Misère au Pays du ciel bleu
Apic Reportage en Mongolie (I)
Jacques Berset, agence Apic
Il est 21h30 dans le District 10 d’Oulan Bator, la capitale de la Mongolie. La nuit froide et glauque est éclairée de proche en proche par d’immenses enseignes lumineuses exhibant des voitures de luxe. Des silhouettes faméliques se profilent au pied d’une haute carcasse métallique toute rouillée. Un stade dont les Russes n’ont pu achever la construction avant la chute du communisme. C’est l’antre de quelques uns des 3’000 enfants de la rue qui survivent dans de véritables trous à rats.
«C’est ici, ils nous attendent, comme chaque mercredi», murmure le Père Gilbert Sales, directeur du «Verbist Care Center», un centre d’accueil pour enfants de la rue. Secondé par des travailleurs sociaux mongols, ce missionnaire philippin d’une quarantaine d’années se consacre depuis une décennie à ces gosses qui survivent dans la jungle d’UB, l’abréviation commune d’Oulan Bator.
Ce soir, apportant des marmites de nourriture, il fait la tournée des «trous d’hommes» – ces regards de béton aux couvercles rouillés permettant le contrôle des canalisations de chauffage à distance – qui parsèment la ville. Des têtes émergent l’une après l’autre, des enfants en haillons, les joues rougies par le froid, avalent sans un mot la manne providentielle. Visiblement sous-alimentées, des filles de quinze ans au visage marqué paraissent en avoir 11 ou 12.
Les lourdes plaques de fonte obturant les chambres de béton sont ripées sur la terre gelée. De la vapeur exhalant une odeur de fauves s’échappe du trou noir d’où provient une faible lueur de bougie. On aperçoit les cartons et les haillons qui servent de couche à une quinzaine d’enfants et à leur chien. Garçons et filles mélangés.
Tous se précipitent sur la soupe chaude apportée par la fourgonnette du Père Gilbert. Dans le trou voisin, une fosse de 3 x 3 m de large, c’est toute une famille, avec un bébé, qui a trouvé refuge. Par un froid hivernal qui atteint facilement – 25°, voire – 30° (UB est située sur un plateau, à 1350 m d’altitude), la chaleur dégagée par les canalisations d’eau bouillante est bienvenue. Aucun de ces sans-abri ne pourrait survivre dehors.
Comme il reste encore un peu de nourriture dans la fourgonnette, nous nous rendons dans le District 3. Entre deux voies de circulation, sous les grands panneaux publicitaires qui vantent de luxueuses voitures de sport, des enfants se massent pour être pris en photo. Fiers, ils posent devant leur «maison», en fait un alignement de trous béants sur le terre-plein. Un bonnet rouge sur la tête, les pieds balançant dans le vide, un enfant transi de froid, le regard éteint, lape sa soupe.
Chassez ces pauvres, que nous ne saurions voir
Un pauvre hère portant un maigre baluchon en bandoulière tente de s’approcher pour avoir sa part de butin, mais un des grands qui contrôle le territoire rameute la bande. L’intrus se voit aussitôt menacé et poursuivi sans ménagements. A l’évidence, quand il s’agit de simple survie physique, le monde de la misère ne laisse pas tellement de place à la pitié. Dans les quartiers d’habitation, où l’on est un peu plus riche – ou plutôt un peu moins pauvre – les gens des immeubles chassent les sans-abri: à cause des problèmes, des vols. Alors on jette des journaux enflammés dans les chambres béantes, pour en déloger les squatters, ou on cherche à en sceller les entrées.
La ville avait tenté de faire de même, mais les ONG sont intervenues, car ils seraient sans aucun doute morts de froid. Régulièrement, des policiers déguisés en civil font des descentes dans les égouts et les canalisations pour en déloger les enfants et les placer dans des institutions. Mais ce jeu au chat et à la souris est tout à fait improductif, les jeunes s’échappent dès qu’ils peuvent, lâche le missionnaire philippin, membre de la Congrégation du Coeur Immaculé de Marie (CICM), plus connue sous le nom de missionnaires de Scheut, du nom d’un faubourg de Bruxelles.
Cofondateur de la mission catholique, Gilbert Sales s’est en effet installé en Mongolie en 1992, en compagnie du Père Robert Goessens, missionnaire scheutiste belge, et d’un autre confrère philippin, le Père Wens Padilla, aujourd’hui évêque de la préfecture apostolique d’Oulan Bator. Jeune missionnaire à Hong Kong, Gilbert s’était porté volontaire pour la Mongolie, l’Eglise catholique ayant été officiellement invitée dans le pays par le gouvernement post-communiste pour développer des oeuvres socio-éducatives.
Un missionnaire doit savoir tout faire
«Je n’avais jamais été travailleur social, je suis toujours en formation, lâche le Père Gilbert dans un grand éclat de rire. Le missionnaire doit parfois fonctionner comme ingénieur, architecte, maçon: «J’ai déjà construit trois bâtiments, c’est vraiment la formation sur le tas!» Il nous ramène non loin de la gare centrale, dans le District de Bayangol (quartier ouest d’UB), au «Verbist Care Center», ainsi baptisé en l’honneur du fondateur des missionnaires de Scheut, le Belge Théophile Verbist.
Comme chaque mercredi soir, une foule de déshérités fait la queue derrière les grilles pour recevoir un repas chaud, souvent le seul de la semaine. Des gardiens vérifient que les nouveaux arrivants ne soient pas sous l’influence de l’alcool – l’arkhi, la vodka traditionnelle, cause des ravages en Mongolie! – et font souffler les suspects. Pas de concession: celui qui peut s’acheter de l’alcool peut aussi se payer un repas.
Retrouver sa dignité
La chasse à ces clochards peut paraître cruelle, mais le Père Gilbert veut que le centre remette les gens debout: «Nous ne nous contentons pas de distribuer de la nourriture; on demande une contre-prestation aux bénéficiaires: nettoyer la cour, faire la vaisselle. c’est une question de dignité pour eux». Chaque mercredi, près d’une centaine – des fois jusqu’à 150 personnes – viennent au Centre recevoir un repas. Ils sont enregistrés sur une liste, c’est un moyen de rester en contact avec les enfants de la rue.
De quoi vivent les enfants de la rue recueillis au «Verbist Care Center» ? Depuis le temps qu’il s’en occupe, le Père Gilbert sait de quoi il parle. «80% des enfants du Centre vivaient dans la rue à cause de la pauvreté et de la détérioration du tissu familial par l’alcoolisme, la violence et les séparations conjugales. Le phénomène des enfants de la rue a commencé en 1992, après la chute du communisme; avant, les enfants étaient pris en charge, tous avaient accès aux soins de santé, à l’école. Au départ, quand nous sommes arrivés, nous avions des coupons pour la nourriture et le logement. Riches ou pauvres, tous recevaient la même quantité de nourriture. Personne n’avait faim, qu’il travaille ou pas.»
Abandon précipité du système socialiste
Avec l’arrivée soudaine de l’économie de marché, tout a été privatisé et il a fallu travailler pour gagner sa vie. Beaucoup d’ouvriers et d’employés avaient auparavant une place de travail, sans grande formation, ce qui empêche la mobilité. Dans la période de transition, nombre d’usines et de grands «combinats» ont été fermés, et les places de travail se sont faites rares, les salaires aussi. Chassés de leur logement, qu’ils ne pouvaient pas payer, beaucoup de travailleurs ont fini dans la rue.
Le phénomène touche de plus en plus de familles avec des petits enfants, souvent des familles monoparentales où le mari est parti ou a sombré dans l’alcoolisme. Les enfants vivotent de la récupération de matériaux, de bouteilles en plastique, du nettoyage et du gardiennage des voitures, en cirant les souliers des passants, ou en volant au marché. Certaines gamines se prostituent.
Dans les trous d’hommes d’UB, les enfants connaissent la promiscuité dès leur plus jeune âge. «On rencontre chez les filles, parfois à peine âgées de dix ans, des cas de maladies sexuellement transmissibles, car tous vivent ensemble la nuit dans les trous. L’hygiène est déplorable, les maladies fréquentes. Des gamines tombent enceintes, sont abusées ou se prostituent», témoigne le Père Gilbert. On ne vit pas impunément au milieu des rats et des cafards. Rachitisme, gelures, nécroses, brûlures, tuberculose, alcoolisme et conséquences de l’absorption de méthanol ou de l’inhalation de colles. la liste est longue. Des enfants de 10 ou 12 ans sont morts pour avoir absorbé trop d’alcool!
Une oasis pour les enfants de la rue
Le centre du Père Gilbert représente une véritable oasis pour les enfants de la rue. A l’extérieur, des enfants jouent sur le terrain de basketball offert par un évangéliste américain. «Nous ne refusons aucune aide, d’où quelle vienne». Il a besoin de 130’000 dollars par an pour prendre en charge les 125 enfants du centre et payer les 25 membres du personnel: un médecin à plein temps, travailleurs sociaux, enseignants, gardiens, cuisiniers, personnel de la lingerie et du service de maintenance.
Le gouvernement soutient-il financièrement le Centre ? «Il nous a déjà remis toute une série de distinctions et de médailles d’or, que j’ai proposé de fondre pour financer notre travail», ironise le Père Gilbert. «Les autorités reconnaissent notre travail, mais ils ne nous donnent rien. ils sont eux-mêmes en faillite. Le travail social, c’est la dernière de leur priorité.» Du côté des religieux bouddhistes ? «Avec tout le respect que je dois à cette communauté, il faut rappeler que dans leur religion, la pauvreté des gens résulte de leur destinée, de leur karma, c’est certainement l’héritage de ce qu’ils ont fait dans le passé. Ainsi ils ne s’engagent pas pour changer le sort des enfants des rues».
D’autres ONG partagent le combat du Père Gilbert. «Nous ne sommes pas seuls, même si nous sommes les premiers à avoir commencé ce travail.» L’organisation World Vision, Save The Children Fund, la Fondation Christina Noble, des ONG allemande, danoise et japonaise sont aussi là. Un grand projet mongol n’a par contre jamais rencontré de succès: les enfants de la rue étaient enfermés dans l’institution, avec des gardes de sécurité devant la porte. «C’est virtuellement une prison. La première chose que veulent ces jeunes, c’est de la liberté. Du moment qu’ils ouvrent les portes, ils s’enfuient.» L’UNICEF, l’organisation des Nations Unies pour l’enfance, est par contre absente, déplore-t-il.
Une ruche pleine de vie
Dans le brouhaha de la ruche pleine de vie et de cris de gosses de son Centre, le Père Gilbert nous en explique la philosophie: les enfants, accueillis dès l’âge de 2 ans, vivent souvent avec toute la famille dans la rue. Les travailleurs sociaux proposent aux parents de prendre en charge les plus petits, qu’ils pourront venir visiter quand ils veulent. «Nous ne séparons pas les enfants des parents. Nous essayons de travailler avec eux, en proposant des séminaires à leur intention, sur le statut de l’enfant, la manière de s’en occuper…»
En Mongolie, l’école primaire et secondaire est gratuite, mais l’Université coûte 300 dollars par an, quasiment l’équivalent du salaire minimum annuel. Les enfants recueillis par le Père Gilbert vont à l’école publique, mais des enseignants les suivent au Centre, pour les aider à faire leurs devoirs, à combler leurs lacunes.
«La plupart du temps, ces enfants sont lents, en raison de ce qu’ils ont connu dans la rue: manque de nourriture, de vitamines, d’accompagnement et de guidance quand ils étaient tout petits», commente le directeur.
«J’en récupère dans la rue tous les mercredis soir, en allant visiter les ’trous d’hommes’ où ils vivent. Je demande à leurs parents, s’ils sont avec eux, ou à ceux qui s’en occupent, aux chefs des gangs, s’ils veulent venir au Centre. Ils y prennent une douche, reçoivent de nouveaux habits. Nous cherchons à déterminer leur niveau scolaire. Ils doivent passer un examen d’Etat pour réintégrer l’école publique. C’est un long processus: pour les plus jeunes, ils seront avec nous du jardin d’enfants à l’Université.» Le Père Gilbert Sales n’est pas peu fier: plusieurs de ses pupilles ont déjà pu s’inscrire à l’Université!
Le but du Centre est que ces enfants finissent quelque chose de solide, pour qu’ils ne soient pas forcés à retourner dans la rue quand ils quitteront le «Verbist Care Center». Un défi qu’il s’engage à relever, car il en va à ses yeux de l’avenir de toute une frange de la jeunesse du Pays du ciel bleu, pour reprendre le terme utilisé par les guides touristiques pour «vendre» le pays mythique de Gengis Khan. JB
Encadré
Oulan Bator, réceptacle de tous les laissés-pour-compte de la transition vers le capitalisme
Oulan Bator, «la ville» pour les Mongols, est devenue le réceptacle de tous les laissés-pour-compte de la transition brutale et non préparée de la société socialiste à l’économie de marché. Le départ précipité des Soviétiques, la fermeture des grands «combinats» non rentables, la privatisation de milliers d’entreprises d’Etat et des kolkhozes, a jeté à la rue une armée de chômeurs inadaptés à un marché de l’emploi devenu très compétitif. UB, c’est aussi la dernière étape des bergers nomades dont les troupeaux ont été régulièrement décimés ces dernières années par le sinistre «dzud», cette succession d’abondantes chutes de neige l’hiver et de sécheresse l’été.
Rien que durant l’hiver 2001, près de 4,3 millions de têtes de bétail à travers le pays ont péri, soit 1,3 million de plus qu’en 2000. Mais dans cette gigantesque ville de 800’000 habitants qu’est devenue UB (le tiers de la population de la Mongolie), il n’y a déjà pas assez de travail pour tous les habitants. Les éleveurs qui arrivent n’ont aucune qualification professionnelle adéquate et ils n’ont plus d’animaux.
Urga, la «cité de yourtes» – la tente de feutre ronde si typique des steppes mongoles -a été rebaptisée en 1924 Oulan Bator, le «Héros Rouge», par les dirigeants de la République populaire. Qui l’ont transformée en ville aux édifices de béton à la mode stalinienne. Il ne reste plus grand- chose aujourd’hui de l’ancienne Urga, dominée jadis par les lamas bouddhistes et l’administration mandchoue, et de son paysage rythmé par des centaines de monastères et de temples bouddhistes. Si les temples ont été rasés dans les années 30 par la furie communiste, à l’exception de l’imposant monastère de Gandantegtchilin qui abrite une imposante statue dorée de plus de 25 m de haut, les yourtes ont fait leur réapparition et colonisent désormais tous les espaces libres, signe d’une paupérisation rampante. JB
Si vous désirez soutenir l’activité du Père Gilbert Sales et du «Verbist Care Center», contacter l’Antenne de l’AED pour la Suisse romande et italienne Ch. Cardinal-Journet 3 CH-1752 Villars-sur-Glâne Tél. 026 422 31 60 Fax 026 422 31 61 Compte chèque postal n°: 60-17700-3
Photos de la mission catholique d’Oulan Bator disponibles à l’agence Apic: apic@kipa-apic.ch,
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