APIC Interview
Suisse: Le philosophe et publiciste Hans Saner critique l’»éthique universelle» de Küng
Universalité ou absolu: les grandes religions doivent choisir
Stephan Moser, APIC
Bâle, 3 avril 2001 (APIC) La religion a un grand rôle à jouer dans la sauvegarde et la transmission de valeurs absolues. Mais ces valeurs ne peuvent en aucun cas prétendre à l’universalité, parce que l’on ne peut contraindre quiconque à les accepter. On y adhère au terme d’une démarche personnelle. Regard critique du publiciste bâlois Hans Saner sur le projet d’»éthique universelle», lancé par le théologien suisse et ancien professeur à Tübingen (Allemagne) Hans Küng voilà une dizaine d’années.
La société mondiale a besoin de normes. Si le philosophe bâlois Hans Saner en tombe d’accord avec le théologien Hans Küng, c’est pour souligner aussitôt les écueils et les limites de l’exercice. «Ce n’est pas en reprenant les valeurs éprouvées et défendues par les grandes religions que l’on débouchera sur une éthique valable pour tous. Des standards acceptables par le plus grand nombre ne peuvent être que le fruit d’un processus constant de dialogue à l’échelle de la planète, souligne ce publiciste de 66 ans, vivant dans la cité rhénane.
«Les religions et les cultures d’un autre temps ne sont d’aucune aide à l’homme contemporain», remarque Hans Saner qui se refuse à hurler avec les loups et à crier à la perte des repères avec les politiciens de tout bord, les éthiciens, théologiens et sociologues de tout poil. «Nous n’assistons pas à une crise des valeurs mais bien plutôt au développement de fanatisme autour de certaines normes. Voyez les USA: on traduit beaucoup plus aujourd’hui que dans les années septante certains comportements et croyances en terme d’absolu. La tendance à partir en croisade pour y soumettre les populations d’autres contrées se généralise. On prétend même appliquer nos propres valeurs au monde entier. Mépriser le code des autres êtres humains et des autres cultures est une position intenable qui donne l’impression d’une crise du sens.
Car nous souffrons de voir les valeurs tenues pour absolues ne pas être universellement reconnues. Nous réagissons comme à l’ère des sociétés monoculturelles où les normes servaient de ciment social, de cadre aux actions, aux comportements et décidaient de ce qui était bien ou mal. Aujourd’hui, chacun de nous est confronté à de multiples façons de vivre, de penser et d’agir. Dans une société composite, les valeurs consacrent les divisions. Avec l’individualisme croissant, chacun se construit un système de référence en puisant ce qui lui convient dans le puzzle multiculturel. Il n’existe pratiquement plus de consensus mais les gens sont loin d’être devenus nihilistes.
APIC: Le théologien Hans Küng fait de l’établissement d’une «éthique universelle» une question de survie. Pour assurer la coexistence pacifique des humains sur la terre, il faut trouver, d’après l’auteur du projet d’éthique universelle, des normes communes, présentes dans toutes les grandes religions. Qu’en pensez-vous?
Hans Saner: L’information et l’économie sont en train de créer une culture mondiale, en l’absence de toute norme capable de régler ces nouveaux domaines de l’activité humaine. Hans Küng prétend au contraire que ces valeurs existent déjà dans les grandes religions comme le christianisme, l’islam et le bouddhisme. Il suffirait selon lui de tirer la quintessence de ces traditions religieuses pour obtenir une éthique applicable au monde entier. C’est un peu court, à mon sens. La notion de «religion mondiale» est fallacieuse: les religions n’ont pas été pensées d’un point de vue universel. Elles sont apparues à des époques où les horizons étaient moins larges. Pour globaliser les comportements dans un temps où l’information atteint chaque recoin de la terre, il est d’urgent de se mettre d’accord sur les lois, les règlements et les principes selon lesquels nous désirons vivre. Ces valeurs qui ne nous sont pas données constituent un défi immense.
APIC: Comment donc relever ce défi?
Hans Saner: Nous devons nous entendre pour éliminer les tensions. Et le dialogue n’est pas l’apanage des seules religions mais également celui des philosophies, des économies, des politiques et des arts, des cultures et des sous-cultures. Ce processus est plus difficile que ne se l’imagine Hans Küng, lui qui se limite aux institutions et aux textes religieux. La pensée d’une élite cléricale mettant de l’ordre dans le monde futur en se basant sur quelques normes antiques me fait peur.
Je reconnais à Hans Küng son rôle de promoteur et d’organisateur du dialogue interreligieux. Il a intégré les révélations des autres religions et a lancé une dynamique d’apprentissage au sein du grand public. Si les chefs religieux discutent ensemble, cela ne peut que contribuer à la paix. L’entreprise de Hans Küng mérite donc le respect. Mais les recettes simplistes et radicales cachent mal une soif de puissance, un besoin hégémonique inacceptable pour la philosophie.
APIC: Une quintessence de la morale peut-elle exister, dans le sens où l’entend Hans Küng?
Hans Saner: La quintessence éthique de certains textes religieux se trouve résumée dans certaines affirmations de ces textes. Mais de là à dire que ces affirmations représentent la quintessence éthique de notre temps… Cela reviendrait à affirmer la validité universelle et éternelle de certaines normes. Je ne peux pour ma part adhérer à une conception aussi statique. Je suis au contraire convaincu que les normes sont liées à l’histoire et que chaque époque doit les réinventer pour les adapter à ses réalités.
APIC: Hans Küng n’en a pas moins trouvé cinq commandements communs aux grandes religions. «Tu ne tueras pas, tu ne mentiras pas, tu ne voleras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu honoreras tes parents et tu aimeras tes enfants.»
Hans Saner: Ne faut-il pas mentir si cela peut sauver une vie? Ces règles ne sont absolues qu’en apparence. Elles deviennent caduques en de nombreuses circonstances. Pertinentes comme fondements de la loi morale générale, je me demande bien de quelle aide elles peuvent être face aux risques engendrés par les nouvelles technologies et la mondialisation. D’ailleurs, les normes ont-elles jamais été en mesure d’amener la paix ne serait-ce qu’entre les religions ou les confessions? Les religions d’Abraham donnent plus de prix à ce qui les séparent qu’à ce qui les unit.
Mieux vaudrait donc apprendre à vivre avec nos différences culturelles. C’est là que le bât blesse dans le programme de Hans Küng. Il escamote les divergences ou les minimise, privilégiant ce qui relie les grandes religions. Alors que l’important est peut-être justement ce que chaque religion possède en propre, parce que c’est ce qui fait sa spécificité et son identité.
APIC: Hans Küng ne nie pas les aspects négatifs des religions. Il estime simplement que la nécessité et l’universalité du devoir éthique ne peuvent se fonder que sur la religion.
Hans Saner: Reconnaître une valeur comme nécessaire est une démarche individuelle. La nécessité elle est du domaine de l’absolu, de la croyance et de la foi. Elle se situe hors de toute rationalité. L’universalité en revanche fait appel à l’entendement et repose toujours sur des conditions bien définies. L’universel n’est donc jamais absolu et l’absolu ne peut revendiquer un caractère universel.
APIC: Si l’on ne peut tabler sur les éléments que les religions ont en commun, quel point de départ prendre dans la quête de valeurs valables pour le monde entier?
Hans Saner: On pourrait s’appuyer sur les droits de l’homme: l’humain est un être vivant dont la dignité est tient dans le respect des droits dont il jouit dès la naissance. J’ai le sentiment que toutes les sociétés pourraient s’accorder sur ce principe, qui a le mérite de l’évidence. Serait licite toute action qui ne porte pas atteinte à la dignité de la personne. Une dignité à comprendre comme la reconnaissance en tant qu’être vivant. Une relation à l’être humain qui le ferait exister, selon la conception existentialiste. Mais la dignité n’est pas l’apanage du seul être humain. Hans Küng oublie la nature et l’écologie dans ses valeurs fondamentales, à l’instar des grandes religions et même du bouddhisme, du moins pour ce qui concerne les animaux.
APIC: Au vu de toutes les réserves que vous émettez, que peuvent apporter les religions dans la recherche d’une morale à l’échelle planétaire?
Hans Saner: Elles sont partie prenante du débat, évidemment. Mais pas en première ligne. Reconnaître qu’il existe plusieurs cultures religieuses ne suffit pas. Il faut accepter que l’on peut emprunter plusieurs voies vers l’unité. Les tenants des différentes conceptions et attitudes mentales doivent être prêts à mettre leurs valeurs en discussion et ne pas se contenter de dire: «Voilà – c’est comme cela depuis toujours et cela le restera à jamais». Elles doivent apprendre à vivre la multiplicité et la variété des cultures et à respecter la nature.
Note aux rédactions: Des photos couleur de Hans Saner peuvent être obtenues auprès de l’agence APIC: tél. 026 426 48 11, fax 026 426 48 00, e-mail:
(apic/mos/job/mjp)
APIC – Interview
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La visite en mars dernier du cardinal Roger Etchegaray, président du
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Encadré
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Chargé du Secrétariat de la Commission Nationale «Justice et Paix» à
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