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APIC – Interview
Rencontre avec Mgr Lutfi Laham, archevêque melkite de Jérusalem (140394)
Le plus grand obstacle à la paix: l’extrémisme des colons juifs
Fribourg/Jérusalem, 14mars(APIC) Les chrétiens de Jérusalem, comme l’ensemble de la population des territoires occupés, sont en colère: les Palestiniens, encore sous le coup du massacre du 25 février à la mosquée d’Hébron, sont soumis à toute une série de mesures répressives, paralysant la
vie économique, familiale, religieuse. «C’est la victime et non l’agresseur
que l’on punit», dénonce l’archevêque melkite Lutfi Laham, de passage samedi à Fribourg pour l’ordination du nouvel évêque Pierre Bürcher.
Dans une interview accordée à l’agence APIC, le vicaire patriarcal greccatholique de Jérusalem explique que toute la vie des Eglises chrétiennes
dans les territoires occupés est paralysée par les mesures répressives. Ce
sont les victimes qui paient, déplore-t-il. «Tous nos projets, tant au niveau pastoral que du développement sont tombés à l’eau, car les gens ont
peur, les jeunes n’osent plus sortir, les fidèles sont confinés chez eux.
La plupart des activités de carême sont actuellement arrêtées».
«La frustration est à son comble: on a des morts tous les jours, les
territoires sont fermés, scellés, les déplacements des travailleurs sont
très limités, de nombreuses familles souffrent de la faim et l’on arrête
même les enfants qui sortent durant le couvre-feu pour chercher un bout de
pain, ils reçoivent des amendes, quand on ne leur tire pas dessus…»
Pour Mgr Laham, les Israéliens retireront beaucoup plus d’avantages que
les Palestiniens à conclure la paix. Si ces derniers gagneront une petite
parcelle de territoire, les juifs sauveront leur âme – car l’occupation est
moralement corruptrice – et aussi leur présence dans les pays arabes et la
paix leur donnera accès à l’immense marché arabe.
APIC:Quels sont les sentiments de la population palestinienne après l’acte
terroriste commis dans la mosquée d’Hébron par le colon Baruch Goldstein?
MgrLaham:Il y a vingt ans que je suis à Jérusalem et jamais je n’ai ressenti une tension si grande. Le sentiment dominant est le désenchantement,
la déception, le désespoir même pour certains. C’est un acte de barbarie
indescriptible, surtout dans les circonstances dans lesquelles il s’est
passé: pendant la prière, dans un lieu sacré. Cela relance le problème de
la présence de colons juifs dans une région qui est purement et simplement
arabe et qui fait justement l’objet des pourparlers entre Israéliens et Palestiniens. Aux yeux des gens, tant chrétiens que musulmans, cet acte abominable est un coup dur – quasi mortel! – porté au processus de paix.
J’espère que des ténèbres puisse sortir la lumière et que le monde comprenne une fois pour toute que le grand obstacle à la paix n’est pas l’extrémisme de quelques groupes palestiniens, mais bien l’extrémisme juif. Il
est représenté non pas par des individus, mais par une institution soutenue
longtemps par le gouvernement israélien: la colonisation implantée au coeur
de territoires arabes.
Imaginez ce que représente la présence de 400 juifs extrémistes au coeur
d’Hébron, une ville arabe de 110’000 habitants! Il y a un proverbe arabe
qui dit: «Tu es dans ta maison, je suis dans ma maison». Les Arabes, les
Palestiniens, tout autant que les juifs, ont besoin d’un certain espace vital. Je suis pour la coexistence, mais pour cela, il faut procéder par étapes et surtout respecter l’espace vital de chacun. Il faut se sentir chez
soi, et quand on est chez soi, on peut recevoir les autres. Mais quand on
n’a pas de chez soi, l’autre n’est plus un hôte, mais une source de crainte
et un objet de suspicion.
APIC:Vous voulez donc le départ des colons…
MgrLaham:Comme nous, les juifs sont des humains, nous devons donc trouver
ensemble une solution humaine, politique, au problème des colons. Sinon,
ces bombes à retardement dispersées sur notre territoire finiront bien par
éclater un jour. Cette politique d’implantation de colonies de peuplement dont le gouvernement israélien porte l’entière responsabilité – a été dès
le départ une mauvaise politique, qui ne peut mener qu’à davantage de haine, de violence et de sang. D’ailleurs, au regard du droit international
ces colonies juives – qui regroupent près de 140’000 personnes – sont totalement illégales.
Parachutés chez nous avec des sentiments anti-arabes fanatiques, sans
aucune compréhension ni de la géographie, ni de l’histoire, ni des peuples
qui habitent depuis toujours sur cette terre et qui savent ce qu’est la
cohabitation, ces colons-là doivent partir. Tous les juifs ne sont pas ainsi, et beaucoup sont passés par un processus de maturation, et veulent la
paix. Les Israéliens doivent comprendre que ces colons sont un mal non seulement pour les Palestiniens, mais également un très grave danger pour la
société israélienne à long terme: c’est de la graine de fascisme, de fanatisme, d’exclusivisme, de racisme…
Si le gouvernement israélien veut vraiment la paix, il doit reconnaître
qu’il n’y a pas une sécurité pour les juifs et pas de sécurité du tout pour
les habitants arabes; il faut de la sécurité pour tous. Un fait très grave
vient d’être révélé: la commission qui enquête sur le massacre d’Hébron a
découvert que l’armée israélienne avait reçu l’ordre de ne pas tirer sur
les colons armés, même s’ils utilisent leur fusil pour tuer des Palestiniens sans armes. Quelle belle manière d’éduquer les colons à la violence
et à la violation de la loi israélienne elle-même. Jusqu’à maintenant, les
colons se sont sentis privilégiés et protégés d’en-haut. Cette éducation ne
peut permettre le respect mutuel entre les nations. J’espère que la
communauté internationale comprendra enfin cela. (apic/Propos recueillis
par Jacques Berset)



