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apic/Jubilé/P. Georges Cottier/Nouvelle évangélisation
SERIE SPECIALE «JUBILE DE L’AN 2000»
Rencontre avec le P. Georges Cottier, (281096)
théologien de la Maison pontificale
La nouvelle évangélisation au
coeur du Jubilé de l’an 2000
Jacques Berset, Agence APIC
Rome, 28octobre (APIC) «Un des grands maux de la société actuelle est la
terrible ignorance qu’ont les chrétiens de leur propre foi, en particulier
les jeunes». Pour le Père Georges Cottier, ce constat sans appel nécessite
d’urgence la «nouvelle évangélisation» voulue par Jean Paul II. Le Jubilé
de l’an 2000 offre une occasion idéale pour relancer la «catéchèse» du peuple de Dieu. Une catéchèse incarnée, qui témoigne du Ressuscité.
Membre du Comité Central du Grand Jubilé de l’an 2000, un organisme qui
se veut au service des Eglises locales, le Père dominicain Georges Cottier
est également, comme «théologien de la Maison pontificale», l’un des proches collaborateurs du pape Jean Paul II. Agé de 74 ans, le théologien genevois occupe cette haute fonction depuis bientôt six ans.
Le Père Cottier, qui nous reçoit dans son bureau au Vatican, veut transmettre sa conviction que le Jubilé – dont le cycle de préparation de trois
années débute dans deux mois – est l’affaire de tous, pas seulement de
quelques responsables de la curie romaine: «Si le Jubilé regarde l’Eglise
universelle, tout ne doit pas se faire à Rome. C’est l’Eglise entière qui
est impliquée, au niveau des diocèses et des Conférences épiscopales, à la
base. Le Jubilé sera ce que les Eglises locales en feront».
Certaines Eglises ont d’ailleurs bien démarré dans la préparation – dans
certains pays d’Afrique et d’Amérique latine, comme le Brésil et l’Argentine, par exemple – tandis que d’autres n’ont encore rien fait. «On peut cependant dire que la machine est en route».
APIC:Malgré les impulsions qui viennent de Rome, le thème du Jubilé, en
Suisse par exemple, n’est pas encore très populaire à la base…
P.Cottier:Ce thème doit évidemment redescendre au niveau local. Le Comité
central – qui compte une bonne vingtaine de membres et des sous-commissions
pour la pastorale, la liturgie, la théologie, l’oecuménisme, la vie religieuse, l’organisation… – n’a ni les moyens ni l’intention de tout faire.
Une fête centrale à Rome, à Noël 1999
Les années de préparation aboutiront à une fête centrale à Rome. Le 24
décembre 1999 verra l’ouverture de la porte de la Basilique Saint-Pierre.
Le mur de brique sera percé à ce moment là, comme le veut la tradition à
chaque Année Sainte. L’Année Sainte, même si elle commence à Noël pour correspondre à l’année liturgique, s’étale sur l’an 2000, un chiffre symbolique d’ailleurs. En effet, la date exacte de la naissance du Christ varie de
4 ou 5 ans. La date anniversaire effective est en fait déjà dépassée.
Des manifestations seront organisées à cette occasion dans les grandes
basiliques de Rome, car avec la masse des pèlerins – on en attend des millions durant l’Année Sainte – , tout ne pourra pas se faire à Saint-Pierre.
La Commission liturgique étudie cette manifestation avec le diocèse de Rome. Le pape sera à Saint-Pierre, mais il pourrait aussi se déplacer à
Saint-Paul-hors-les-murs ou à Saint-Jean de Latran.
APIC:Le pape rêve d’une rencontre au Sinaï avec les autres religions.
P.Cottier:C’est l’un des projets de Jean Paul II. Il en parle dans «Tertio millenio adveniente». Mais tout dépend bien sûr de la disponibilité des
autres et de la situation politique. Ce qui s’est passé en Israël ces derniers temps est une catastrophe. Il semble que tous les premiers pas en direction de la paix sont remis en cause. On est à la merci de tels développements. Ce projet appartient-il désormais au passé? Pas du tout; le désir
du Sinaï n’est pas abandonné. L’Année Sainte, c’est l’année 2000.
APIC:A part la grande vision missionnaire faisant de l’année jubilaire le
moment privilégié pour relancer la nouvelle évangélisation, Jean Paul II
propose dans ce cadre également un acte de contrition hautement symbolique.
P.Cottier:En effet, la Commission théologique étudie sérieusement cette
proposition. Il est nécessaire que nous, les chrétiens d’aujourd’hui, réfléchissant à l’histoire de l’Eglise, fassions pénitence devant Dieu pour
les fautes commises par nos pères, par nos ancêtres. Qu’on assume l’histoire. Pas pour se replier sur le passé, mais au contraire pour affronter le
futur en disant: «voilà des choses que l’on ne doit plus faire!».
APIC:On pense aux croisades, à l’Inquisition, à l’évangélisation du continent américain, avec sa «légende noire»….
P.Cottier:Au sujet du passé, comme l’a dit un historien, il y a les faits
et aussi les mythes. Beaucoup de choses fausses ont été racontées au sujet
des croisades ou de l’évangélisation des Amériques. Des fautes ont certainement été commises, mais il faut se remettre dans le contexte de l’époque,
voir aussi ce qu’il y a eu de positif… Le premier travail que nous devons
faire est de détecter des thèmes au plan de l’Eglise universelle.
Jan Hus, l’esclavage, l’Inquisition… sous la loupe des scientifiques
Par exemple la mise à mort de Jan Hus est un épisode qui a beaucoup
traumatisé les Tchèques de Bohème. Cet épisode sera peut-être traité, mais
c’est le problème avant tout de l’Eglise locale de Tchéquie. Rome ne peut
pas tout faire. On ne va retenir que un ou deux thèmes qui vraiment regardent l’Eglise universelle. Il faut reconnaître que quatre ans, c’est très
court pour mettre sur pied des réunions de scientifiques. Certes, on ne
part pas de zéro, il existe déjà beaucoup de travaux à ce sujet.
D’aucuns auraient voulu que l’on traite aussi de l’esclavage. Le pape en
a déjà parlé, et certaines Eglises pourraient le faire, comme l’Eglise au
Brésil, aux Caraïbes, voire aux Etats-Unis. Cela doit-il être fait au niveau universel? L’Inquisition est certainement un thème qui mérite d’être
étudié. Ne devrait-on pas parler plutôt des inquisitions, comme le conseillent les historiens, tant les acteurs et les pratiques ont été divers!
APIC:Ce sera donc une contrition argumentée!
P.Cottier:Evidemment, ce repentir doit se baser sur des faits avérés, car
on ne peut pas demander pardon pour des fautes qui n’existent pas. On ne
peut pas non plus réagir à des slogans qu’on nous lance parfois gratuitement. Nous voulons d’abord réaliser un travail scientifique, d’historiens.
Le temps est compté, mais on s’est d’ores et déjà mis au travail.
APIC:L’un des points sensibles est le rapport avec le monde juif…
P.Cottier:La responsabilité des chrétiens par rapport au monde juif représente un des problèmes les plus délicats. Pour la shoah, il ne faut pas
confondre les responsabilités. Ce sont les nazis qui ont commis le génocide
contre les juifs. Le nazisme comme tel est une idéologie anti-chrétienne.
Les fondements du racisme ne sont pas du tout chrétiens.
Les chrétiens ne sont pas directement responsables, sauf peut-être qu’on
rencontre aussi des slogans et des attitudes antisémites dans les populations chrétiennes, dès le Moyen-Age déjà. Nous devons surtout examiner les
dérives qui ont permis d’arriver à ces réflexes antisémites. Dans ce domaine, la recherche historique est très bien faite. Des historiens juifs et
aussi chrétiens ont très bien travaillé, surtout à partir de la shoah.
Une réflexion théologique sur l’antisémitisme
La seconde étape est la réflexion théologique et l’examen de conscience.
Je ne veux pas anticiper sur le travail des scientifiques. C’est à la suite
de ces colloques que nous pourrons faire un premier bilan que nous soumettrons à l’autorité. C’est le pape qui décidera s’il faut faire cet acte de
repentir. Lui le désire, il l’a écrit dans «Tertio millenio adveniente».
Il n’a pas fixé tel ou tel thème, mais il dit qu’il faudra demander pardon pour les fautes des chrétiens dans l’histoire, par ex. le recours à la
violence pour défendre l’Evangile, ce qui est anti-évangélique. J’espère
que ce travail scientifique, quelle que soit la décision prise, ne sera pas
perdu. Parce que s’il est de haute qualité – comme nous l’espérons – il sera publié. Il restera cet effort de l’Eglise pour reconnaître la vérité
historique telle qu’elle est. Mais encore une fois en faisant des discernements entre ce qu’est vraiment l’histoire et l’image que les gens s’en
font.
APIC:Du point de vue liturgique, y aura-t-il un acte solennel de repentir?
P.Cottier:Certainement le pape ne va pas demander pardon chaque semaine,
mais la Commission liturgique n’en a pas encore discuté. Ce sera la première fois dans l’Histoire qu’un pape pose un tel acte. Donc il faudra que cela soit fait dans une grande solennité, que ce soit une chose belle, qui
frappe, comme la Rencontre d’Assise sur la paix. Cette initiative, grâce à
Dieu, marque encore les esprits.
L’évènement pourrait impliquer d’autres invités. La sous-commission oecuménique a des contacts réguliers avec le Conseil oecuménique des Eglises
(COE) à Genève. Nous insistons fortement sur la dimension oecuménique.
APIC:Cette volonté n’est pas toujours bien perçue du côté des partenaires
oecuméniques, dont certains souhaiteraient, comme le COE, un Concile chrétien universel…
P.Cottier:La proposition de Concile chrétien faite par le pasteur Konrad
Raiser, secrétaire général du COE, pose de gros problèmes. Un Concile, dans
la tradition de l’Eglise – que ce soit la tradition catholique ou orthodoxe
– est une réunion des évêques. Choisir le mot «Concile» provoque une certaine équivoque par rapport à l’ecclésiologie catholique et orthodoxe, mais
cela ne veut pas dire qu’il ne faille rien faire. Mais il faudra alors bien
spécifier le sens des mots.
Quant aux «agacements» que vous mentionnez, j’estime qu’ils sont épidermiques, et qu’il faut les dépasser. D’autre part, j’ai aussi de nombreux
échos positifs de la part de réformés et de luthériens… Certes, on dit
que c’est catholique romain, mais évidemment les Jubilés sont une tradition
de l’Eglise catholique romaine.
Etant donné que le dernier Concile a ouvert l’Eglise à cette dimension
oecuménique, il est normal qu’on y pense, mais l’oecuménisme est aussi une
chose nouvelle pour les protestants depuis le début du siècle. Nous devons
nous mettre tous devant cette nouveauté. Quant au fait d’être «invité»,
c’est déjà beaucoup. Car ne c’est pas une simple invitation à assister passivement. L’intention oecuménique – qui est loyale et décidée – est d’inviter à une réelle collaboration.
APIC:Comment les autres religions ont-elles reçu cette invitation?
P.Cottier:C’est très différent avec les religions non chrétiennes. En effet, avec les autres chrétiens, nous avons en commun le Christ et le baptême, notre raison d’être. A partir de là, nous pouvons vraiment faire quelque chose de commun. Le Christ pour certaines religions, ne veut rien dire,
elles l’ignorent.
Ce que l’on peut demander, c’est une sorte de sympathie fraternelle à
l’égard de la foi des frères chrétiens. D’ailleurs le mot «frère» est un
mot oecuménique au sens évangélique fort. Nous sommes tous frères dans le
Christ et nous sommes tous frères en humanité. On ne sait pas comment cet
«intérêt sympathique» pourra s’exprimer. Une commission s’en occupe.
La place privilégiée du peuple juif
Le problème le plus intéressant est avec le peuple juif, car Jésus, les
apôtres, la Sainte Vierge, sont tous issus de ce peuple. Nous avons en commun l’Ancien Testament et les Promesses. Si le pape fait quelque chose sur
l’antisémitisme, il y aura forcément un rapprochement avec les juifs. Il ne
faut pas mettre le judaïsme d’une manière imprécise dans le cadre de toutes
les autres religions non chrétiennes. D’ailleurs, à Rome, il est intéressant de noter que c’est le Conseil pour l’unité des chrétiens qui est aussi
chargé du dialogue avec les juifs. Il y a le lien avec tout l’Ancien Testament, qui est aussi notre Testament:l’Evangile n’est pas une négation de
l’Ancien Testament, c’est son prolongement.
APIC:Par rapport aux défis vitaux qui se posent à notre société et face à
l’insécurité du monde à la veille du 21e siècle, le terrain est propice au
développement des sectes et aux tendances millénaristes et apocalyptiques… Ces mouvements vont profiter du Jubilé!
P.Cottier:C’est évident. De différents côtés, au cours des réunions générales pour la préparation du Jubilé, nous avons été interpellés sur le millénarisme. L’an 2000, cela évoque beaucoup de vieux rêves et de mythes. Les
sectes vont beaucoup en profiter et il faudra que nous y soyons attentifs.
Face aux courants millénaristes, il faut voir dans quel sens le christianisme attend le retour du Christ. L’eschatologie, le messianisme sont des
thèmes qui intéressent la pensée chrétienne et l’être chrétien.
Des gens prédisent déjà la fin du monde, même dans les milieux chrétiens
et catholiques. Il suffit de voir le nombre de personnes qui disent avoir
des révélations, qui prétendent avoir des visions. Cette sorte de fringale
dans le peuple chrétien est une chose malsaine. L’Eglise est très prudente
en la matière et appelle à un grand discernement. Pourquoi courir à la recherche de voyants et voyantes, chercher ailleurs. On dispose de toute la
richesse des Evangiles et de toute la richesse de la vie sacramentelle et
liturgique. Les gens doivent être éclairés. En faisant ce travail, nous les
évangélisons. Un des grands maux actuels, c’est la terrible ignorance
qu’ont les chrétiens de leur propre foi.
APIC:A ce tournant de millénaire, on a l’impression d’une certaine «aliénation» de l’Eglise par rapport à la réalité sociale, surtout en ce qui
concerne la jeunesse… D’une non pertinence du message évangélique non pas
en soi, mais dans la pratique.
P.Cottier:Nous devrions parler peut-être aussi d’une aliénation de la
réalité par rapport à l’Evangile. Nombre de jeunes sont terriblement ignorants du message évangélique. Je me demande s’ils le rencontrent. Parle-ton de ce message dans les prédications? Je suis frappé par le retour du religieux dans des sociétés pourtant très sécularisées, une faim «sauvage» du
religieux, qui se précipite vers les sectes, les religions orientales.
Quand vous parlez «mystique», par exemple, le premier réflexe est de
penser à l’Extrême-Orient, alors que l’Eglise dispose d’un trésor de littérature et d’expériences mystiques extraordinaire. Pourquoi les gens ne le
savent-ils pas; certainement parce qu’on ne leur a jamais dit! Toute la réflexion sur la prédication, sur l’homilétique, est très importante.
L’ignorance est peut-être le mal numéro un. Quand le pape a parlé de
«nouvelle évangélisation», il a d’abord pensé non seulement aux non chrétiens qui ont droit à l’Evangile, mais aussi aux chrétiens qui ne le connaissent plus. Même culturellement, les jeunes ne connaissent plus leur
passé, cette coupure est un drame culturel. (apic/be)




