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apic/Lausanne/L’économie en débat
Lausanne: Contre l’idéologie toute puissante du marché… (111196)
Débat et regard différent sur les mécanismes économiques
Lausanne, 11novembre (APIC) «L’économie, idole ou service?» Thème brûlant
s’il en est, à l’heure où les bénéfices des grandes sociétés et où le chômage suivent la même courbe. Ascendante. Comme la bourse à l’annonce de
chaque nouvelle fusion synonyme de nouveaux licenciements. Un thème présenté vendredi à Lausanne par Fabrizio Sabelli, anthropologue, professeur à
l’IUED (Institut universitaire d’études du développement) de Genève, dans
le cadre d’une journée organisée par la pastorale du monde du travail, Justice et Paix et l’Action de Carême.
Devant une cinquantaine de prêtres, agents pastoraux et membres de Conseils de communauté, le chercheur genevois a démystifié le marché.
Liberté, responsabilité individuelle et capacités d’adaptation: les mots
d’ordre entendus dans la bouche des économistes – voir le «Livre blanc» du
patronat suisse – cachent souvent des réalités moins glorieuses, occultées
pour les besoins de la cause. Du «Marché tout-puissant» qui apparaît actuellement comme «la nouvelle religion». F. Sabelli, qui jette un regard
d’anthropologue sur les mécanismes économiques, détaille quelques idéesclés de ce «Livre blanc» inspiré par la Haute Ecole de Saint-Gall.
«Chacun des concepts nobles (liberté, responsabilité…) cache une contre-valeur qu’on prend bien soin de masquer», relève le chercheur, qui prépare une «réponse noire» à ces penseurs de l’économie. Derrière la liberté
se dissimule la violence surgissant de la compétition entre marchés concurrents. «Les Asiatiques nous agressent, ils deviennent plus performants que
nous», peut-on lire dans le «Livre blanc». Or cette capacité d’agression
est surestimée et légitime une violence, fondée sur l’idée – imaginaire d’une catastrophe imminente. Et le sacrifice exigé au nom de cette compétition incessante valorise la personne dans le don de soi-même au système.
«Pourtant, note le professeur Sabelli, nous vivons dans la méconnaissance
des vraies causes pour lesquelles le sacrifice est fait».
Comme au temps de l’esclavage
Contre-valeur de la responsabilité: la solitude et l’isolement croissant
des individus. La solidarité familiale est, au mieux, considérée par les
économistes comme un filet de sécurité permettant de faire appel au bénévolat. La capacité d’adaptation et la flexibilité exigées du travailleur engendrent précarité et incertitude permanente. «Il faut s’adapter au système» est le mot d’ordre des nouveaux économistes. Résultats: des millions
d’emplois précaires, comme aux Etats-Unis sous le premier mandat de Bill
Clinton. Mais ces nouveaux emplois créés sont des leurres qui assurent juste aux salariés de quoi survivre, comme au temps de l’esclavage.
Les chantres du marché
Quelles sont les institutions et les acteurs de cette nouvelle économie?
F. Sabelli parle des «trois grandes églises de cette nouvelle religion»
qu’est le marché: le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ces «églises» ont remplacé
les anciennes institutions «d’avant la réforme», principalement basées sur
l’Etat. L’ONU, exemple typique, est désormais reléguée au rang de vieillerie, puisque les Etats-Unis ne paient plus leur quote-part au fonctionnement de l’organisation.
Auteur d’une étude parue en 1994 sur le fonctionnement de la Banque mondiale (»Crédits sans frontière. La religion séculière de la Banque mondiale»), le prof. genevois démystifie le rôle d’aide de ces organisations: elles sont plus proches du schéma de l’entreprise (un milliard de dollars de
bénéfice annuel pour la Banque mondiale) que de celui de l’ONG volant au
secours des économies défaillantes.
La comparaison du marché avec la religion conduit l’anthropologue à discerner dans notre société sacrificielle des sacrificateurs (responsables
économiques, décideurs…) et des sacrifiés. L’exemple de la fermeture annoncée de la brasserie Cardinal à Fribourg est dans tous les esprits. Le
marché fonctionne également comme un mythe où les économistes ont remplacé
l’horizon de long terme, inaccessible, par le court terme du «ça ira mieux
dans six mois, on est sur la bonne voie».
F. Sabelli réagit contre «l’invasion culturelle» de l’économie aujourd’hui, qui dépasse son statut de discipline. Nous assistons à une
véritable révolution où le plein emploi salarié va disparaître. Il faut
donc imaginer d’autres moyens pour vivre. «Nous pouvons enfin nous passer
des modèles dominants et en inventer d’autres», a conclu l’orateur.
Rôle de l’Eglise
Le débat qui a suivi a été nourri du côté du public. De nombreux intervenants ont ainsi exprimé leur conviction que l’économie doit être au service de l’homme et non l’inverse. Le «climat de mensonge» développé dans
l’opinion autour de ces concepts économiques rappellent combien les mots
peuvent à ce point cacher les réalités les plus trompeuses. L’Eglise a, là,
à interpeller les responsables quant à la valeur infinie de l’homme, a-t-on
entendu chez les participants, alors que l’économie mesure les performances
humaines à la seule aune de leur valeur marchande. (apic/bl/pr)



