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apic/Interview/ F. Luthiger/ Action de Carême
APIC – Interview
Ferdinand Luthiger quitte la direction de l’Action de Carême (030795)
30 ans au service de la pastorale et du développement
Maurice Page, Agence APIC
Ferdinand Luthiger, quand il parle de lui-même, utilise volontiers le terme
de vocation et l’image du guide de montagne. Après trente ans au sein de
l’Action de Carême des catholiques suisses dont onze comme directeur, il
prendra sa retraite en septembre. L’itinéraire de l’homme et celui de
l’oeuvre d’entraide sont profondément liés.
APIC: A l’heure de votre départ à la retraite, on peut dire que vous avez
été l’un des principaux artisans de l’Action de carême?
F.L.: Avant mon arrivée, Meinrad Hengartner, le fondateur de l’oeuvre,
avait déjà posé solidement les fondations, pour prendre l’image d’une
maison. J’ai participé à la construction des murs, en travaillant durant 20
ans avec lui. M. Hengartner était un visionnaire, je suis plutôt pragmatique. Ma tâche a été de continuer la dynamique de l’oeuvre et de la développer.
APIC: Depuis la fondation de l’Action de Carême, non seulement les structures, mais aussi la conception de l’aide ont changé?
F.L.: Nous sommes passés de la miséricorde à la justice. Au début l’aide et
le soutien immédiats étaient dominants. Aujourd’hui, on cherche davantage à
lutter contre les causes. D’où notre engagement en faveur du développement
durable.
Nos partenaires au Sud nous encouragent beaucoup. Mais nous devons admettre que cela prend du temps et que le temps n’a pas partout la même valeur. Cela peut prendre parfois des générations. Nous sommes dans le même
bateau et si nous coulons, nous coulons ensemble.
Nous essayons de travailler dans un rapport de partenariat, même si
c’est un peu piégé puisqu’il y a d’un côté l’argent, de l’autre les besoins. Au début, nous avons aidé partout, mais plutôt de façon ponctuelle.
Nous sommes aujourd’hui plus sélectifs et nous concentrons nos moyens sur
un nombre limité de pays.
Nous travaillons beaucoup avec des ONG locales qui n’existaient pas autrefois. Ce sont nos partenaires naturelles. Nous discutons avec elles le
contenu des programmes et les budgets, mais ce sont elles qui font la répartition finale de l’argent. La décision effective se prend davantage sur
place et non pas dans nos bureaux de Lucerne. De plus nous sommes en dialogue constant avec nos homologues des autres oeuvres d’entraide et nous
cherchons la complémentarité.
APIC: Depuis deux ans, les recettes de l’Action de Carême stagnent ou sont
en recul. N’est-ce pas une remise en cause de votre travail?
F.L.: Pas du tout. Pour l’Adc, le résultat financier n’est pas le but principal. Nous cherchons autant à provoquer une prise de conscience, un changement de mentalité. Je pense qu’en trente ans, cette prise de conscience a
eu lieu, en particulier chez les jeunes, même s’ils ont moins de moyens financiers. Lors des visites que nous avons faites ces dernières années à des
réunions décanales d’agents pastoraux, nous avons reçu un soutien très encourageant.
On a dit parfois que l’Adc manque de spiritualité, ce n’est pas juste.
Il est vrai que notre spiritualité à changé. Au départ on insistait plus
sur la conversion personnelle, aujourd’hui on met l’accent sur la prise de
conscience collective et la responsabilité sociale des chrétiens. Nous voulons actualiser le sens spirituel du Carême avec ses deux dimensions, verticale et horizontale, la relation à Dieu et avec l’homme. Le calendrier et
la tenture de carême donnent chaque année des animations spirituelles, même
si elles ne correspondent pas forcément à la sensibilité et à la piété de
chacun. Ces reproches ont d’ailleurs presque totalement disparu. Les
critiques actuelles visent surtout notre engagement «politique» en Suisse.
APIC: L’affaiblissement du lien des Suisses avec les Eglises est une réalité. N’est-ce pas une difficulté supplémentaire pour une oeuvre qui s’affiche catholique?
F.L.:Le recul de la pratique religieuse – la majorité de nos recettes provient toujours des collectes à l’église – nous a poussé à faire une étude
sérieuse. Nous sommes d’Eglise et nous voulons participer à notre manière à
la prédication de l’Evangile. Comme nous visons le long terme, nous travaillons moins sur l’émotion. Notre travail s’en trouve moins médiatisé.
Nous devons faire comprendre que notre action est tout aussi importante que
l’aide immédiate. Nous voulons en outre être le haut-parleur des pauvres,
ici en Suisse.
APIC: Depuis plusieurs années l’Adc mène sa campagne annuelle en commun
avec les Eglises protestantes et catholique chrétienne…
F.L.: Nous sommes les seuls en Europe à travailler de manière aussi étroite
avec nos partenaires protestants et catholiques-chrétiens. Ce travail est
perçu très positivement dans le public. Cela encourage aussi les communautés locales à travailler ensemble autour d’actions communes. La commission
théologique commune qui conçoit et propose le contenu de la campagne fait
un travail remarquable, tout en respectant l’autonomie et l’identité de
chaque oeuvre. Nous ne voulons pas la fusion, mais il y a une vraie volonté
de collaboration. Pain pour le Prochain (PPP) nous a poussé à plus d’engagement en faveur du développement, l’Adc a rendu PPP plus attentif à
l’aspect spirituel.
APIC: L’Action de Carême est un lieu d’engagement où les laïcs ont largement trouvé leur place.
F.L.: Meinrad Hengartner, le fondateur de l’Adc, a fait beaucoup pour l’engagement des laïcs dans l’Eglise, et ceci déjà avant le Concile Vatican II.
L’organe suprême, le Conseil de Fondation de l’Adc, est composé de huit
membres de la Conférence des évêques (les six ordinaires et les Abbés de
St-Maurice et d’Einsiedeln) et d’autant de représentants du peuple de Dieu,
laïcs, religieuses, prêtres. C’est donc bien une «oeuvre des catholiques en
Suisse». Misereor, notre homologue en Allemagne, est par contre l’oeuvre de
la Conférence des évêques. Dans le Conseil de fondation, il n’y a jamais eu
deux camps avec d’un côté les évêques et de l’autre les laïcs, mais le sentiment d’une responsabilité commune.
APIC: L’Action de Carême, on l’ignore un peu parfois, fait un important
travail en Suisse aussi.
F.L.: A propos de notre activité en Suisse, il faut distinguer deux domaines. Celui du travail de conscientisation lié à la question du développement et le soutien accordé à quelque 50 institutions oeuvrant dans le cadre
de l’Eglise suisse. Sans remettre du tout en cause la nécessité de ces institutions, nous estimons qu’elles devraient être financées en priorité par
le biais de l’impôt ecclésiastique et non pas par les dons remis à l’Adc.
Dans la pratique nous constatons que cela n’est pas possible, mais l’évolution est positive. En 1990, nous avons remis à la Conférence centrale catholique romaine (RKZ), organe qui gère une partie des impôts ecclésiastiques, la gestion de la partie suisse de notre travail. Depuis 1994, la part
de la RKZ dans le financement de ces institutions dépasse celle de l’Adc.
Mais d’une manière générale, les deux parties manquent actuellement de moyens. Nous devrons encore en trouver d’autres. Pain pour le Prochain, notre
partenaire protestant, n’a pas ce type d’engagement en Suisse.
APIC: Comment voyez-vous l’évolution de l’Adc après votre départ?
F.L.: La continuité est assurée car la conduite de l’Adc dépend d’un comité
de direction de quatre personnes: le directeur ou la directrice, et les responsables des trois départements: «Projets», «Formation et communication»
et «Services internes». Avec mon départ, seul le directeur change. Je suis
en outre persuadé qu’Anne-Marie Holenstein, nommée pour me succéder, saura
garder l’orientation donnée dès l’origine, tout en l’adaptant aux nécessités du moment. L’Adc doit être un signe d’espérance au sein de l’Eglise.
APIC: Lorsque vous parlez de votre engagement personnel, vous utilisez volontiers le terme de vocation…
F.L.: Je suis né à Rotkreuz (ZG) en 1930 dans une famille de quatre enfants. Après une maturité économique à Lucerne, j’ai travaillé à Zurich et
à Lausanne. J’ai toujours été engagé dans l’Eglise comme servant de messe
déjà puis dans le mouvement catholique des jeunes. Au début des années 60,
je suis venu à Lucerne et j’ai fait connaissance de Meinrad Hengartner qui
m’a demandé de venir à l’Adc. J’ai finalement dit ’oui’ et j’ai commencé à
travailler pour les projets et la comptabilité. Je suis devenu ensuite responsable du secteur mission, puis sous-directeur et enfin directeur à la
mort de Meinrad Hengartner en 1984. Je parle de vocation dans un double
sens: d’un côté je n’ai jamais voulu ce poste, je l’ai seulement accepté
quand on me l’a demandé, de l’autre je considère mon travail non pas comme
un simple «job» mais comme un engagement profond.
APIC: En trente ans, l’Adc a beaucoup grandi. Elle est aujourd’hui parmi
les plus grandes oeuvres d’entraide suisses. Quel a été votre rôle de directeur?
F.L.: Dans mon style de direction, j’ai toujours cherché à développer le
plus possible une vraie participation et à maintenir l’unité entre les divers secteurs, entre les régions linguistiques. Lors d’un voyage en Inde,
j’ai vu cette devise dans un village, «be a leader, not a boss». (soit un
chef non un patron). L’image du guide de montagne concrétise parfaitement
cette phrase. Il est encordé avec les autres, il ne doit pas chercher à aller trop vite, mais porter son attention au plus faible. Il s’agit d’arriver ensemble au but. Je crois que mes collaborateurs ont compris et apprécié cette vision.
Une cordée de montagne doit aussi faire face à des difficultés inattendues. Pour moi, les moments les plus durs ont été certaines critiques, non
pas pour elles-mêmes, mais lorsque vous sentez que vous ne pouvez plus entrer en dialogue. J’ai souffert de cette polarisation car j’ai toujours
voulu être ouvert. Il est évidemment plus facile d’écrire une lettre de
lecteurs contre l’Adc que de venir m’en parler directement. La crédibilité
est pour moi un des critères fondamentaux. Il s’agit de faire soi-même ce
que l’on exige des autres. Mon optimisme naturel, qui n’est pas un mérite
mais un don, m’a beaucoup aidé à assumer les responsabilités. J’ai toujours
cherché les aspects positifs, dans les problèmes qui se présentaient, il y
en a toujours.
APIC: A 65 ans, Ferdinand Luthiger a certainement encore des projets?
F.L.: Après mon départ, j’aurai une vie un peu plus tranquille. Je resterai
certainement en lien avec l’Adc. Je vais probablement m’engager au niveau
paroissial et avec les retraités. J’aurai surtout plus de temps à consacrer
à ma famille. Je suis père de six enfants, quatre fils et deux filles, et
nous avons quatre petits-enfants. Je dois beaucoup à ma femme, qui m’a soutenu de manière admirable en créant une atmosphère familiale très propice
pour ma tâche. (apic/mp)
Propos recueillis en collaboration avec Gabriele Brodrecht / APIC
Des photos de Ferdinand Luthiger sont disponible auprès de l’Agence CIRIC,
17bis, Bd de Grancy, 1001 Lausanne, tél. 021/617 76 13 fax 021/617 76 14




