Terre Sainte: La présence des chrétiens sur leur terre ancestrale est menacée

Apic Reportage I

Ce qui nous manque, c’est la paix, lance Mgr Fouad Twal

Jacques Berset, agence Apic

Jérusalem/Nazareth, 11 décembre 2007 (Apic) Ce qui nous manque ici, c’est la paix, et quand nous l’aurons, nous pourrons enfin rendre à cette terre son vrai nom de «Terre Sainte». Avec son sourire contagieux, l’évêque auxiliaire Fouad Twal, archevêque coadjuteur de Jérusalem (*), veut lancer un message d’espoir suite à la Conférence d’Annapolis fin novembre. Ce processus devrait aboutir, après tant d’autres tentatives, à un accord de paix définitif entre Palestiniens et Israéliens d’ici fin 2008.

Malgré un optimisme déclaré, Mgr Twal, qui nous reçoit (**) au siège du Patriarcat latin, dans le quartier chrétien de la vieille ville de Jérusalem, ne cache pas la réalité du terrain: «Nous vivons un vrai cauchemar ! Récemment, un de nos prêtres, à Ramallah, n’a pu se rendre en Jordanie aux funérailles de quatre membres de sa famille, tués dans un accident de la route. Il n’était pas sûr que les Israéliens le laissent revenir dans les territoires palestiniens. C’est un prêtre, pas un terroriste, c’est inhumain!».

Le Père William Shomali, recteur du séminaire latin de Beit Jala, à côté de Bethléem, est lui aussi amer. La plupart des séminaristes qui y étudient, de jeunes Jordaniens de 13 à 16 ans, ne rentreront pas dans leur famille pour Noël: trop risqué, ils peuvent être refoulés sans explication à la frontière, car le visa qu’ils ont finalement reçu n’a qu’une entrée! Il y a quelque temps, la mère du curé de Beit Jala, qui avait besoin d’une dialyse en raison d’une insuffisance rénale, est décédée parce qu’elle avait été retenue à un barrage militaire israélien, témoigne l’évêque.

A Bethléem, au coin de la Place de la Mangeoire, Victor Tabash, le propriétaire du magasin de souvenir religieux «Nativity Store», nous conte des cas tout aussi tragiques qui l’ont touché de très près. Soudain un homme vient demander de fermer le store de la boutique: dans la rue passe un convoi funèbre. Le cercueil ouvert est porté à bout de bras, et Ronnie, le fils de Victor, reconnaît la personne décédée, c’est un ancien camarade de classe.

Un passant explique qu’il cherchait un job comme peintre à Jérusalem, car il n’y a pas de travail à Bethléem. Passant par une faille, il est tombé en escaladant le «mur de séparation» qui encercle la ville. Equipé de miradors et d’appareils de détection, cet imposant ouvrage de béton de huit mètres de hauteur coupe la ville de la Nativité de son arrière pays. Les Israéliens ont confisqué des terres de Bethléem pour bâtir la colonie juive de Gilo et celle de Har Homa, sur la colline d’Abu Ghneim, au grand dam de ses légitimes propriétaires. .

«C’est étouffant de vivre dans cette prison»

«Il y a peu d’espoir que cela change, les chrétiens chez nous partent à l’étranger, où ils ont des connaissances. Ils ferment leur maison à clef, et après un an ou deux, quand ils sont installés, reviennent vendre leur propriété», témoigne Emile Yacoub Bannoura, dont l’épouse Nadia travaille à l’Hôpital Caritas des enfants de Bethléem. Et pourtant, Beit Sahour, le «champ des bergers», était considérée comme l’une des dernières places fortes des chrétiens dans la région de Bethléem. La ville, qui était à 100% chrétienne il y a un siècle, compte déjà 25% de musulmans. «C’est étouffant de vivre dans cette prison, et si les jeunes peuvent faire leur avenir ailleurs, qu’ils partent, les vieux par contre resteront».

Au secrétariat de solidarité pour les écoles et institutions catholiques, situé auprès de la représentation pontificale en Terre Sainte, un responsable nous conte sa détresse: jeune marié, il dispose d’une carte d’identité israélienne, car il habite Jérusalem, mais sa jeune femme vient de Bethléem.

Aujourd’hui, vivre avec son épouse peut même devenir illégal: notre jeune interlocuteur a déjà reçu une forte amende pour avoir été surpris avec elle à Jérusalem. La prochaine fois, c’est la prison et la confiscation de la carte d’identité. La police israélienne a dit à ce jeune couple qu’il n’avait pas besoin d’avoir des enfants.

«Il faut la paix pour tous, sinon nous allons continuer de nous entretuer, mais on manque de leaders courageux, car il faut payer un prix pour la paix. Ce sont les Israéliens qui ont une responsabilité énorme, car ce sont eux qui décident de la vie et de la mort des Palestiniens!» Le futur patriarche latin est clair: «il faut désormais des faits sur le terrain, les gens veulent voir les choses changer, sinon nous perdrons toute crédibilité».

Les jours des chrétiens en Terre Sainte paraissent comptés

Derrière le sourire du prélat pointe un profond souci pour l’avenir des chrétiens de Terre Sainte: présents depuis 2000 ans sur leur terre ancestrale, les chrétiens sont de moins en moins nombreux en Palestine et en Israël: ils ne sont plus que 2% de la population tout en représentant le 30% du total de l’émigration. A ce rythme-là, leurs jours semblent comptés, car leur situation de minorité discriminée à double titre – comme Palestiniens et comme chrétiens – les poussent à chercher un avenir meilleur sur des terres plus accueillantes: aux Amériques, en Europe, en Australie, voire ailleurs encore.

Ces chrétiens sont les descendants directs de la première communauté fondée par Jésus. Dans l’agglomération de Jérusalem, ils ne sont déjà plus que quelque 12’000 sur 730’000 habitants, alors qu’ils étaient 45’000 à habiter dans la ville sainte avant la fondation de l’Etat d’Israël. Ils subsistent encore en Terre Sainte, mais pour combien de temps encore, s’inquiètent les pasteurs de cette communauté issue de l’Eglise des Apôtres. Si la «communauté de la circoncision» – les judéo-chrétiens qui assistaient au début aux célébrations du Temple – a quasiment disparu de Palestine dès le Ve siècle, l’Eglise de la gentilité (Grecs, Romains, Araméens, Phéniciens, Nabatéens, Amorites, Iduméens, Philistins, Jébuséens.) s’est elle développée et répandue sur les routes de l’empire romain et au-delà.

Vicaire patriarcal à Nazareth, Mgr Marcuzzo témoigne: on a été trompés

En 1948, date de la fondation de l’Etat d’Israël, les chrétiens ont dû en grand nombre prendre la route de l’exil, pour se réfugier au Liban, en Jordanie, en Syrie, et dans les territoires palestiniens. «Nous étions 75% de chrétiens à Nazareth, plus que 35% aujourd’hui. A Bethléem, c’est encore pire, il ne reste plus que 25% de chrétiens», nous confie Mgr Giacinto-Boulos Marcuzzo, vicaire patriarcal pour Israël, en nous recevant dans sa résidence de Nazareth.

Cet Italien né en 1945 à San Paolo di Piave, Vénétie, est entré tout jeune au petit séminaire de Beit-Jala, avant d’être ordonné prêtre par le patriarche de Jérusalem Alberto Gori en 1969. Interrogé sur l’Accord fondamental entre Israël et le Saint-Siège, signé en décembre 1993, Mgr Marcuzzo relève avec amertume qu’après bientôt 14 ans, le «Concordat par étapes» visant à doter l’Eglise de Terre Sainte de ses droits essentiels nécessaires pour développer sa vie et ses oeuvres n’est pas encore concrétisé dans la législation israélienne. «On n’a pas seulement l’impression d’avoir été trompés. c’est plus qu’une impression!» JB

(*) Mgr Fouad Twal, originaire de Madaba, en Jordanie, succédera ce printemps au patriarche latin Mgr Michel Sabbah, un Palestinien originaire de Nazareth.

Encadré (**)

L’Aide à l’Eglise en détresse soutient les chrétiens de Terre Sainte

Une délégation de l’oeuvre d’entraide catholique internationale «Aide à l’Eglise en détresse» (Kirche in Not/KIN) basée à Königstein, près de Francfort, s’est rendue en pèlerinage en Terre Sainte du 30 novembre au 8 décembre. A la tête de la délégation, Hans-Peter Röthlin, président international, souligne que ce pèlerinage se déroule à l’occasion des 60 ans de l’oeuvre fondée par le Père Werenfried van Straaten. Mais à cela s’ajoute le fait qu’en septembre dernier, la direction de l’oeuvre s’est vu confier, dans un long message du pape Benoît XVI concernant ses priorités, la tâche d’aider les chrétiens de Terre Sainte et du Moyen-Orient. Par cette visite aux chrétiens de Terre Sainte, souligne H.-P. Röthlin, «on a compris les besoins majeurs de ces chrétiens, la nécessité de leur donner la possibilité d’exister en Terre Sainte, parce que cette existence est menacée. Cela se passe ici, au pays de Jésus, le berceau de la chrétienté. Les chrétiens de Terre Sainte ont un trésor à maintenir au sein de l’Eglise universelle. Ce serait très grave si, laissés sans avenir, ils n’auraient plus d’autre alternative que d’émigrer!». JB

Encadré (***)

Les restrictions imposées au clergé par Israël menacent l’avenir de l’Eglise en Terre Sainte

Le Ministère israélien de l’Intérieur a décidé de limiter l’entrée dans les territoires palestiniens aux titulaires d’un visa valide pour une seule entrée. Initialement, cette mesure était appliquée à ceux qui sont originaires des «pays ennemis». Elle est étendue aux citoyens de la Jordanie et de l’Egypte, les deux seuls pays arabes qui ont signé un traité de paix avec Israël. Parmi les personnes visées, il y a beaucoup de prêtres, religieux, religieuses et séminaristes.

En cas d’application stricte, les différentes zones du Patriarcat latin de Jérusalem, qui inclut la Palestine, Israël et la Jordanie, seront ainsi déconnectées. Le clergé jordanien ne sera pas autorisé à circuler facilement entre la Jordanie et Israël. La même chose s’applique à la Custodie de la Terre Sainte, à l’Eglise grecque-catholique melkite et aux congrégations religieuses.

Les étudiants du séminaire patriarcal latin de Beit Jala ne seront pas autorisés à rendre visite à leur famille à Noël, à Pâques et à d’autres occasions, comme les fêtes familiales ou les cas d’urgence. Car, en se rendant en Jordanie, ils perdront leur visa. Conformément à la nouvelle loi israélienne, la demande d’un nouveau visa ne se fera qu’une fois à l’extérieur du pays, et prendra de 3 à 4 mois. Sans même la garantie d’obtenir le précieux sésame. Un tel retard aura un effet négatif sur les études de ces séminaristes (dans les années préparatoires, secondaires, en philosophie et théologie) et sur leur formation religieuse.

Les prêtres Jordaniens et d’autres pays arabes et les religieuses d’origine arabe sont soumis aux mêmes contraintes. Ils doivent rester dans le pays afin de ne pas perdre leur visa de séjour. A leur échéance, ils doivent quitter le pays et demander un nouveau visa avant de pouvoir revenir dans leurs paroisses poursuivre leur ministère.

«Israël a ainsi roulé le Vatican dans la farine»

Si Israël applique vraiment ces nouveaux règlements, cela aura pour conséquence qu’en juin 2008, l’Eglise catholique va perdre la plupart des membres de son clergé, la majorité d’entre eux étant Jordaniens. Le Séminaire, fondé en 1852, et ayant formé tous les membres du clergé et des évêques du Patriarcat latin, sera fermé. De nombreuses paroisses seront laissées sans prêtre. En raison de cette politique, le travail et la vie de l’Eglise sont en danger, alors que les contraintes actuelles sont déjà lourdes, précise le Père William Shomali, recteur du Séminaire latin de Beit Jala. La liberté de l’Eglise à exercer son activité est pourtant reconnue par l’Accord fondamental (1993) entre le Saint-Siège et l’Etat d’Israël.

Depuis bientôt 14 ans, cet accord n’a jamais été ratifié par la Knesset. «Israël a ainsi roulé le Vatican dans la farine, il ne respecte pas les engagements pris dans l’Accord fondamental avec le Saint-Siège», confie à l’Apic un prêtre de Jérusalem proche du dossier.

Le clergé palestinien n’est pas autorisé à entrer en Israël ou à Jérusalem. Les autorités militaires israéliennes peuvent leur accorder des «permis», et en même temps limiter les points d’entrée et la durée de leur séjour. Les prêtres ont l’interdiction d’utiliser une voiture portant plaque palestinienne pour aller à Jérusalem et sont parfois soumis à des contrôles humiliants. Les permis peuvent également être annulés en raison des fréquentes fermetures des «territoires». Ces restrictions ne permettent pas de développer une pastorale normale ou de prendre part aux cérémonies religieuses dans les Lieux saints, d’assister aux réunions mensuelles et aux retraites spirituelles au Patriarcat latin de Jérusalem. JB

Antenne de l’Aide à l’Eglise en détresse pour la Suisse romande et italienne Ch. Cardinal-Journet 3

CH-1752 Villars-sur-Glâne T 026 422 31 60 Secrétariat national Cysatstrasse 5 CH-6004 Lucerne T 041 410 46 70 Pour aider les chrétiens de Terre Sainte: Compte chèque postal n°: 60-17700-3 UBS, Genève, Cpte n° 0240-454927.01W

Des photos de ce reportage sont disponibles à l’agence Apic jacques.berset@kipa-apic.ch, tél. 026 426 48 01 (apic/be)

11 décembre 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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