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Nicaragua: Les sandinistes s’entredéchirent, (221294)

mais espèrent reprendre le pouvoir dans une année

Un pays en ruines face aux recettes néo-libérales

Interview de l’ex-ministre Henry Ruiz

Le Nicaragua est déjà en période pré-électorale. Les sandinistes, depuis

quatre ans dans l’opposition, espèrent bien revenir aux affaires en février

1996. Peut-être dans le cadre d’une «grande coalition» pouvant comprendre

démocrates-chrétiens et socio-démocrates. Ils veulent offrir une alternative au modèle néo-libéral qui fait des ravages dans le pays, mais s’entredéchirent férocement. Notre interview de Henry Ruiz, ancien ministre de la

coopération et de la planification, de passage en Suisse.

Soumis aux remèdes de cheval du Fonds Monétaire International (FMI),

après un accord d’ajustement structurel signé en mai dernier, le Nicaragua

subit de plein fouet une crise qui appauvrit davantage encore une population qui était déjà l’une des plus pauvres de la planète. En 1994, si le

Nicaragua devait payer uniquement les intérêts de sa dette, sans parler

d’amortissements, il lui faudrait sortir un montant 1,3 fois supérieur au

total de toutes ses exportations. Le président élu en 1996 trouvera une

dette de 14 milliards de dollars pour une population de quelque 4 millions

de personnes. La 1ère du monde par habitant!

APIC:Vous parlez d’une terrible dégradation sociale au Nicaragua. Qui est

touché par les mesures d’économie imposées par le FMI?

H.Ruiz:La grande majorité de la population. Ainsi, 70% des enfants à la

campagne n’ont plus accès à l’école… Quand nous avons commencé la lutte

contre l’analphabétisme après notre arrivée au pouvoir en 1979, nous avions

plus de 50% d’illettrés. Nous étions descendus à 12,7%, mais nous sommes

remontés à 25% en quatre ans.

Sous notre gouvernement, la guerre contre les «contras» soutenus par les

Etats-Unis absorbait près du quart du Produit intérieur brut (PIB) et la

moitié du budget de l’Etat. Malgré cela, à l’époque la plus difficile de la

guerre, les personnes sans emploi étaient 30 à 35%. Le taux le plus bas

fut de 18%, en 1983. Aujourd’hui, le taux de chômage dépasse 60%.

Des enfants de 11 ans peuplent les prisons

La délinquance est en pleine croissance. Nombre d’enfants, dont certains

ont tout juste 11 ans, peuplent les prisons nicaraguayennes; ils sont devenus voleurs tout simplement pour manger. Les enfants de la rue se comptent

désormais par milliers, non seulement à Managua, mais dans tout le pays. La

prostitution est devenue un véritable fléau qui touche même les classes

moyennes. On voit des maîtresses d’école, des secrétaires, des membres des

professions techniques, qui font le trottoir pour nourrir leur famille…

APIC:Avez-vous un plan pour sortir de la crise?

H.Ruiz:La crise s’explique par l’application d’un plan économique de type

néo-libéral qui veut revenir au passé. Certaines forces qui n’appartiennent

pas au Front sandiniste de libération nationale (FSLN), des forces centristes, démocrates-chrétiennes ou social-démocrates, n’acceptent pas non plus

ce programme néo-libéral. L’Eglise catholique le dénonce également, car elle voit tous les jours les résultats d’une telle politique. La seule solution est de développer un modèle d’économie mixte multistructurel, garantissant l’existence d’un secteur privé, d’un secteur coopératif et d’un

secteur étatique.

Il ne faut pas négliger l’importance du marché, de la concurrence, de la

productivité. Mais il est très important de ne pas ouvrir sans discrimination les frontières aux autres économies centro-américaines, car le pays a

besoin de protéger ses propres productions. Mais actuellement, les exportations (café, sucre, cacahuètes, soja, sésame, bois, produits de la pêche,

etc.) atteignent à peine 300 millions de dollars, mais nous importons plus

du double (650 millions). Et c’est la communauté internationale qui finance

la différence, qui subventionne une classe moyenne supérieure qui consomme

sur le modèle occidental. Le 25% du PIB provient de l’assistance et de la

coopération internationale. Comme Nicaraguayen, je considère que c’est une

menace contre la nation.

APIC:Cet automne, un ancien prêtre-ministre, le Père Ernesto Cardenal, a

quitté avec fracas le FSLN, accusant son chef, l’ex-président Daniel Ortega

d’être un dictateur corrompu; le journal «Barricada», qui fut l’organe officiel du FSLN, parle de risque d’enterrement du FSLN, transformé en une

«secte d’illuminés» et d’idéologues doctrinaires…

H.Ruiz:Comme membre de la Direction nationale du FSLN, réélu lors du congrès de mai dernier, j’estime qu’il est bon qu’il y ait des débats au sein

du parti:sa rénovation est absolument nécessaire. Au Nicaragua, nous manquons de culture politique: nous nous plaçons toujours du côté d’un leader

ou contre lui, nous souffrons de «caudillisme», au lieu de se battre pour

un programme politique concret.

Du temps de la guérilla contre la dictature de Somoza, c’était plus facile. Après, nous avons compris la démocratie comme domination d’une majorité et soumission de la minorité, avec l’application du modèle de centralisme démocratique pour le parti et pour la société. Désormais, suite à

notre défaite électorale surprise d’il y a quatre ans, il faut apprendre la

discussion démocratique et se rendre compte que la société est pluraliste.

Les sympathisants de Daniel Ortega appartiennent au groupe de la «Gauche

démocratique» (ils déclarent vouloir préserver la ligne «révolutionnaire»,

Ndr), et les partisans de l’ancien vice-président de la République Sergio

Ramirez se nomment «Rénovation sandiniste» (pour une ligne que l’on pourrait qualifier de sociale-démocrate, ouverte aux classes moyennes, Ndr). Je

refuse de me situer d’un côté ou d’un autre, parce que ce sont les contenus

politiques qui m’intéressent.

Nous devons aujourd’hui nous mobiliser pour faire face au recul des conquêtes sociales de la révolution. Les batailles idéologiques actuelles nous

coupent de notre base sociale dans le mouvement populaire. Ce n’est pas la

discussion politique qui doit être mise en question, mais bien le style actuel au sein du FSLN: les adversaires sont soumis à de basses accusations,

à la disqualification systématique; on substitue l’injure à l’analyse.

Optimisme en vue des élections de 1996

Etant donné l’aggravation de la situation sociale, nous nous préparons

pour les élections de 1996 avec l’espoir de participer d’une façon ou d’une

autre au prochain gouvernement. Le FSLN est tout de même le plus grand parti du pays et nous avons eu 41% des voix lors des dernières élections, en

février 1990. Nous pouvons certes perdre du terrain, mais le sandinisme ne

peut pas être éradiqué du paysage politique. C’est seulement en tenant

compte de sa force enracinée dans une partie importante du peuple que le

Nicaragua pourra être stable. Encore faut-il que le parti cesse de se déchirer!. (Propos recueillis par Jacques Berset, APIC)

Encadré

Henry Ruiz a rejoint les rangs du Front Sandiniste de Libération Nationale

(FSLN) en 1966, alors qu’il était étudiant à l’Université Patrice Lumumba,

à Moscou. «Ils ne m’ont pas recruté, j’ai cherché à m’intégrer au FSLN; en

fait, je n’ai pas même terminé mes études, je me suis recruté moi-même»,

dit-il en plaisantant. Sous le pseudonyme du Commandant Modesto, il a organisé la guérilla dans la montagne en tant que responsable de la Brigade

«Pablo Ubeda», sur le Front Nord-Oriental du Nicaragua.

Ruiz a fait partie dès le début du groupe des «Neuf Commandants» du FSLN

et représentait à l’époque l’»aile dure» de la guérilla, la tendance appelée GPP (»Guerre populaire prolongée») à laquelle appartenait également

l’ex-ministre de l’Intérieur Tomas Borge. Après la prise de pouvoir du 19

juillet 1979, il fut ministre de la Planification et de la Coopération extérieure du Nicaragua. Henry Ruiz est fonctionnaire du FSLN, où il travaille notamment dans le secteur des relations internationales. (apic/be)

22 décembre 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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