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Louvain-la-Neuve: «Le Nouveau Testament est-il antijuif?» (181294)

Le professeur lausannois Daniel Marguerat

met en garde contre un jugement hâtif

Louvain-la-Neuve, 18décembre(APIC) «Le Nouveau Testament est-il antijuif?» la question de Daniel Marguerat, professeur de la Faculté de théologie protestante de Lausanne, dépasse largement le cadre de l’exégèse. A

l’heure où le Vatican et l’Etat d’Israël viennent d’établir des relations

diplomatiques, les spécialistes de la Bible s’efforcent, de contribuer à un

dialogue renouvelé entre les chrétiens et les juifs. Le professeur lausannois était dernièrement l’invité de l’Université de Louvain-la-Neuve. Pour

les évangélistes Matthieu et Luc, l’identité chrétienne ne peut se dire

qu’au coeur d’un débat avec le judaïsme, a-t-il expliqué.

Longtemps, le tableau assez négatif que l’on donne de l’attitude des

juifs dans le Nouveau Testament a paru évident aux chrétiens, y compris à

leurs théologiens. La croix n’est-elle pas l’emblème d’un Messie rejeté par

les juifs? Mais cet antijudaïsme est devenu suspect depuis la «shoah». La

tentative d’extermination de tout un peuple renvoie désormais à une question cruciale pour les chrétiens: les juifs ne jouent-ils pas trop facilement le rôle de méchants dans le Nouveau Testament?

La position de Matthieu

Matthieu, le plus juif des quatre évangélistes, apparaît paradoxalement

comme le plus hostile envers les juifs. Juif, Matthieu l’est assurément

lorsqu’il présente Jésus comme «Emmanuel», «Dieu-avec-nous» (Mt 1,24), serviteur de Dieu envoyé d’abord aux brebis perdues d’Israël (Mt 10,6). Pourtant, selon l’évangéliste, les jeux semblent faits dès la naissance de Jésus: le Messie attendu est reconnu et même adoré par des mages païens tandis que le roi juif Hérode rumine sa fureur meurtrière. Par la suite, on

voit Jésus exiger de ses disciples une justice, une fidélité à Dieu qui

surpasse celle des scribes et des pharisiens, campés en «front du refus»

devant Jésus. Le drame de l’incompréhension aboutit à la croix. Or, juste

avant, Matthieu montre Pilate se lavant les mains tandis qu’il fait clamer

par le peuple juif: «Son sang sur nous et sur nos enfants!» (Mt 27,25).

Comment Matthieu ose-t-il enfermer les juifs dans une telle condamnation? Sans doute partage-t-il la souffrance de son Eglise après l’échec

d’une première mission auprès des juifs. En durcissant le ton à l’égard des

juifs, l’évangéliste encourage l’Eglise à se tourner résolument vers les

non-juifs, les païens.

Ces explications ne confèrent cependant au portrait négatif que Matthieu

brosse des juifs que matière à «circonstances atténuantes». Elles risquent

même de légitimer une certaine tendance antijuive. Daniel Marguerat pose

alors la question: s’agit-il d’antijudaïsme? «Judaïsme et christianisme

dans l’évangile de Matthieu ne s’opposent pas comme systèmes hétérogènes,

mais comme deux variétés de judaïsme. Chacune revendique l’interprétation

adéquate de la Loi, l’obéissance, l’héritage de la promesse.» C’est une

«rivalité de frères ennemis» qui «porte sur un même héritage».

Accuser Matthieu d’antijudaïsme serait pécher par anachronisme, estime

D. Marguerat. Au moment où Matthieu rédige son évangile, il plaide pour la

fidélité authentique de sa communauté au judaïsme. Il exploite un arsenal

de controverses pour mettre en cause, à l’intérieur du judaïsme, l’attitude

de ceux qui ne reconnaissent pas en Jésus le Messie.

Par la suite, exclus progressivement des assemblées juives, les chrétiens se sont tournés vers les non-juifs. En quelques décennies, la réussite de la nouvelle mission auprès des païens a modifié le paysage ecclésial.

L’Eglise ne partage plus la querelle de famille; la polémique présente dans

l’évangile change de statut: elle légitime un système. On est alors au seuil de l’antijudaïsme. C’est donc sur un malentendu, lié au changement de

paysage historique, que l’on a lié l’identité chrétienne au rejet du judaïsme!

La position de Luc

Rare chez Matthieu, l’appellation «les juifs» intervient 76 fois dans

les «Actes des Apôtres», second volet de l’oeuvre de l’évangéliste Luc. Elle trahit la démarcation des chrétiens par rapport aux juifs. Dans les «Actes», «les juifs» font figure d’opposants aux missionnaires chrétiens. Le

paysage a bel et bien changé. L’évangéliste Luc s’adresse à une chrétienté

venue en majorité du paganisme.

Pour Luc, cependant, Israël reste l’origine incontournable du christianisme. Jésus est le Sauveur promis à son peuple. Certes, les communautés

chrétiennes, sous la pression de l’hostilité juive envers les missionnaires

chrétiens, ont pris leur distance par rapport aux synagogues. Mais Luc

laisse ouverte la question du salut final d’Israël. Il dresse l’image utopique d’une Eglise, où se trouvent des tenants des deux courants.

Pour les deux évangélistes, conclut D. Marguerat, «l’identité chrétienne

ne peut se dire qu’au coeur d’un débat avec le judaïsme. Accepter le débat

c’est vouloir autre chose que la répression.» (apic/cip/mp)

18 décembre 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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