APIC – Interview àRwanda:La réconciliation nationale, un «écran de fumée», dénonce l’ancien Premier ministre
Faustin Twagiramungu: Kagame responsable d’un autre génocide
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg/Bruxelles, 9 janvier 2001 (APIC) Le discours des autorités rwandaises sur la réconciliation nationale n’est qu’un écran de fumée, dénonce Faustin Twagiramungu, premier chef du gouvernement installé à Kigali après le génocide de 1994. La propagande officielle masque selon lui un quotidien fait de corruption, de non droit, d’impunité, de terreur, de disparitions et d’assassinats. La communauté internationale et les bailleurs de fonds étrangers qui financent le programme de reconstruction du Rwanda ne s’en soucient pas, déplore-t-il. Interview.
Aujourd’hui exilé à Bruxelles, le Premier ministre du gouvernement d’union nationale de 1994 à 1995 est un farouche opposant au major-général Kagame, l’homme fort du régime de Kigali. Paul Kagame, à la tête des troupes du Front Patriotique Rwandais (FPR), regroupement de réfugiés tutsis d’Ouganda, a pénétré au Rwanda en octobre 1990. Ces hostilités ont déclenché un cycle infernal de violences interethniques d’une intensité encore jamais vue en Afrique. Le point culminant en a été le génocide qui, d’avril à juillet 1994, a coûté la vie à quelque 800’000 personnes, Tutsis et «Hutus modérés» mélangés.
Le 17 avril dernier, premier président de la minorité tutsie depuis l’indépendance, Kagame a accédé à la magistrature suprême à la place du président démissionnaire Pasteur Bizimungu, un Hutu. Dans une interview à l’APIC, l’ancien Premier ministre Faustin Twagiramungu n’hésite pas à parler de «double génocide»; il dénonce la lâcheté et la cécité de la communauté internationale. Le politicien hutu, opposant notoire au général-président Habyarimana, dont l’assassinat le 6 avril 1994 a servi de détonateur au génocide, a perdu trois de ses frères, massacrés avec toute leur famille par les extrémistes hutus.
APIC : Vous avez été, comme Premier ministre juste après le génocide de 1994, l’un des protagonistes de l’histoire récente du Rwanda.
F. T.: L’histoire récente du Rwanda ne commence pas en 1994. Je me suis engagé en politique en 1990. Juvénal Habyarimana, qui s’était emparé du pouvoir par un coup d’Etat militaire en 1973, venait d’accepter d’ouvrir l’espace politique aux partis. J’ai saisi l’occasion, avec d’autres, de rénover l’ancien parti du mouvement de l’émancipation hutue (Parmehutu) de Grégoire Kayibanda. Le MDR-Parmehutu, un parti de masse et très populaire en raison de son rôle historique dans l’indépendance du pays, existait depuis 1957. Ses activités avaient été suspendues depuis 1973. Nous avons voulu éviter d’en faire un parti ethniste. (Contre la tendance extrémiste désignée sous le nom de «Hutu Power», ndr).
APIC: Vous vouliez démocratiser le Rwanda ?
F. T.: Effectivement, nous avions la volonté d’être associés au pouvoir pour le transformer. Le 5 juillet 1990, le général-président Habyarimana acceptait l’»aggiornamento» du Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement (MRND), le parti unique, et une nouvelle Constitution, afin de permettre le pluripartisme. Malgré la résistance d’Habyarimana, nous nous sommes battus pour qu’il entreprenne des négociations avec le FPR, la guérilla tutsie venue d’Ouganda. Au moment même où Habyarimana acceptait nos revendications, le FPR déclenchait son offensive militaire…
Avec le recul, je crois que le FPR a voulu, le 1er octobre 1990, accélérer les choses en voyant l’ouverture politique se concrétiser. Comme le FPR savait qu’il n’avait aucune chance de prendre le pouvoir par la voie démocratique, il a préféré poursuivre la lutte armée. Nous aurions voulu que le FPR dépose les armes et soit intégré dans le système. A un moment donné, Habyarimana avait accepté cette éventualité en s’engageant dans toute une série de négociations dès 1992. On s’en est rendu compte plus tard, le FPR ne voulait pas réellement partager, mais bien plutôt prendre le contrôle total du pouvoir.
APIC: Vous-même, vous avez d’une certaine façon favorisé cette prise du pouvoir ?
F. T.: Politiquement oui. Mais nous n’avons pas pris les armes. Nous avons voulu que les responsables du FPR soient invités à négocier puisqu’ils prétendaient être Rwandais. Je ne voyais pas pour quelle raison ces gens-là ne pouvaient pas être réintégrés et participer au pouvoir. C’était du moins notre analyse à l’époque. Le FPR, tout comme Habyarimana d’ailleurs, a accepté nos propositions. Mais nous ne nous sommes pas rendus compte tout de suite que le FPR continuait à nous berner en disant qu’il voulait négocier. Ses objectifs étaient tout autres: on l’a vu avec l’assassinat le 6 avril 1994 du président Habyarimana.
APIC: L’attentat contre le président Habyarimana n’a pas été perpétré par les extrémistes hutus opposés aux Accords d’Arusha, comme on l’a longtemps cru ?
F. T.: Effectivement, l’implication du FPR est très gênante pour Kagame. Elle met en question la thèse de la planification de l’extermination des Tutsis uniquement. Ceux qui défendent cette position sont bien sûr accusés de négationnisme ou des révisionnisme, mais je m’inscris en faux ! J’étais moi-même visé en tant que Hutu: les «Interahamwe» ont tué trois de mes frères et leurs enfants, cela n’est-il pas suffisant ? Comme opposants d’Habyarimana, nous étions en fait considérés comme des «collabos» du FPR. Si je ne m’étais pas enfui au Kenya puis en Belgique pendant le génocide, j’aurais moi aussi été liquidé par les «Interahamwe». J’ai été sauvé par la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda) puis je suis revenu au Rwanda le 12 juillet 1994.
APIC: Associé au pouvoir du FPR à Kigali, vous êtes devenu le «Hutu de service» …
F. T.: Le FPR, au départ, ne m’a pas accepté en arguant qu’ayant pris le pouvoir, il n’allait pas gouverner avec le Premier ministre désigné par les Accords de paix d’Arusha. J’étais réfugié à Bruxelles quand le Ministre des Affaires étrangères belge Willy Claes m’a appelé. Après l’entretien, à mon insu, il a émis un communiqué me présentant comme le Premier ministre désigné par les Accords d’Arusha qui allait diriger le gouvernement rwandais. La nouvelle a tout de suite fait le tour du monde.
Je croyais – peut-être un peu naïvement ! – que, malgré ce qui s’était passé, l’on pouvait encore essayer de recoller les partis politiques et instaurer la paix. Mais le FPR voulait autre chose: les divers partis – MDR, PSD, PR, etc. – devaient servir à lui donner une façade démocratique et pluraliste. Il s’agissait en fait de les satelliser et de les étrangler. Tout en donnant le change à la communauté internationale. Il fallait lui faire accroire que le FPR avait non seulement arrêté le génocide, mais qu’il était prêt à travailler avec les partis hutus.
APIC: Vous êtes-vous rapidement rendu compte de la nature du régime FPR ?
F. T.: Nous étions le 16 juillet 1994 à l’Hôtel Méridien de Kigali en discussion pour empêcher l’accession de Kagame à la vice-présidence. Kagame est venu lui-même à la réunion, accompagné de militaires. Il nous a dit : «You must look at the context ! Il ne faut pas continuer à raconter des histoires, nous avons gagné la guerre et vous devez accepter ce que je propose, ça va ? «. Et il est reparti… Le 17 juillet, le FPR a fait une déclaration disant que le président (il fallait entendre vice-président, car le président ne pouvait pas chasser un ministre sans l’accord de Kagame !) peut démettre le Premier ministre et tout le gouvernement. Ce n’était pas dans les Accords de paix d’Arusha. Kagame s’est d’emblée profilé comme l’homme fort: on l’a vu avec la démission du président Pasteur Bizimungu.
Dès mon retour à Kigali, j’ai tout de suite vu que les Accords d’Arusha étaient vidés de leur substance et le projet de Kagame est apparu immédiatement. Alors pourquoi n’avoir pas démissionné tout de suite ? J’ai pensé que je pouvais sauver les meubles, d’autant plus qu’il y avait alors encore des gens qui prônaient le gouvernement d’entente. Certains soutenaient cet idéal, comme Seth Sendashonga, un des rares Hutus parmi les dirigeants du FPR. Ministre de l’Intérieur du nouveau gouvernement, il m’encourageait tout le temps à continuer le combat. Installé à Nairobi où il travaillait pour l’organisation «Habitat», dépendant de l’ONU, il avait rejoint le FPR au début des années 90. Après avoir rédigé plusieurs mémorandums sur la politique de «disparitions forcées» et les tueries, il a fini par faire défection, comme beaucoup d’autres. Il a été assassiné par des agents du FPR à Nairobi, comme l’a été, dans la même ville, Théoneste Lizinde, un simple député.
Le premier conflit avec Kagame a eu pour origine l’organisation administrative, plus précisément la nomination des bourgmestres: sur 147 communes, le FPR avait décidé de mettre en place 120 bourgmestres tutsis du FPR. Même si les Tutsis ne représentent que le 15% de la population, le FPR aurait eu le choix de nommer au moins un certain nombre de Tutsis d’autres partis politiques. Il aurait aussi pu trouver pour ces postes suffisamment de Hutus dits «modérés» qui s’étaient opposés à Habyarimana.
APIC: Le discours sur la réconciliation nationale n’était donc que pour l’exportation ?
F. T.: Si les responsables du FPR avaient réellement voulu une réconciliation nationale authentique, ils se seraient comportés différemment. Ils ont parlé de gouvernement d’union nationale pour tromper l’opinion publique internationale. Je me suis vite aperçu, en tant que Premier ministre, que je n’avais aucun rôle à jouer dans le nouveau gouvernement, pas plus que le président de la République ou le vice-Premier ministre…
Si des gens ont commis des crimes contre l’humanité tel que le génocide, on ne peut pas dire que tous étaient hutus ou que tous appartenaient au parti d’Habyarimana. Le MRND était un parti politique, mais dire que tous ses membres ont tué n’est pas exact. Cela ne peut pas contribuer à la réconciliation nationale. On a globalisé la culpabilité: MRND, Hutus, tous génocidaires ! Nous avons essayé de lutter contre cet amalgame. Finalement, nous avons été contraints à démissionner.
APIC: La communauté internationale a donc accepté de fermer les yeux…
F.T.: Nous croyions réellement, en vertu de notre idéal démocratique, que l’on pouvait réussir un gouvernement d’union nationale, aussi avec le soutien de la communauté internationale. Cette dernière a laissé faire ! La communauté internationale avait pourtant donné beaucoup d’argent pour la réconciliation nationale. J’étais venu à Genève pour négocier l’aide et présenter un programme de gouvernement: c’était très important, tout le monde applaudissait et l’on nous a donné plus d’un milliard de francs suisses, pour être exact 760 millions de dollars. Mais ce qui m’étonne c’est que l’argent a continué à arriver bien que le programme de démocratisation n’ait pas suivi: les assassinats se sont poursuivis, les arrestations ont continué, l’épuration ethnique aussi, surtout dans les collines du Nord et du Nord-Ouest. On a envoyé des «escadrons de la mort», la fameuse «Special Branch»: on a inventé des guerres en dénonçant les infiltrations de «génocidaires» pour pouvoir massacrer impunément la population civile. Tout le monde disait : l’armée de Kagame est disciplinée, elle réplique aux «Interahamwe» qui attaquent depuis le Congo.
APIC: Sur le terrain, on ne tuait pas seulement les «Interahamwe» …
F.T.: Tous ceux qui étaient opposés voire seulement soupçonnés de s’opposer au FPR étaient systématiquement éliminés physiquement. Sur chaque colline, ceux que Kagame appelait les «opinion leaders» devaient être tués. Les gens qui avaient été éduqués dans le sens de l’idéologie du MRND ne pouvaient pas, mentalement du moins, supporter l’idée de l’arrivée au pouvoir des «Inyenzi». (Littéralement «cafards», nom que les Hutus utilisaient pour désigner péjorativement les groupes tutsis formés dans les années 60 pour rétablir la royauté renversée. Certains de ceux-ci ont ensuite repris l’appellation à leur compte, ndr.) Les tueries ont commencé dès le début des années 90, bien avant la prise du pouvoir par le FPR. Cette politique a été documentée par une organisation de défense des Droits de l’homme basée à New York, «Human Rights Watch» et par «Amnesty International».
Kagame a ordonné le nettoyage complet des collines, tout en disant à la communauté internationale qu’il combattait les «Interahamwe» qui continuaient à nous menacer. On a systématiquement abattu des gens qui n’avaient rien à voir avec eux. Nous avons protesté.
APIC: La communauté internationale ignorait-elle les massacres du FPR?
F.T.: Bien sûr qu’elle savait! Prenons l’exemple du massacre de Kanama, près de Gisenyi, les 11 et 12 septembre 1995, où l’APR, l’Armée Patriotique Rwandaise de Kagame, a tué 110 paysans innocents pour venger la mort d’un de ses lieutenants. Selon Amnesty International, il s’agissait essentiellement de femmes et d’enfants. Le FPR a fait croire qu’il avait tué des «Interahamwe» avant que Kagame ne doive finalement reconnaître que ses soldats avaient «exagéré».
APIC : Peut-on évaluer le nombre de personnes qui ont trouvé la mort dans cette région des Grands Lacs depuis une dizaine d’années ?
F. T.: Difficile, car le gouvernement ne tient évidemment aucune statistique de ce type ! Mais si l’on additionne tous ceux qui ont trouvé la mort à cause des différentes violences et de leurs conséquences (famine, malnutrition, choléra dans les camps de réfugiés et autres maladies), depuis l’attaque du Rwanda par le FPR en octobre 1990 jusqu’à l’invasion de l’Est de la RDC, on doit parler de plus de trois millions et demi de personnes, hutus et tutsis confondus. Aujourd’hui, au Rwanda, il y a beaucoup de collines vides de populations, des routes ont disparu de la carte, recouvertes de végétation…
Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles
Le FPR tire profit du génocide de 1994, il ne cherche pas à faire la vérité et à œuvrer à la l’union nationale. Pour qu’il y ait une véritable réconciliation nationale, il faut que les génocidaires qui passent devant le Tribunal d’Arusha et les autres génocidaires qui sont dans l’armée de Kagame soient, au même titre, déférés à la justice. Qu’on l’appelle génocide visant Tutsis et Hutus modérés ou massacres dont ont été victimes les réfugiés hutus au Congo ou au Rwanda, ce qui s’est passé relève, qu’on le veuille ou non, de crimes contre l’humanité. Tous deux sont imprescriptibles et leurs responsables doivent être jugés.
Peut-il y avoir une réconciliation nationale quand des gens qui ont du sang sur les mains comme le colonel Fred Ibingira – partout il passait avec son 157ème bataillon, il ne faisait que tuer ! – se déplacent librement et reçoivent des visas pour l’Europe ? Ceux qui ont assassiné deux présidents et leur suite, qui ont commis des massacres à l’intérieur du Rwanda et au Congo sont punissables au même titre que les génocidaires. Ils doivent eux aussi être jugés par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) à Arusha. (apic/be)



