Père Noël Tinguely, curé de Liancourt
APIC – Reportage en Haïti
Un missionnaire fribourgeois au pays des macoutes
Jacques Berset, Agence APIC
Liancourt, été 95. «Il faut avoir une foi hors du commun pour tenir ici!»
Avec sa gouaille toute latine et son tempérament gruyérien bien trempé,
Noël Tinguely est un personnage. Missionnaire spiritain en Haïti, curé de
Liancourt, le Père Noël a développé une véritable passion pour son peuple
d’adoption. De «drôles de paroissiens» lui donnent cependant du fil à retordre, les «tontons macoutes», qui pullulent dans l’Artibonite.
Située dans la plaine de l’Artibonite, la région la plus fertile de Haïti, à une centaine de kilomètres au nord de Port-au-Prince, la paroisse de
Liancourt est la plus jeune du diocèse des Gonaïves. Forte de 50’000 âmes,
réparties entre un gros bourg de 15’000 habitants ou dispersées parmi les
rizières verdoyantes parcourues de canaux d’irrigation, la paroisse a été
fondée l’an dernier à la demande de l’évêque, Mgr Emmanuel Constant. Six
chapelles gravitent autour de l’église du centre. «Pour tout ce monde, je
suis le seul curé face à vingt pasteurs protestants, dont certains nous accusent d’être des ’enfants du diable’, des ’petits de Satan’».
«Ici, les gens sont très fiers et très têtus. Mais je me suis très vite
adapté et j’ai rapidement sympathisé: je suis Gruyérien, de La Roche, alors
je sais leur tenir tête quand il le faut!» Caricaturiste hors pair – il se
délecte en sortant des cartons ses cruels dessins de militaires putschistes
ou d’évêques pusillanimes – le Père Noël a l’humour contagieux. Imaginez-le
saluant ses paroissiens au sortir de la messe, vêtu d’un T-shirt portant le
slogan «Je suis un battant», coiffant un dessin de chien miteux et abattu.
L’humour extraordinaire des Haïtiens
Les Haïtiens ont un humour extrordinaire, relève Noël Tinguely, et même
pendant les pires périodes de la dictature, ils ont toujours su dire ce
qu’ils pensaient d’une façon ou d’une autre. A l’époque du général Cédras,
on n’avait même pas le droit d’écouter les émissions de «La Voix de l’Amérique». Un de mes paroissiens s’est fait attraper par les soldats de
l’avant-poste et il a reçu cent coups de bâton… pour avoir écouté cette
radio interdite. «Je ne me gênais pas de mettre mon poste tout fort pour
que les voisins en profitent; ils n’ont tout de même pas osé venir me battre!».
Et pourtant, même aujourd’hui, la vie quotidienne dans la paroisse n’incite pas tous les jours à la franche rigolade. Certes, Liancourt est une
zone très développée; c’est même le bourg qui a le plus d’émigrés à
l’étranger, et ils envoient de l’argent. Chaque famille a un ou deux de ses
membres dans la diaspora de Miami, New York, Boston ou du Canada. D’où les
investissements importants dans le bâtiment. Au lieu d’aller construire en
ville – St-Marc, les Gonaïves ou Port-au-Prince -, les gens de la diaspora
investissent tout leur argent dans le bourg, tant ils sont attachés à leur
région.
Les paysans ruinés par l’importation de riz américain
Les gens d’ici devraient donc avoir un bon niveau de vie. Mais l’embargo
instauré après le coup d’Etat militaire a ruiné beaucoup de monde. Les engrais sont devenus trop chers, les paysans ont dû planter sans fertilisants, sans rotation de cultures. La terre est complètement épuisée. «Sans
compter que les Américains nous envoient du riz de chez eux, qui coûte bien
moins cher que le nôtre. Les paysans se crèvent dans leur champ mais ne
peuvent concurrencer le riz importé. Ils doivent alors vendre à un prix dérisoire», déplore le curé de Liancourt.
La situation tendue provoque aussi de terribles conflits pour le contrôle de la terre. «Ce sont des terres irriguées qui valent de l’or. On se bat
pour l’héritage. L’an dernier, un frère a tué sa soeur pour s’emparer de
son jardin; il l’a décapitée, lui a arraché un bras et l’a jetée dans le
canal».
Absence de police et anarchie totale
Actuellement, comme l’armée haïtienne a été dissoute et qu’il n’y a pas
encore de police, chacun fait ce qu’il veut et se rend justice lui-même:
«C’est l’anarchie, les problèmes se règlent très vite à la machette… Il
n’y a eu à Liancourt ’que’ quatre morts, mais à Jean-Denis, chez le Père
Werner, les conflits de la terre ont déjà fait une vingtaine de victimes».
Le Père Tinguely, face à de telles situations, est allé voir les soldats du
contingent multinational de la Mission des Nations-Unies pour Haïti (MINUHA). «Comme les Américains ne connaissent pas le créole et encore moins les
coutumes et les problèmes agricoles du pays, ils faisaient encore plus de
dégâts. J’ai cessé de faire appel à eux».
Des fusils à la cure et des menaces de mort
La paroisse regorge d’armes. Le missionnaire fribourgeois pense que la
zone compte au moins 200 hommes armés, notamment tous les membres du FRAPH,
le Front pour l’Avancement et le Progrès d’Haïti, un parti politique paramilitaire mis sur pied par les généraux putschistes. Les militaires des casernes de Saint-Marc leur avaient distribué des armes à la pelle. «Cela dure toujours. Les Américains n’ont jamais voulu aller eux-mêmes les ramasser». Mais certains détenteurs d’armes ont eu peur, poursuit le curé de
Liancourt. Un dimanche, il leur a dit: «Si vous n’osez pas les remettre aux
Américains, parce que vous avez peur d’être fichés ou si vous avez honte,
amenez-les au presbytère».
Noël Tinguely est ensuite allé lui-même les apporter aux Américains,
contre une somme d’argent. Pour un revolver, ils offraient 2’500 gourdes,
soit 500 dollars haïtiens (un peu plus de 200 francs suisses). Il a ainsi
ramassé une douzaine d’armes. Averti, Mgr Constant, son évêque, a estimé
l’opération trop dangereuse: «Ce n’est pas le rôle d’un prêtre de désarmer
les macoutes».
Le curé gruyérien lui a rétorqué qu’il faisait cela pour rendre service.
«Vous parlez toujours de réconciliation, Monseigneur, a-t-il ironisé, mais
je ne peux pas me réconcilier avec un type qui a un pistolet dans sa poche!». Il estime toujours que retirer ces armes de la circulation fait partie de ses devoirs de prêtre. Sans oublier que l’argent ainsi récolté a
permis d’envoyer plusieurs gosses à l’école. Il a pourtant dû arrêter cette
fructueuse récolte, ce qui n’a pas empêché les gens du FRAPH de lui en vouloir à mort. «C’est surtout leur chef, un ancien soldat nommé Armand Delorme, qui régnait sur un territoire allant des Verettes à Pont Sondé, qui
voulait ma peau».
Durant trois mois, le curé n’a pas pu se rendre à la chapelle de Ti-Rocher, parce qu’il risquait sa vie. «Cela ne me ferait rien qu’ils viennent
me tuer au presbytère, mais je ne veux tout de même pas me jeter dans la
gueule du loup». Pour faire cesser les menaces de mort, Noël Tinguely a
fait tout un raffut pour avertir la population… Quant aux Américains, déplore-t-il, leur attitude est pour le moins ambiguë. «Ils sont d’accord
avec ces gens-là, ils ont agi dans cette zone comme en Somalie, ils n’ont
jamais rien fait pour désarmer les macoutes. Ils ont essayé de remettre en
place des chefs de section qui étaient des tueurs avérés – et ils ont puni
des innocents». Et de rappeler que ce sont les Etats-Unis qui ont mis sur
pied l’armée haïtienne lors de leur première occupation de l’île en 1915.
«Ce sont eux qui ont installé les chefs de section, tous nos colonels et
généraux – comme Raoul Cédras – ont été formés aux Etats-Unis. Comment voulez-vous qu’ils les désapprouvent?»
L’Eglise hiérarchique condamne la violence «d’où qu’elle vienne»
Dans une situation de violence massive contre les petites gens, l’Eglise
hiérarchique ne dit pas grand chose. Les évêques appellent à la réconciliation et condamnent la violence «d’où qu’elle vienne», regrette notre interlocuteur. «Mais nous savons bien d’où elle vient: pas du petit peuple, mais
de l’armée, des chefs de sections, des «attachés» (informateurs civils des
casernes, du temps de la dictature, auxquels les militaires ont remis des
armes), et de l’»élite» minoritaire qui les soutient… Pendant tout le
temps où les militaires putschistes étaient au pouvoir, les évêques n’ont
jamais rien dit sur les violences commises par les chefs de section ou les
’attachés’».
Le président de la Conférence épiscopale, Mgr François Gayot, évêque de
Cap-Haïtien, était l’ami personnel et le conseiller du général Namphy, affirme le Père Tinguely. «Aucun Etat n’a reconnu les gouvernements putschistes, sauf le Vatican!». Une année, raconte-t-il, lors de la fête nationale,
l’évêque auxiliaire de Port-au-Prince, Mgr Louis Kébreau, a célébré une
grand’messe au grand quartier général de l’armée, avec l’ensemble des généraux et des chefs de la police, rassemblés devant un immense tableau de
Notre-Dame du Perpétuel Secours, patronne d’Haïti. «Il faut avoir une foi
hors du commun pour tenir ici!»
Noël Tinguely estime qu’il est de son devoir de parler sans ambages de
cette situation pénible, car en tant que membre d’une congrégation religieuse, il est plus libre. «Il y a des jeunes prêtres haïtiens qui souffrent en silence et se taisent, et je comprends très bien cela: ce n’est
pas facile de se mettre la Conférence épiscopale ou son évêque à dos. Il y
en a aussi qui se taisent parce que ce sont des hommes; ils aimeraient
prendre du grade dans le diocèse. Si vous êtes pour «Lavalas», partisan de
«Titide» (le président élu Jean-Bertrand Aristide), vous pouvez dire au revoir à l’épiscopat pour un bout de temps, vous devenez le ’mouton noir’».
Le religieux spiritain en veut pour preuve l’»épuration» du séminaire
par Mgr Gayot qui a renvoyé sept ou huit séminaristes favorables à Aristide. «Je n’arrive pas à m’expliquer cette attitude d’une partie de l’Eglise
qui a abandonné ce peuple-là. En Haïti, il y a vraiment une fracture entre
le sommet et la base depuis un certain nombre d’années. Pourtant en 1986,
c’est grâce à l’Eglise, aux évêques, à leur émetteur, ’Radio Soleil’, que
le dictateur Jean-Claude Duvalier avait été mis à la porte…»
A l’instar de nombreux autres religieux présents en Haïti, Noël Tinguely
pense qu’à la chute de Duvalier, la hiérarchie avait pensé récolter les
fruits de son opposition à la dictature, et récupérer son pouvoir. «Malheureusement pour elle, elle n’a pas pu le faire, car les chrétiens très conscientisés dans les communautés de base «Ti Kominote Legliz» (TKL), se sont
considérés, en vertu de leur baptême, comme des adultes dans la foi et dans
l’Eglise. Ils ont voulu se prendre en charge eux-mêmes».
C’est à partir de ce point de vue que, dès décembre 1985, s’était développée l’alphabétisation dans le cadre de la Mission Alpha, avant que les
évêques ne la fassent changer d’orientation: «L’alphabétisation ne consiste
pas seulement à apprendre à lire et à écrire, mais aussi à conscientiser
les gens, pour qu’ils voient également leur dignité et leurs devoirs».
Quand ils ont constaté que les gens commençaient à réagir, à penser par
eux-mêmes, alors les évêques ont mis le holà. A «Radio Soleil», la radio de
l’Eglise, le peuple pouvait vraiment s’exprimer. «C’était la ’coqueluche du
peuple’. Elle a été ’confisquée’, appelée la ’Voix de la Conférence épiscopale’. Plus personne ne l’a écoutée, les gens l’ont appelé par dérision
’Radio fait noir’. Le peuple n’écoute plus que les radios protestantes».
Comme les TKL ont été laminées par la répression, les sectes – très proches
des gens – font de nombreux émules; elles ont des cellules partout.
Des sectes proches des gens
Beaucoup de catholiques affirment trouver auprès des sectes de la chaleur, de l’ambiance spirituelle et humaine. «Les évêques demandent que l’on
lutte contre les sectes, mais je ne me suis pas fait prêtre ’pour lutter
contre’, mais ’pour lutter pour’. Nous sommes en bonne partie responsables
de la montée des sectes… C’est à nous de remettre sur pied les TKL et
l’alphabétisation. Dans ma paroisse, j’avais des types formidables dans ces
communautés de base, des gars qui faisaient l’alphabétisation. Ma paroisse
a été complètement désarticulée, l’armée et les «attachés» les ont poursuivis, ils ont dû prendre le maquis».
«Père», Noël Tinguely aime bien rappeler qu’il l’est aussi dans le sens
«père nourricier»: il subvient aux besoins de deux tout jeunes orphelins
abandonnés à la naissance. L’un a été trouvé, âgé de deux jours, sous un
pont par une femme Témoin de Jéhovah; elle l’a pris à la maison. L’autre
nouveau-né a été récupéré vagissant dans l’herbe par une maman du voisinage. Les pasteurs leur ont tout de suite donné des noms et les ont baptisés.
Mais ces petits, il fallait les nourrir et les vêtir: «Ils sont alors tous
venus chez moi». Le curé paie les boîtes de lait, et il en faut à cet âgelà! Cette aide spontanée les a fortement impressionnés. Depuis ce momentlà, pour ces gens, le missionnaire fribourgeois a cessé d’être le «Grand
Satan». (apic/be)
Encadré
Des sectes par dizaines
Les sectes ont rapidement occupé le vide laissé par la disparition des TKL,
désarticulées par la répression. Des villages entiers, où les gens avaient
tous été baptisés, ont tourné le dos à l’Eglise catholique. «On les avait
catéchisés, mais pas forcément évangélisés; ils recevaient les sacrements,
mais n’étaient pas nécessairement considérés comme des adultes». A Liancourt, outre les catholiques, on rencontre une vingtaine de sectes: Témoins
de Jéhovah, Armée céleste, Témoins du 7e Jour, Grande Assemblée de Dieu,
sans compter diverses obédiences chrétiennes comme les adventistes, les
presbytériens ou les baptistes.
La plupart des pasteurs de ces groupes n’ont pas de formation, ils se
sont autoproclamés. Il y a également des prédicateurs parfois anticatholiques de façon virulente:»Si vous mourrez catholiques, vous irez en enfer,
car vous n’êtes pas convertis». Pour eux, se convertir, ce n’est pas convertir son coeur et changer sa manière de penser et de vivre, c’est changer
de religion, déplore Noël Tinguely.
Avec les sectes fondamentalistes, il ne peut être question d’oecuménisme: «Leurs leaders manquent souvent d’éducation religieuse et humaine». Le
Père Tinguely soupçonne une volonté de l’étranger – des Etats-Unis, notamment – d’introduire ces sectes pour diviser les gens: «Un peuple divisé est
plus facile à contrôler». (apic/be)
Encadré
Le curé, un homme-orchestre
Agé de 64 ans, originaire de La Roche, Noël Tinguely a été ordonné prêtre
en 1957. Fils d’instituteur, il a passé son enfance à Avry-devant-Pont et à
Marly. Après vingt ans comme missionnaire au Cameroun (de 1959 à 1979), et
un passage de huit ans comme professeur et directeur des études au collège
du Bouveret, le spiritain fribourgeois aurait pu aspirer à une vie plus
calme. Mais il y a sept ans, il a choisi de faire d’Haïti sa nouvelle patrie. La vie dans l’Artibonite, avec des températures qui atteignent souvent les 35 degrés et des moustiques voraces, n’est pas de tout repos. Heureusement que le curé est secondé dans son travail pastoral par une bonne
vingtaine de catéchistes et les conseils pastoraux des chapelles.
N’empêche, l’ouvrage dépasse souvent les capacités d’un seul homme. Du
matin au soir, le curé de Liancourt est sur la brèche. Levé à cinq heures
du matin, il lui faut tour à tour dire la messe, surveiller la construction
d’une nouvelle église à Deschapelles, s’occuper des mouvements de jeunes
JKL et Kiro, accompagner les mouvements d’apostolat, la Légion de Marie et
les trois chorales paroissiales, faire le catéchisme, préparer le cours biblique du samedi, rencontrer les gens, préparer les baptêmes et les mariages…
«Ici, le curé doit être confident, conseiller conjugal, juge de paix,
agent de développement, maçon, creuseur de puits, ingénieur, banquier, il
doit pallier l’absence de l’Etat… J’essaye d’arrondir les angles, de promouvoir le dialogue, d’éviter que les gens ne s’intentent des procès». Mais
pour rien au monde Noël Tinguely quitterait sa paroisse. (apic/be)
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