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apic/Interview Jean Cardonnel, OP

APIC – Interview

Rencontre avec un fidèle rebelle (060696)

Le Père dominicain Jean Cardonnel

Propos recueillis par Jean-Claude Noyé, APIC

Paris, 6juin(APIC) Dominicain français résidant au couvent des frères

Prêcheurs de Montpellier, Jean Cardonnel a récemment publié le livre:

«J’accuse l’Eglise» aux éditions Calmann-Lévy. Un texte dans lequel, comme

à son habitude, le fougueux dominicain, collaborateur depuis 1975 de «Témoignage chrétien», ne mâche pas ses mots. Son livre précédent, «Fidèle rebelle» donnait déjà le ton de son plaidoyer pour une Eglise moins dominatrice. Jean Cardonnel est un polémiste, mais passionné de l’Evangile. Ses

explications.

APIC: «L’Eglise parie à tort sur les faiblesses de l’homme». Que voulezvous dire par cette affirmation?

J.C.: L’Eglise a laissé se développer un christianisme de péché originel.

Nous naîtrions tous porteurs d’une faute de nature qu’aucun de nous n’a

personnellement commise. Les hommes seraient plus universellement coupables

que sauvés et libérés par l’adhésion à Jésus-Christ. Les conséquences sont

monstrueuses: l’Eglise spécule religieusement sur la complicité dans le mal

qui existerait comme réalité fondamentale entre les humains. L’Eglise fait

rarement fond sur des motifs d’attraction d’amour fraternel, de passion,

d’humanité. Elle préfère sociologiquement la dissuasion à la persuasion.

APIC: Que reprochez-vous surtout à Jean Paul II ?

J.C.: D’encourager la flagornerie et la délation adoptées par la fine fleur

de la fidélité. Il favorise la vengeance de la Curie romaine qui n’a jamais

pardonné au pape Jean XXIII la convocation du Concile Vatican II. Ce Concile que je résumerais dans cette formule du merveilleux adversaire des réflexes autoritaires pontificaux: «Je veux enlever la poussière accumulée

sur le siège de Pierre depuis Constantin». Je prie pour un futur pape, dans

l’esprit de Jean XXIII, avec un humour comparable dans une Eglise hardie,

novatrice et par conséquent non-suiviste. Mon principal grief à l’égard de

Jean Paul II est sa conception étroitement masculine du sacerdoce. Ce dernier, ce ministère-service est la diffusion de ce geste de la mise en commun d’absolument tout, symbolisé par le pain et le vin devenus Corps et

Sang du fils de l’Homme, le seul nom que se donne Dieu quand il se fait

homme. Sans l’égalité de l’homme et de la femme, il y a espèce humaine,

mais pas d’humanité.

APIC: Dans quel sens doit évoluer la papauté?

J.C.: Dans le sens évangélique d’un abandon de ses prétentions mondaines de

monarchie absolue, de Souverain Pontificat pour re-naître en l’unique nom

digne d’elle: «serviteur des serviteurs de Dieu». Le pape doit renoncer à

se vouloir au-dessus de l’Eglise. Il est, par fonction, dans l’Eglise

APIC: N’est-il pas surprenant que vous ne soyiez pas à l’index? Vos écrits

ne sont-ils pas subversifs pour l’Eglise catholique?

J.C.: On me demande sans arrêt pourquoi je ne suis pas encore à «l’index

omnia opera» ou ex-communié. Comme si c’était une faiblesse, une preuve de

culpabilité de n’être pas mis hors de la communion de l’Eglise, une, sainte, catholique, apostolique du Christ Jésus. Ma fierté, c’est mon appartenance foncière, réfléchie à l’Eglise catholique au sens rigoureux d’assemblée universelle. Je suis viscéralement catholique-universel, d’une puissance de transgression des frontières, non seulement nationales de l’espace, mais aussi du temps, des siècles. Mais c’est du même élan qui me constitue d’Eglise catholique ou universelle que je suis pas d’Eglise romaine:

cette addition désastreuse au Credo dans laquelle je vois le résultat de

l’action perverse d’une impérialisation de l’Eglise par le pouvoir constantinien.

APIC: Selon vous, «Le pouvoir, c’est le diable». Ce propos n’est-il pas caricatural et peut-il être vraiment reçu par le grand public?

J.C.: Vous ne trouvez pas étrange que Jésus commande d’aimer comme lui-même

a aimé? Lui-même n’est jamais en position de commandement. Il ne commande à

personne et n’est recommandé par personne, surtout pas par son Père, son

égal dont il est le Verbe, la Parole, le contraire du mot d’ordre. Alors il

peut se payer le luxe de ne recommander que ce qui ne se commande pas. Sur

les ruines du pouvoir, le tribun Jésus éveille à l’art de pouvoir se lier

les uns aux autres, mais en rendant incompatibles, si on veut le suivre,

ces expressions: «être au-dessus des autres», «être supérieur aux autres»

ou encore «être employeurs des autres». Oui, pour moi, c’est bien çà, le

diable: infléchir le Créateur, Lui le contagieux d’égalité créatrice. Tout

le contraire du patron, du monarque, du pouvoir absolu sur tout. Il faudrait parler du grand art de se laver les pieds les uns aux autres. Bref,

l’Evangile est vraiment l’ennemi mortel du pouvoir.

APIC: Qu’entendez-vous par l’expression: «le tribun Jésus», une formule que

l’on retrouve souvent sous votre plume?

J.C.: Le mot m’est venu par ma passion juvénile pour les tribuns de la plèbe romaine. Jésus est non seulement l’Homme de Parole et l’homme de la Parole, mais la parole même en chair et en os, le Verbe. Il se découvre parlant au point de rendre tout le monde parlant. Jésus-Christ, c’est celui

qui nous constitue tous orateurs les uns des autres. Et la perfection de

l’orateur, je la vois dans l’homme de la parole publique, le tribun de la

plèbe et des esclaves pour que, d’égal à égal, nous nous parlions les uns

aux autres. (apic/jcn/ba)

6 juin 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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