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apic/Pakistan/Lois sur le blasphème/Interview/Père Anjou Soares

APIC – Interview

Pakistan: La loi sur le blasphème doit être abolie (050495)

Minorités religieuses dans le collimateur des fondamentalistes islamiques

Rencontre avec le Père Anjou Soares, prêtre catholique pakistanais

Jacques Berset, Agence APIC

Lahore/Faisalabad/Fribourg, 5avril(APIC) Dans le Pakistan du Premier ministre Benazir Bhutto, femme d’allure moderne qui passe pour pro-occidentale, on peut, aujourd’hui encore, pendre un innocent en vertu des «Lois sur

le blasphème». Il suffit d’accuser son voisin d’avoir insulté le Coran ou

le Prophète… si l’on convoite son bien. Et si la justice n’appliquait pas

l’article 295-C du Code pénal pakistanais, faute de preuves, un quelconque

tueur islamiste, fort d’une fatwa d’un mollah fanatique, exécutera la sentence de mort «au nom d’Allah». Toutes les victimes n’ont pas la chance de

s’appeler Salman Rushdie ou Taslima Nasreen!

Le sort de Rehmat Masih (44 ans) et Salamat Masih (14 ans), deux chrétiens pakistanais condamnés à mort pour avoir prétendument insulté le prophète Mahomet puis reconnus innocents en deuxième instance fin février, a

jeté une lumière crue sur le drame des minorités religieuses au Pakistan.

Depuis leur libération, les deux chrétiens de Lahore se cachent quelque

part en Allemagne… dans l’angoisse permanente d’être la cible d’un tueur

fanatisé. Au Pakistan, ils ont bénéficié d’un vaste mouvement de soutien

non seulement de la part de la communauté chrétienne, (1,5% des quelque

120 millions de Pakistanais, qui sont à plus de 97% musulmans), mais aussi

de l’appui précieux de nombreux musulmans modérés, qui n’ont aucune envie

de voir transformer leur pays en nouvelle «dictature des mollahs».

Un «lobby islamiste» largement minoritaire au Parlement

Si le «lobby islamiste» au Pakistan est largement minoritaire au niveau

politique – il ne dispose que d’une petite poignée de députés à l’Assemblée

nationale – il profite sans vergogne de la faiblesse chronique du gouvernement d’Islamabad. Et il trouve aussi un certain écho auprès d’une population appauvrie, à près de 70% analphabète…

Les «Lois sur le blasphème» sont des lois iniques; armes dangereuses entre les mains des fondamentalistes islamiques, elles sont souvent utilisées

contre les minorités religieuses, en particulier contre les ahmadis, un

groupe d’obédience musulmane, mais considéré comme hérétique par l’islam

orthodoxe… et contre les chrétiens. Témoignage du Père Anjou P. T. Soares, prêtre catholique de Mirpur Khas, une ville de 50’000 habitants située

près de Hyderabad, dans la province du Sind, au Sud du Pakistan.

APIC:PèreAnjou, a-t-on déjà exécuté des gens en application des «Lois sur

le blasphème» au Pakistan?

PèreAnjou:Personne n’a encore été exécuté officiellement au Pakistan sur

la base des «Lois sur le blasphème», une législation pénale datant de

l’époque coloniale britannique, mais qui a été sévèrement renforcée en

1986, durant la dictature du général Zia-ul-Haq. Les articles 295 et 295-A

du Code pénal sont un héritage britannique, tandis que les articles 295 B

et C datent du général Zia, qui a de plus renforcé la législation en vigueur par des ordonnances. Pour se faire une popularité à bon marché auprès

des islamistes, qui profitent de ces lois pour allumer des feux de haine et

d’intolérance. Zia a tenté d’introduire partout la loi islamique, comme la

loi sur les témoignages, la loi de rachat du sang, qui sont toutes discriminatoires à l’égard des femmes et des non-musulmans.

Des personnes sont mortes à cause de la loi sur le blasphème, comme Taher Masih, Bantu Masih ou Manzoor Masih (»Masih» signifie chrétien, c’est

la raison pour laquelle nombreux sont les chrétiens qui portent ce nom au

Pakistan). Bantu Masih, qui n’avait pas encore été jugé, a été assassiné

dans une prison de Faisalabad; Taher Masih, un instituteur, a été tué par

un élève sous l’accusation d’avoir insulté le prophète Mahomet. En fait, un

rival musulman voulait sa place…

Lynchage sans autre forme de procès

Sur la simple dénonciation d’un voisin jaloux, à la suite d’un litige

commercial ou d’une rivalité personnelle, tout un chacun peut être dénoncé

comme «blasphémateur». La personne dénoncée risque ainsi sa peau avant même

de passer devant un juge, la populace excitée par des agitateurs islamistes

peut la lyncher sans autre forme de procès.

APIC:La petite minorité chrétienne ne se sent donc pas en sécurité dans la

République islamique du Pakistan?Doit-on parler de persécution

religieuse dans le pays, de discriminations?

PèreAnjou:Ce n’est pas seulement la minorité chrétienne qui est visée par

l’application de telles dispositions légales, qui touche aussi des musulmans. La pression vient des fondamentalistes islamiques, qui ne s’en prennent pas seulement aux chrétiens, mais à tous ceux qu’ils considèrent comme

des ennemis. Nous ne pouvons pas vraiment parler de persécution religieuse

de la part du gouvernement pakistanais, mais nous devons réellement déplorer une certaine passivité de sa part. C’est la faiblesse du gouvernement que ce soit celui de Benazir Bhutto et avant celui de Nawaz Sharif ou celui

de leurs prédécesseurs – qui permet de tels développements et les agressions contre les minorités. L’autorité musulmane, l’»Umma», représente un

pouvoir vraiment fort.

Pas de persécution pour la foi, mais de nombreuses discriminations

Si l’on ne peut parler de persécution, il faut tout de même parler de

discriminations. Discrimination politique d’abord, avec le système électoral qui prévoit des électorats séparés pour les musulmans et les autres minorités religieuses et ethniques (parsis, sikhs, hindous, chrétiens), qui

ont 10 sièges réservés sur 217 à la chambre basse. Cela semble une garantie

d’être représentés dans les parlements, mais en fait, que représentent quatre députés chrétiens et un hindou sur plus de 200 parlementaires au niveau

fédéral?

Dans la vie quotidienne, nous nous sentons aussi discriminés. Quand vous

cherchez du travail, la première question que l’on vous pose est celle de

l’appartenance religieuse. Si on apprend que vous êtes chrétien, on vous

répond qu’il n’y a pas de place. Il y a des quotas dans la fonction publique. Mais nous nous sentons considérés comme des citoyens de seconde catégorie. Il n’est par exemple pas possible d’avoir des officiers de haut rang

dans l’armée.

Sur la place de travail, le nouveau venu est vite repéré comme chrétien;

alors, ses camarades n’acceptent plus de manger avec lui. Les gens ont subi

depuis des années un tel lavage de cerveau! En 1992, le gouvernement a même proposé de faire inscrire la mention religieuse sur la carte d’identité,

comme c’est déjà le cas sur le passeport. Toutes les minorités se sont

dressées ensemble contre ce danger, faisant reculer le gouvernement.

Difficile de mener une existence normale

Aujourd’hui, il est devenu de plus en plus difficile dans toutes les

sphères de la vie de mener une existence normale pour les groupes minoritaires, comme les chrétiens. Au Pakistan, vous êtes tout le temps confrontés à des pressions et des attitudes hostiles. On nous dit: pourquoi ne

quittez-vous pas le Pakistan, ce pays a été créé pour les musulmans, même

si telle n’était pas la volonté du fondateur du pays, Mohammed Ali Jinnah,

qui avait la vision d’un pays démocratique et laïc. Malgré tout, le taux

d’émigration des chrétiens est resté faible, et ils ne partent que quand

leur vie est menacée, comme dans le cas de Salamat et Rehmat Masih.

Quant à moi, je ne crains pas de représailles venant directement du gouvernement, car nous émettons des critiques publiquement, notamment dans le

cadre de la Commission «Justice et Paix». Pour l’affaire des cartes d’identité, il y a trois ans, nous avons fait des manifestations publiques, dans

la rue, des grèves de la faim devant les églises, le Club de la presse, le

Parlement. Nous nous sommes exposés, mais nous avons aussi reçu des soutiens de la part d’un certain nombre de musulmans. Nous les chrétiens, nous

sommes des patriotes, nous aimons notre pays et souhaitons continuer à

vivre dans cette société. (apic/be)

Encadré

Le Père Anjou P. T. Soares, qui porte un nom portugais, est citoyen pakistanais, né à Karachi il y a 52 ans. Ses parents sont originaires de Goa, en

Inde, à une époque où le sous-continent indien n’avait pas encore subi le

drame de la partition. Il regrette qu’un peuple qui avait la même culture

et le même langage ait été divisé sur la base de critères religieux.

Le Père Anjou, prêtre de l’archidiocèse de Karachi, est actuellement au

service de l’archidiocèse d’Hyderabad. Il travaille au Centre pastoral et

catéchétique ainsi qu’avec des groupes tribaux, les Parkari Kohli, qui bien

que d’origine culturelle hindoue, comptent des chrétiens dans leurs rangs.

Ces tribus nomades viennent des régions frontalières avec l’Inde, dans le

désert du Nagar Parkar. Certains se sont sédentarisés sur des terres que

leur a données l’Eglise. (apic/be)

5 avril 1995 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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