditions ont permis de poursuivre l’A.O.T. sur les mêmes bases jusqu’à aujourd’hui.

Apic Et ensuite, attendiez-vous davantage de l’Eglise catholique dans le domaine du dialogue oecuménique?

J.H: Oui, j’en attendais davantage. Il y eut par exemple l’arrêt de la collaboration avec le Conseil oecuménique des Eglises dans le cadre de Sodepax. J’ai l’impression que l’engagement solennel pris au Concile pour le dialogue oecuménique est resté vivace mais que des forces, à l’intérieur de l’Eglise catholique ont oeuvré, à tous les niveaux, pour faire capoter des projets plus audacieux, ceux peut-être imaginés par le pape Jean XXIII à l’ouverture du Concile.

Mais d’abord connaissons-nous suffisamment les très nombreux accords oecuméniques- ce sont des milliers de pages de documents!-, qui ont jalonné les quarante dernières années? Un des derniers exemples est le texte de l’accord luthéro-catholique sur la Justification par la foi. Je pense aussi à la Charte oecuménique européenne qui comporte des points très pratiques. Mais beaucoup de prêtres, voire d’évêques, et de laïcs ignorent même l’existence de ces textes d’accord: comment pourraient-ils les mettre en pratique?

D’ailleurs plusieurs accords forgés entre experts mandatés n’on pas été reçus dans les Eglises, comme l’accord du BEM sur le Baptême, l’Eucharistie et le Ministère qui fut rejeté par les réformés suisses et français.

Apic: De plus, le monde a profondément changé depuis l’époque du concile .

J.H: Oui, le monde bi-polaire s’est désagrégé. l’U.R.S.S. et son empire se sont écroulés. La sécularisation a énormément progressé, les appartenances ecclésiales, au moins chez nous, ont perdu beaucoup de leur importance. Par conséquent, l’oecuménisme se pose en termes différents pour les chrétiens et les Eglises aujourd’hui.

La «famille orthodoxe» est en proie à une résurgence du césaro-papisme, c’est à dire du mariage entre le pouvoir de l’Etat et l’Eglise. Cette forme de lien, dans des Eglises-nations, où l’orthodoxie majoritaire s’identifie à une nation et à un Etat, représente un gros obstacle au dialogue oecuménique. Au Moyen-Orient, le problème n’existe pas en ces termes à cause de la présence de l’Islam. C’est peut-être dans ces pays que l’oecuménisme a le plus progressé, mais ces mêmes Eglises souffrent de l’émigration de leurs croyants.

La «famille protestante» (anglicans, luthériens, réformés) est aux prises à un double problème. D’une part, peut-être plus fragiles par rapport à la sécularisation des sociétés, les Eglises protestantes traditionnelles ont perdu beaucoup d’importance dans la société. Mais en même temps, leurs marges évangéliques se sont beaucoup élargies et renforcées. Pour nombre de gens, elles répondent apparemment mieux à la sécularisation.

Comme les deux courants présents dans ces Eglises protestantes se situent différemment quant à leur relation avec l’Eglise catholique-romaine et avec les orthodoxes, le dialogue oecuménique se fait plus hésitant, voire même se grippe presque complètement. Sur certaines questions éthiques, la mouvance évangélique est beaucoup plus proche des positions doctrinales catholiques ou orthodoxes que de celle des Eglises historiques de la Réforme. Par ailleurs, l’élan missionnaire des Eglises évangéliques correspond à certaines aspirations catholiques-romaines mais diffèrent profondément sur les moyens à utiliser.

Apic: Et comment se situe la famille catholique-romaine face à ces mutations de la société?

J.H: Elle peine beaucoup à garder le cap oecuménique. La génération de ceux qui ont vécu le Concile est vieillissante; les générations qui n’ont pas connu Vatican II n’ont pas la même vision ouverte au dialogue ou comprennent davantage celui-ci comme une affirmation de ses propres positions et ont le souci de préserver l’identité de leur communauté. Alors certains s’appuient souvent sur une lecture littérale de documents romains et épiscopaux ; ils ignorent le passé oecuménique récent local pour favoriser une vision identitaire de l’Eglise catholique et une action pastorale qui va de l’avant sans beaucoup se préoccuper des autres chrétiens. C’est parfois, hélas, presque le retour aujourd’hui au début du XXIème siècle, à une version de l’unionisme de la 1ère partie du siècle dernier qui prônait simplement le retour des non-catholiques au sein de la seule Eglise catholique. C’est ainsi que beaucoup ont reçu le document romain «Dominus Iesus».

Il y a aussi une difficulté objective à cause des situations très différentes des pays. Qu’y a-t-il de commun entre la situation oecuménique dans la très catholique Pologne et celle des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suisse, sinon ce qui devrait prévaloir ici comme là-bas, à savoir l’apprentissage de la connaissance mutuelle et l’estime des croyants appartenant à d’autres confessions et surtout l’appel commun à faire connaître l’Evangile et à suivre le Christ?

Apic: Si un concile devait se tenir maintenant, quels thèmes devrait-il aborder?

J.H: Un futur «Vatican III» devrait, selon moi, s’attaquer prioritairement au problème de la collégialité épiscopale, de la décentralisation, en permettant aux Eglises locales des différents pays ou régions de poursuivre le dialogue oecuménique en fonction des situations locales et à former les responsables dans ce sens.

En même temps, le mouvement de haut vers le bas, par le biais de la décentralisation, doit être accompagné par un mouvement du bas, c’est à dire des Eglises locales vers le haut (Rome) pour garder la communion. Il y a là le problème épineux et non résolu de l’exercice du ministère d’unité de l’évêque de Rome posé ouvertement par Jean Paul II dans son encyclique «Que tous soient un». L’appel du pape aux autres Eglises d’évaluer avec lui l’exercice de son ministère d’unité a généré des réponses venant de ces Eglises. Je ne crois pas que Rome les ait publiées.

Il faudrait mettre un peu de souplesse dans l’articulation du corps de l’Eglise catholique: «Assouplis ce qui est raide», chante-on dans un hymne à l’Esprit-Saint, le jour de la Pentecôte! Le défi est immense mais c’est un thème central pour un futur concile. Il faudrait aussi un vrai climat de liberté de parole- le dialogue oecuménique à la base nous l’a appris- entre les épiscopats de Eglises locales et le Siège romain. Benoît XVI pourrait favoriser ce climat de liberté de parole. (apic/bb)

18 novembre 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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