apic/Mgr Claverie/ «Lettres d’Algérie»

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Algérie: L’assassinat de Mgr Claverie, signe (040896)

contradictoire de douleur et d’espérance

«Lettres d’Algérie», testament lucide de l’évêque d’Oran

Paris, 4août(APIC) L’assassinat de Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran,

tué jeudi soir avec son chauffeur par l’explosion d’une bombe devant son

évêché, a fait la «une» de nombreux journaux, spécialement en Algérie et en

France, les deux pays les plus concernés par cette tragédie. Plusieurs éditoriaux font allusion au livre écrit par Mgr Claverie: «Lettres d’Algérie»,

publié en avril de cette année. L’évêque assassiné décrit, sans langue de

bois, la réalité politique et religieuse de son pays. Il explique entre autres pourquoi l’Eglise algérienne veut témoigner, inlassablement, parmi les

croyants musulmans et chrétiens, de l’Evanglile de Jésus.

«Lettres d’Algérie» a paru le 25 avril 1996, aux éditions Karthala. Le

quotidien catholique «La Croix» en avait publié le 18 avril des extraits en

avant-première. L’APIC cite à son tour quelques phrases de Mgr Claverie.

Ses paroles et ses analyses prennent maintenant un poids d’autant plus significatif.

En mai 1994, il écrit une lettre au lendemain de l’assassinat du Frère

Michel Vergès et de Soeur Paul Hélène Saint- Raymond, le 8 mai 1994 à la

Bibliothèque de l’archevêché à la Casbah à Alger: «Nous ne crions pas vengeance, nous ne demandons pas le prix du sang. Nous sommes les témoins involontaires et malheureux des perversions créées par des décennies de mauvaise gestion, de manipulation et d’exploitation politique de la culture et

de la religion. Ceux qui exécutent ces crimes contre l’humanité ne savent

pas ce qu’ils font, comme le disait Jésus des bourreaux qui le crucifiaient, et il ajoutait: ’Père, pardonne-leur!’ Les coupables sont ceux qui

ont créé les conditions de cette déshumanisation et qui ont fourni les justifications idéologiques. Que Dieu éclaire leur conscience et leur jugement! Nous ne pouvons que nous en remettre à lui, tout en poursuivant notre

mission.

Dénoncer tous les intégrismes

Mgr Claverie avait refusé le silence. Il avait aussi le courage de dénoncer tous les intégrismes, qu’ils soient musulmans ou chrétiens. Ainsi

après l’assassinat le 10 novembre 1995 de deux Petites Soeurs du SacréCoeur du Père de Foucauld, à Kouba, fief islamiste, près d’Alger, il s’indigne: «Bravo! A vous qui avez choisi ce genre de guerre que vous appelez

parfois «Jihad», guerre sainte contre les ennemis de Dieu, les tyrans et

les exploiteurs, les corrompus et les hypocrites, «les mécréants, les juifs

et les chrétiens (»GIA» dixit). Depuis des années – mais parfois aussi depuis des siècles – vous avez commenté vos Livres sacrés, sondé les intentions divines, découvert la volonté de Dieu, jugé du bien et du mal, séparé

les bons des méchants, décidé enfin qu’il fallait purifier la terre pour y

faire descendre le ciel. (…)Faudrait-il se laisser égorger en silence en

attendant que les spécialistes nous disent ce qui est bon pour nous? Est-ce

faire de la politique que de crier son désarroi devant la terreur? Est-ce

prendre le parti des éradicateurs que de dénoncer la violence aveugle, et

qui plus est, exercée au nom de Dieu?».

Solidaire d’un peuple

L’évêque d’Oran, né en Algérie, voulait construire une Eglise ouverte à

la tolérance. Il écrivait en septembre 1995: «Une Eglise qui s’entête à demeurer solidaire d’un pays et d’un peuple au destin aussi chaotique et à la

réputation aussi sulfureuse, ne peut qu’inspirer la méfiance(…). Nous ne

sommes ni des prophètes, ni des fanatiques, ni des héros, ni des îlotes.

Mais nous avons noué avec les Algériens des relations que rien ne pourra

détruire, pas même la mort. Nous sommes en cela des disciples de JésusChrist et c’est tout. Nombreux sont les Alégériens musulmans qui le pressentent et nous entourent de leur confiance et de leur estime: Ils appartiennent à tous les ’camps’ et cela nous permet de chercher avec eux les

issues possibles de nos conflits».

Dans la lettre No 33, de décembre 1994, Pierre Claverie confirme que

malgré la guerre civile, chaque Algérien accomplit ses tâches quotidiennes,

avec prudence, en limitant ses déplacements. Le pays garde un aspect

«normal». «Chaque jour, des millions de jeunes et d’enseignants prennent le

chemin de l’école, défiant les mots d’ordre des terroristes. Ce faisant,

l’immense majorité de la population exprime sa résistance et sa volonté de

vivre malgré tout. Avec elle, des militants et des intellectuels expriment

cette résistance à la violence dans la presse, au prix de leur vie. Ils

cherhent les voies d’une solution politique et mènent leur combat quotidien

contre la passivité, la démission, le mépris des petits et des pauvres, la

perversion de la religion…Saïd Mekbel (directeur du quotidien francophone

«Le Matin», assasiné en décembre 1994) était de ceux-là et il n’est pas le

seul».

Mgr Claverie restait lucide et humble. Il écrivait encore, évoquant les

victimes innocentes de la violence, dans la même lettre: «Pour nous, nous

continuons à partager avec les gens la dure réalité quotidienne pour manifester notre solidarité dans la souffrance avec ceux et celles qui nourrissainent, comme nous, le rêve d’une «autre Algérie», enfin réconciliée avec

elle-même et son passé».

«Peut-être, n’avons-nous pas assez donné de preuves»…

Il concluait sa lettre: «Mais peut-être n’avons-nous pas encore donné

assez de preuves de notre volonté désintéressée d’être des artisans de

paix, dépouillés de toute volonté de puissance et de tout sentiment de supériorité. Le passé est lourd et on en peut pas faire comme s’il n’avait

pas existé».

Beaucoup d’amis de l’évêque assassiné qui pleurent sa mort violente,

pensent aujourd’hui, qu’il a donné sa preuve. Il aimait vraiment le peuple

algérien, musulmans et chrétiens confondus. (apic/cx/ba)

4 août 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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