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APIC – Interview

Mgr Willy Romélus, évêque de Jérémie en Haïti

Entre l’espoir et le drame

La démocratie avec Aristide ou la répression militaire

Par Jean-Claude Noyé, pour l’Agence APIC

Paris, 9mars(APIC) Mgr Willy Romélus, évêque de Jérémie, en Haïti, 63

ans, est une haute figure de la résistance à la dictature militaire. Témoin

privilégié de la situation dans l’île la plus pauvre du monde, il s’est

confié à l’APIC lors de son récent passage à Paris. Mgr Romélus a été officiellement présenté comme candidat au Prix Nobel de la Paix 1994. Connu

pour son engagement et son combat en faveur des droits de l’homme, il consacre l’essentiel de son action à la promotion du développement et de l’instruction. Depuis le renversement du président Aristide, il est l’objet de

harcèlement et de plusieurs attentats.

APIC: Quel est l’espoir d’Haïti aujourd’hui?

Mgr Romélus: On ne voit pas de signes de changement qui viennent du pouvoir. Les prochaines élections présidentielles auront lieu en novembre

1995. Les militaires présenteront un de leurs généraux. Mais humainement

parlant, je ne vois rien pour l’avenir proche.

APIC: Que fait l’Eglise haïtienne?

Mgr Romélus: Depuis le coup d’Etat, l’Eglise hiérarchique, l’épiscopat

et la nonciature, n’ont pas entrepris d’action sérieuse pour régler la crise économique. Pourtant il existe des voix d’opposition comme le Comité

haïtien des religieux (CHR) et la Commission épiscopale Justice et Paix. La

majorité des prêtres est avec le peuple.

APIC: L’attentisme des évêques ne tient-il pas au jugement porté par eux

sur la personnalité du Père Aristide?

Mgr Romélus: Oui, c’est cela qui pose problème. Ils ont adopté un langage plus modéré depuis sa canditature à l’élection présidentielle. Mais je

souligne fortement que les 7 mois pendant lesquels il a exercé le pouvoir

ont été positifs. Les partisans du putsch prétendent le contraire: c’est

faux, cela a été comme une oasis: il n’y a pas eu de meurtres, la corruption a été combattue, l’argent commençait à rentrer dans les caisses de

l’Etat.

APIC: Qu’en est-il du blocus?

Mgr Romélus: Le peuple dit qu’il n’y a jamais eu de blocus, d’embargo et

que de toute façon, il est prêt à souffrir pour lui. De fait, il est très

mou et certains en profitent pour s’enrichir en faisant monter les prix et

appauvrissent davantage les pauvres. L’embargo s’il devait être efficace

passerait par la fermeture de la frontière avec République dominicaine. Or

il permet aux Dominicains de faire marcher leur commerce et aux militaires

des deux pays de faire leurs profits. Dans mon diocèse, personne ne meurt à

cause du blocus, mais on meurt par balles… Les américains donnent et continueront à donner des armes aux militaires. Je n’ai jamais vu que leurs

munitions aient été épuisées. Toute personne qui s’inscrit comme favorable

au putsch et au FRAP reçoit une arme.

APIC: L’Eglise est-elle persécutée?

Mgr Romélus: Oui. Il est difficile de faire les cérémonies religieuses,

qualifiées de manifestations politiques. Lors d’ordinations en janvier 93,

les militaires sont venus attaquer les gens. Des séminaristes ont été arrêtés. D’une manière générale, les paysans, les jeunes et les organisations

de solidarité sont leurs cibles.

APIC: Le Père Aristide peut-il vraiment sauver le pays car la situation

économique est complexe?

Mgr Romélus: Ce n’est pas un politique. Mais son bilan est positif. S’il

est bien entouré, pourquoi pas! Et je sais qu’il y a des haïtiens capables.

Le peuple, en tout cas, voit en lui son leader. Il n’a pas d’intérêts propre: ni d’argent ou de pouvoir. Il est épris d’un idéal.

APIC: Et le silence du pape à son propos?

Mgr Romélus: Sans doute est-il motivé par le droit canonique qui empêche

un prêtre de solliciter les suffrages du peuple. Pourtant une exception

pour le Père Aristide est pleinement justifiée. Je pense aussi que le

Saint-Père a des informations partielles, voire fausses transmises par les

évêques et la nonciature.

APIC: Qu’en est-il précisément de la division de l’Eglisde haïtienne?

Mgr Romélus: Si tout le monde allait dans le même sens, le problème serait réglé. En réalité l’unité est difficile. Elle se ferait si ceux qui

ont pris le mauvais chemin retrouvaient le bon… De fait, je suis très

isolé en tant qu’évêque.

APIC: Et votre possible nommination au Prix Nobel?

Mgr Romélus: Si cela peut aider le pays, ce que je crois, c’est l’essentiel. Sinon elle m’indiffère.

APIC: Votre sécurité est-elle toujours menacée?

Mgr Romélus: Oui. Mais cela ne m’empêche pas de parler. On m’a coupé le

téléphone sous prétexte qu’il est en panne. En réalité, c’est pour empêcher

les communications avec l’extérieur. Pourtant je parle encore.

APIC: La diaspora haïtienne est-elle efficace et quel est pour vous la

solution d’avenir?

Mgr Romélus: La diaspora? Oui, elle est très efficace, d’autant plus que

nous sommes de plus en plus empêchés de lutter à l’intérieur du pays. Quant

à l’avenir… Le retour d’Aristide. Le peuple l’attend. C’est la seule solution pour la démocratie et son avenir. mais ce ne sera pas simple. Les

militaires contrôlent tout et ont beaucoup d’argent. Ils s’imposent brutalement, n’hésitent pas à tuer. Malgré tout, ils sont sensibles aux campagnes de presse. C’est sans doute grâce à cela que je suis encore en vie.

(apic/jcn/pr)

9 mars 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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