Rwanda: pratiquement plus aucune nouvelle du pays toujours à feu et à sang

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Le témoignage du missionnaire suisse Othmar Würth (250494)

Neuchâtel, 25avril(APIC) Othmar Würth, Frère des écoles chrétiennes

d’origine suisse, a quitté Butare au sud du Rwanda le 12 avril pour

rejoindre Bujumbura, puis la Suisse. Aujourd’hui il est pratiquement sans

aucune nouvelle du projet en faveur des enfants des rues dont il assume la

coordination.

APIC: Dans quelles circonstances avez vous quitté le Rwanda?

Othmar Wurth: Au moment où j’ai quitté Butare, la ville était encore calme,

nous connaissions cependant l’existence d’affrontements dans les environs,

à Kibeho, Gikongoro et un plus au sud notamment. Nous avons organisé un

convoi avec cinq voitures, une journaliste allemande nous a pris dans la

sienne et nous avons pu nous rendre sans encombre à Bujumbura, au Burundi.

Je suis Frère des écoles chrétiennes, mais aussi membre de l’organisation

suisse d’entraide «Interteam» et c’est l’organisation qui m’a demandé de

rentrer.

APIC: Les missionnaires étrangers étaient très nombreux à Butare où se

trouvent de nombreuses écoles et une université?

OW: Actuellement, je pense que très peu de missionnaires étrangers sont

restés à Butare. Le 12 avril j’en ai rencontré plusieurs à la frontière et

le 13, alors que j’étais encore à Bujumbura, d’autres religieux et religieuses sont arrivés. Mes six confrères de la communauté de Butare, un Belge et cinq Rwandais, ont également pu quitter le pays le lundi 18 avril et

ils viennent d’arriver à Bruxelles. Je croyais qu’il était très difficile

pour les Rwandais de sortir du pays. Mais arrivé à la frontière, j’ai pu

constater que de nombreuses communautés religieuses ont pu faire sortir

sans problèmes leurs membres rwandais, au moins ceux qui disposaient d’un

passeport.

Pour les autres communautés des Frères des écoles chrétiennes, nous

n’avons que des informations très lacunaires. Le postulat à Kigali où se

trouvent trois postulants, un frère rwandais et un frère colombien, n’a pu

donner aucune nouvelle. La communauté de l’école d’art de Nyundo a semblet-il été saccagée, trois frères ont pu se sauver in extremis et il reste un

Rwandais dont on est sans nouvelle. A Byumba, où nous avons une grande école avec 750 élèves, un seul frère français a pu sortir avec l’aide de la

Croix Rouge. Deux frères belges et les frères rwandais n’ont pas voulu

partir. Nous ne savons pas si l’école a été touchée, mais elle n’a plus du

tout de nourriture. Un autre frère belge, responsable d’un centre de perfectionnement agricole, près de Byumba, a été conduit par des militaires du

FPR à la frontière de l’Ouganda.

APIC: Vous avez dû quitter précipitamment un projet auquel vous travailliez

depuis plusieurs années?

OW: Pour moi il a été extrêmement douloureux de partir. Nous avions depuis

cinq jours le couvre-feu et nous ne pouvions pas sortir. Je n’ai vu qu’un

seul de mes éducateurs, une demi-heure avant mon départ. Je n’ai pas de

nouvelle des quatre autres. Sont-ils morts, sont-ils blessés, je n’en sais

rien. J’ai le grand désir de retourner au Rwanda, mais il faut que la situation se stabilise. Il faut savoir également si le nouveau gouvernement,

quel qu’il soit, nous permet de continuer notre travail avec les enfants

des rues. Nous avions créé toute une association de huit projets à travers

le pays, élaboré un pédagogie commune et assuré la formation permanente du

personnel d’encadrement. Il y aura énormément d’enfants abandonnés, c’est

évident. Pour moi c’est l’attente, je ne prends pas d’engagement en Suisse.

APIC: Après l’assassinat du président, Butare est restée calme durant plusieurs jours?

OW: Aussi longtemps que je suis resté à Butare, les autorités politiques,

la police et l’armée ont réussi à maintenir un calme presque parfait, bien

que Butare soit distante en voiture d’à peine deux heures de Kigali. Je

pense que les affrontements n’ont éclaté qu’au moment où des troupes hutues

sont arrivées dans le secteur. Le camp militaire de Butare était extrêmement calme. Les militaires ont bien gardé les quartiers et j’en en ai été

positivement surpris. Je ne sais pas ce qui s’est passé. A partir du 12 et

du 13 avril beaucoup de gens du nord du pays fuyaient vers le sud. Je n’ai

aucune information non plus sur le gouvernement provisoire. On les disait à

Gitarama, puis à Butare puis au Zaïre.

APIC: Comment peut-on expliquer cette explosion de violence?

OW: Je n’aurais jamais cru qu’on arrive à une telle violence. Il y avait

des tensions dans le pays, surtout ces derniers temps, après l’assassinat

d’un ministre, puis d’un président d’un parti politique. Tout le monde cependant attendait beaucoup du gouvernement de transition auquel toutes les

factions devaient participer selon les accords d’Arusha de l’été dernier.

Nous avions un immense espoir. La mort du président a tout précipité. Mais

c’était imprévisible. J’ai vécu sept ans dans le pays et toujours avec les

deux ethnies ensemble sans qu’il y ait de problème du tout. Tout le monde

est complètement démuni devant cette question. Il nous faudra beaucoup plus

de recul. (apic/mp)

25 avril 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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