Rencontre avec le professeur Hussein Al-Rimmawi, de l’Université palestinienne de Bir Zeit
APIC Interview
Nous n’exigeons rien d’autre que l’application du droit international
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg/Bir Zeit, 11 novembre 2001 (APIC) L’Université palestinienne de Bir Zeit, à 10km au nord-ouest de Ramallah, en Cisjordanie, est une nouvelle fois fermée: en raison du blocus militaire israélien, les étudiants sont privés de cours depuis le 18 octobre dernier. «Ce que nous vivons est contraire à toute humanité», lance Hussein Al-Rimmawi, 52 ans, professeur de géographie humaine à l’Université de Bir Zeit. De passage à Fribourg à l’invitation de l’association caritative suisse «Aider Beit Sahour», cet intellectuel musulman modéré a rassemblé une centaine de personnes vendredi soir à l’église Saint-Pierre. Il répond aux questions de l’APIC.
Les populations de la zone de Ramallah sont isolées les unes des autres par des barrages routiers et de dizaines de milliers de personnes n’ont plus accès aux soins, à l’éducation et au travail. 60% des gens sont sans emploi: dans les camps de réfugiés, dans les villes où il n’y a pas de jardins potagers, la situation économique est catastrophique. La vie quotidienne est complètement désorganisée.
Dans certains villages coupés des marchés de la ville, la faim et la malnutrition se font sentir. Surtout, la population, frustrée par une occupation israélienne toujours plus violente, est déprimée. Le professeur Al-Rimmawi craint que le cycle de violence ne soit pas prêt de s’arrêter. Les Palestiniens, affirme-t-il, sont les descendants des Cananéens arrivés sur cette terre il y a 5’000 ans: «Ils ne quitteront jamais leur patrie parce que c’est la leur, et ils n’en ont point d’autre!»
APIC: Comment vit la population des territoires de l’Autonomie palestinienne à nouveau envahis par les troupes israéliennes ?
H. Al-Rimmawi: Nos étudiants ne peuvent utiliser les routes, qui sont coupées par les bulldozers qui creusent de profondes tranchées ou sont interdites par les soldats. Pas de possibilité non plus d’utiliser les routes de contournement réservées aux colons juifs, elles sont fermées aux Palestiniens. Les professeurs qui viennent de Jérusalem, de Bethléem ou de Ramallah, qui est juste à une dizaine de km, sont eux aussi bloqués. Ce n’est pas la première fois que l’Université est fermée cette année. La plupart des zones habitées par les Palestiniens ont déjà été isolées hermétiquement, au mépris de toute considération pour la population civile, et en contravention des lois internationales, et en particulier de la Quatrième Convention de Genève
Les conséquences sont extrêmement dommageables aux populations: les gens ne peuvent aller travailler, les enfants aller à l’école, les malades se rendre à l’hôpital de Ramallah. Des femmes doivent accoucher à la maison; il y a des fausses couches. Les ambulances sont immobilisées, des gens décèdent aux barrages, parce que les soldats ne veulent pas les laisser passer. Ces obstacles sont permanents depuis l’éclatement de l’intifada al-Aqsa il y a un an. La semaine dernière, des volontaires d’ONG médicales palestiniennes ont pu se rendre dans mon village de Beit Rima, une bourgade de 4’500 habitants qui ne dispose que d’un pauvre dispensaire. Ils ont dû soigner en une journée près de 500 personnes…
APIC: A Beit Rima, l’armée israélienne a déclaré avoir tué 5 terroristes impliqués dans l’assassinat du ministre Raham Ze’evi…
Hussein Al-Rimmawi: Parler d’élimination de terroristes dans ce cas est tout à fait contraire aux faits: les cinq policiers qui sont morts dans mon village étaient dans un poste de police installé dans l’aire A de l’Autonomie palestinienne, conformément aux accords avec les Israéliens. Certains ont été tués, par surprise, dans leur sommeil, les autres abattus depuis un hélicoptère alors qu’ils fuyaient.
Quand les Israéliens tuent quelqu’un, ils disent qu’ils ont abattu un terroriste, et les médias occidentaux, généralement, répètent la version israélienne: ce n’est pas objectif. De plus, les Israéliens avaient prétendu plusieurs jours auparavant avoir arrêté les assassins de Raham Ze’evi…L’attaque contre Beit Rima – avec son cortège de morts, de blessés et de destruction de maisons et d’infrastructures – n’était qu’un acte de représailles, de vengeance.
APIC : Après le 11 septembre, et la guerre déclarée contre le terrorisme, où se situent les Palestiniens ?
Hussein Al-Rimmawi: Nous condamnons sans ambages les actes terroristes du 11 septembre, car nous savons nous-mêmes, dans notre propre chair, ce que signifie le terrorisme. Le peuple palestinien est le plus touché par des actes de ce type exercé contre nous, comme les campagnes d’assassinats contre les militants. Certes, avec la poursuite de l’intifada, la répression, la misère qui s’étend, les mouvements radicaux gagnent de l’audience.
Le groupe d’intellectuels auquel j’appartiens défend toujours l’idée d’un Etat palestinien de type libéral et démocratique. Mais, dans une procédure démocratique, ce sont les électeurs qui détermineront le modèle de société. C’est ce que nous enseignons aux étudiants de Bir Zeit: la démocratie, les droits de l’homme, la voie pacifique de résoudre les conflits…
APIC: Quelles sont les perspectives à moyen terme et où en est le moral des gens ?
H. Al-Rimmawi: Nous sentons un sentiment de déprime chez les gens, mais nous sommes déterminés à atteindre nos buts: l’autodétermination et l’indépendance, dans un Etat palestinien, libre et démocratique, mais aussi viable, avec ses aéroports, ses frontières nationales. Nous ne demandons rien d’autre que l’application du droit international: les Résolution 242 et 338 de l’ONU. Malgré ces résolutions qui demandent la restitution des territoires occupés, rien ne se passe; on a comme l’impression que le droit international est à deux vitesses. Quand l’Irak ne respecte pas les décisions de l’ONU, on le bombarde, tandis qu’Israël peut se permettre d’ignorer le droit international. Ce double standard en matière de droit international est paradoxal, alors même qu’Israël a été créé à partir d’une déécision de l’ONU, la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations Unies du 29 novembre 1947.
A cette date, on donnait dans le partage la majorité du territoire de la Palestine aux Israéliens, qui étaient minoritaires. Après la guerre arabo-israélienne de 1948-1949, ils ont encore pris 20% en plus. Nous sommes pourtant d’accord de construire notre Etat sur les 20% restant, mais à condition que les 200’000 colons quittent nos territoires. L’Autorité palestinienne et les gens sont d’accord d’en rester aux 20%, à condition de récupérer Jérusalem-Est – où les Israéliens ont installé 200’000 autres colons – pour en faire notre capitale.
APIC: Mais Israël veut encore conserver un certain nombre de territoires dans ces 20% restants…
H. Al-Rimmawi: Il est inacceptable que notre territoire soit découpé en tranches séparées les unes des autres par des colonies de peuplement juives. Dans moins de trois décennies, les Palestiniens seront plus nombreux que les Israéliens sur le territoire de la Palestine hstorique, et ils devront vivre dans de véritables bantoustans isolés les uns des autres, comme en Afrique du Sud du temps de l’apartheid. Si les Israéliens veulent vraiment la paix, nous devons avoir un Etat viable à leurs côtés. Il faut que les Israéliens cessent de nous traiter en êtres inférieurs, avec une mentalité raciste et colonialiste. Il serait mieux de trouver une solution dès maintenant, pour le bien même des Israéliens. Mais certains membres du gouvernement d’Ariel Sharon pensent résoudre le problème démographique par le transfert des Palestiniens en Jordanie, mais nous ne quitterons jamais notre pays. Quoi qu’il nous en coûte, nous résisterons.
La communauté internationale, et les Etats-Unis en particulier, qui donnent beaucoup d’argent à Israël, doivent faire pression sur les Israéliens pour qu’ils respectent le droit international et mettent en œuvre les Résolutions de l’ONU. (apic/be)
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