Genève: Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) du 10 au 12 décembre 2003

Apic Réflexion sur le SMSI

Le nouveau mythe technocratique du «village global»

Jacques Berset (*)

Fribourg/Genève, 30 juin 2003 (Apic) Un nouveau mythe technocratique nous impose désormais la vision d’un monde réduit à un «village global» où tous, riches et pauvres, auraient accès au multimédia et aux larges bandes passantes porteuses de savoir. et de démocratie. Le Sommet mondial de l’ONU sur la société de l’information (SMSI), qui se tiendra à Genève du 10 au 12 décembre prochain, se donne pour but de combler le «fossé numérique» entre «info-riches» et «info-pauvres».

La diffusion planétaire des fameuses NTIC (les nouvelles technologies de l’information et de la communication, souvent réduites à l’internet) devrait permettre, aux yeux de ses promoteurs, de faire éclore une «civilisation de l’esprit» et de remplacer la vieille économie par la «nouvelle économie» qui a pour nom: e-commerce, e-business !

Parmi les thuriféraires de cette nouvelle profession de foi, nous avons rencontré Abdoulaye Wade en février dernier à Genève, lors de la deuxième conférence préparatoire du SMSI (PrepCom-2). Le président du Sénégal défend avec conviction le dossier des NTIC au sein du Nepad, le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique.

Un exercice d’»afro-optimisme»

Maître Wade, dans un discours magistral à la «PrepCom-2» – qui a réuni plus de 1500 participants, dont quelque 900 délégués des gouvernements et près de 400 représentants de la société civile – débordait d’enthousiasme. «Aujourd’hui dans les écoles du Sénégal, a-t-il lancé, les élèves ont accès à internet: on puise ainsi à la même source du savoir que les USA ! C’est l’Université du futur: à l’avenir, sans quitter Dakar, on pourra devenir gradués de l’Université de Harvard, ce qui évitera les déplacements onéreux et la fuite des cerveaux !»

Dans les couloirs, après cet exercice d’»afro-optimisme», un directeur d’école sénégalais, qui n’habite pourtant pas au fond de la savane, me dit qu’il n’est pas près de voir internet dans ses classes. Pour le moment, il aimerait déjà avoir suffisamment de cahiers et de crayons pour ses élèves. Pour lui, le «fossé numérique»  est d’abord un fossé social et économique. Mais pour le projet de plan d’action élaboré le 27 février dernier par le Groupe de travail du Sous-comité 2 des gouvernements, les NTIC sont incontournables. Voici des exemples de «mesures concrètes et globales» (Cf. article 35 a) proposées:

L’établissement d’une connexion dans tous (ces) villages d’ici 2010 et la création de points d’accès communautaires d’ici 2015;

L’établissements d’une connexion dans tous les universités d’ici 2005, dans toutes les écoles secondaires d’ici 2010 et dans toutes les écoles primaires d’ici 2015.

Des propositions du même genre et dans les mêmes délais concernent les hôpitaux et les centres de santé, les services publics centraux et les services publics locaux (avec création d’une adresse électronique et d’un site web). Comme quoi, la «société de l’information», pour les pays du Sud, serait – magiquement – le nouveau sésame du développement. Et pour l’obtenir: la voie royale de la dérégulation, les investissements privés, et surtout la privatisation des entreprises de télécoms appartenant aux Etats.

C’est la doctrine de l’UIT, l’Union internationale des télécommunications, en charge de l’organisation du SMSI. Cette organisation ne raisonne qu’en termes de «tuyaux», c’est-à-dire d’infrastructures de communication. Quant aux contenus, fournis notamment par les médias et autres sources d’information, ce n’est à l’évidence pas sa toute première priorité. Ni la diversité culturelle ou la question des droits de l’homme.

Du rêve à la réalité

Pendant ce temps, un autre Sénégalais, Amadou Top, directeur de «Alliance Technology and Informatics», nous rappelle qu’avec 9,7% de la population mondiale, l’Afrique ne compte que 0,1% du total des internautes et qu’il y a plus de téléphones à Manhattan que dans toute l’Afrique sub- saharienne. Le prix d’accès à une connexion internet est souvent dix fois plus élevé que dans les pays développés, alors que les revenus sont déjà insuffisants pour tout simplement survivre.

Au Mali, par exemple, moins de 10% de la population a accès à l’électricité et il en est de même pour le réseau téléphonique. Avec un taux d’analphabétisme de près de 50% environ, le Mali doit-il tout miser sur les nouvelles technologies pour son développement ? A quoi cela sert-il en effet de mettre internet entre les mains de tous les citoyens, s’ils ne savent ni lire ni écrire.

Egalement présent à Genève Francis Tusubira, professeur à l’Université de Makerere, en Ouganda, a rappelé que si son institution devait payer les licences pour les ordinateurs qu’il utilise, le tiers de son budget n’y suffirait pas. D’où un plaidoyer pour les logiciels libres et l’accès gratuit au code «open source». N’avions-nous pas dit plus haut que le fossé numérique est d’abord un fossé social, économique et certainement aussi culturel, car les technologies ne sont pas neutres ?

Un spectre hante le SMSI: le droit à la communication

Le droit de communiquer et le droit d’accéder aux informations pour les citoyens devraient être considérés comme des droits de l’homme fondamentaux. (article 18 du Projet de déclaration du SMSI). Voilà une proposition acceptée – à ce stade – par les gouvernements. C’est aussi une importante revendication de la société civile mondiale, relayée notamment par la campagne CRIS (Communication Rights in the Information Society – voir www.crisinfo.org), qui regroupe des organisations comme ALAI, ALER, APC, AMARC, CAMECO, IPS, Media Action International, PANOS London, etc.

Certains secteurs organisés de la société civile, estimant que le droit à l’information relève d’une conception limitative voire passive de la communication, prônent au SMSI le droit universel de communiquer et la démocratisation de l’information. Ce qui, aux yeux du professeur Cees J. Hamelink, professeur de communication internationale à l’Université d’Amsterdam, serait le nouveau droit politique du XXIe siècle. Mais voilà, une telle proposition a fait ressurgir les vieux démons du Nouvel Ordre Mondial de la Communication et de l’Information (NOMIC). Cette discussion avait secoué l’UNESCO jusque dans les années 80, aboutissant en 1984 au départ fracassant de l’organisation onusienne pour l’éducation, la science et la culture, des Etats-Unis et de leurs alliés britanniques.

Les Anglo-saxons et leurs alliées du «monde libre» voyaient dans le NOMIC – qui réclamait un rééquilibrage des flux d’information en faveur des pays du Sud – un complot commun des Soviétiques et des régimes autoritaires du tiers monde. C’est un homme tout encore imprégné de la rhétorique de la guerre froide, l’Américain Ronald Koven, représentant européen du Comité mondial pour la liberté de la presse (World Press Freedom Committee/WPFC), qui allait lancer, dès le premier jour de la PrepCom-2, de vives attaques contre le «droit de communiquer».

Empêcher à tout prix l’introduction de ce concept «liberticide»

Il s’agit ni plus ni moins, pour ce lobbyiste professionnel au service des intérêts de la «presse libre» – avant tout américaine – de disqualifier, en les traitant «d’ennemis de la liberté de la presse», les activistes de la campagne CRIS. La preuve: des gens autrefois très engagés dans le NOMIC, qualifiés à l’époque de «communistes», comme le professeur finlandais Kaarle Nordenstreng, de l’Université de Tampere, Wolfgang Kleinwächter, ancien de l’Université Karl Marx, de Leipzig, en Allemagne de l’Est, voire le Néerlandais Cees Hamelink, sont signataires de la campagne CRIS.

Ronald Koven défend une vision «libertarienne», à savoir la réduction du rôle de l’Etat au strict minimum, la liberté totale des choix économiques et sociaux des individus et des entreprises. Pour lui, le «droit à la communication» est un mot codé masquant la volonté de certains milieux et Etats de restreindre la liberté de la presse. Des organisations qui légifèrent pour interdire par exemple la pornographie infantile ou l’incitation à la haine raciale sur internet – comme le Conseil de l’Europe!- sont ainsi classées par l’organisation américaine d’ennemis de la liberté de la presse.

Le plus piquant, c’est que Ronald Koven a été élu à la tête du «media caucus», c’est-à-dire l’une des dix «familles» (**) de la société civile qui produit des documents à l’intention des délégations présentes au SMSI. Se donnant pour mission d’empêcher coûte que coûte l’introduction de ce concept «liberticide», le lobbyiste américain a trouvé quelques alliés du côté des adversaires de ce «remake du NOMIC». Parmi eux: des représentants de «Reporters sans frontières», de la Fédération Internationale des Journalistes, de la Fédération Suisse des Journalistes ou de l’Union Européenne de Radio-Télévision (UER). Le droit à la communication, pour l’instant, a été conservé dans les Documents de travail pour le projet de déclaration et le projet de plan d’action publiés le 21 mars 2003. La bataille autour de ce concept très connoté se poursuivra lors de la PrepCom-3 qui se tiendra à Genève du 15 au 26 septembre 2003. Affaire à suivre! JB

(*) Journaliste, Jacques Berset est mandaté par l’Action de Carême pour suivre le SMSI dans le cadre de la société civile. Il y défend notamment la promotion et la légalisation des médias communautaires dans les pays du Sud.

(**) Milieu universitaire et éducatif; Communauté scientifique et technologique; Médias; Créateurs et acteurs de la culture; Villes et pouvoirs locaux; Syndicats; Parlementaires; ONGs incluant les groupes tels que: jeunes, femmes, peuples autochtones, handicapés, etc.; Mouvements sociaux; Partenariats multi-acteurs. (apic/be)

30 juin 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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