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apic/Salvador/Toujours la violence/Affaiblissement de l’Eglise des pauvres

El Salvador: La guerre est finie, mais (041294)

la démocratie se fait toujours attendre

Témoignage des Pères jésuites Jon Sobrino et Rodolfo Cardenal

Bruxelles, 4décembre(APIC) Au Salvador, la guerre est finie, mais la démocratie se fait toujours attendre. Tel est le constat que dressent les Père jésuites salvadoriens Jon Sobrino, théologien de renommée internationale, et Rodolfo Cardenal, vice-recteur de l’Université Centro-Américaine

(UCA) de San Salvador.

Les deux religieux, qui témoignent ces jours-ci à Bruxelles, n’étaient

pas à San Salvador, le 16 novembre 1989, sinon ils auraient été froidement

assassinés par une unité d’élite de l’armée gouvernementale comme six de

leurs confrères jésuites et deux de leurs collaboratrices. Cinq ans après

le massacre de l’UCA qui a suscité la réprobation internationale, les deux

religieux font le bilan de la situation actuelle dans leur pays.

Suite aux accords de paix conclus entre la guérilla et le gouvernement

du président Cristiani en janvier 1992, des élections présidentielles, législatives et municipales ont eu lieu en mars et avril dernier au Salvador.

Le parti d’extrême-droite ARENA est sorti grand vainqueur de ces scrutins.

Armando Calderon Sol a été élu président de la République.

Droits de l’homme pas garantis, escadrons de la mort toujours là

«La guerre est finie chez nous, mais ce n’est pas encore la démocratie»,

constate le Père Rodolfo Cardenal. Les changements les plus importants se

sont produits sur le plan politique, où la guérilla s’est convertie en parti. Mais les droits de l’homme ne sont pas vraiment garantis. Les militaires pèsent de tout leur poids sur la vie sociale. Les escadrons de la mort

sèment toujours la terreur. Et plus fondamentalement, la manière traditionnelle d’exercer le pouvoir en politique n’a pas changé.

Pauvreté et violence

Le vice-recteur de l’UCA constate que la pauvreté s’est fortement accrue

en cinq ans, même si le PNB a augmenté de 5% en deux ans. «En fait, la richesse reste concentrée en quelques mains et c’est en fonction de ces possédants que le pouvoir politique décide». D’autre part, la société salvadorienne reste très violente.

En 1994, tous les mois, on a enregistré une centaine d’assassinats. Une

fois sur deux, les victimes semblent avoir été tuées pour des motifs politiques. On retrouve souvent des traces de tortures. Mais les enquêtes restent au point mort. L’augmentation de la criminalité, de la répression politique et de la pauvreté ne font qu’accroître la peur de la population. La

peur généralisée explique, en partie, le triomphe du parti ARENA, estime R.

Cardenal.

Les accords de paix ont bien ouvert un espace à la participation de la

gauche à la gestion politique, «mais sans apporter de changement au pouvoir». Ainsi, le mois dernier, le gouvernement a fait intervenir l’armée

pour empêcher la grève des transports publics, sous prétexte qu’elle risquait de porter atteinte à la sécurité nationale.

«On en revient donc à la situation qui prévalait avant la guerre: c’est

l’armée qui maintient l’ordre ! Les promesses de réforme sont restées sans

suite. Tant que le pouvoir restera aussi autoritaire, il n’y aura ni paix

ni démocratie au Salvador». Il est vrai, concède-t-il, que le pouvoir rencontre peu d’opposition politique. La division de la gauche la paralyse. Et

la société civile n’a pas encore trouvé la capacité de s’organiser pour

faire valoir ses droits.

L’Eglise des pauvres symbolisée par Mgr Romero s’affaiblit

Le Père Jon Sobrino, analysant la situation ecclésiale, relève pour sa

part que l’Eglise des pauvres symbolisée par Mgr Romero, assassiné à San

Salvador en 1980, s’affaiblit. Certains évêques y sont opposés. D’autres,

peut-être la majorité, ne la combattent pas, mais ne font rien non plus

pour la soutenir, «par peur du Vatican». Parmi les évêques connus, Mgr Rivera Damas, l’archevêque de San Salvador dont les funérailles ont été célébrées le 3 décembre, est le seul qui ait tenu à conserver une ligne

engagée. «Mais vu la pression du Vatican, il n’a pu aller aussi loin qu’il

l’aurait voulu», affirme le théologien de la libération.

La vie chrétienne n’a-t-elle rien à voir avec le fait d’être Salvadorien?

Selon Jon Sobrino, la grande différence avec l’Eglise salvadorienne d’il

y a dix ans est que les chrétiens ont tendance à se replier sur le strict

domaine religieux et à se désengager sur le plan politique. Les sectes ont

proliféré. Et l’on a vu s’étendre les mouvements catholiques charismatiques

et néocatéchuménaux: «Leurs membres sont pleins de bonne volonté, mais ils

considèrent trop volontiers que la vie chrétienne n’a rien à voir avec le

fait d’être Salvadorien».

Le théologien admet que la tradition d’engagement ecclésial promue dans

la foulée du Concile et de l’assemblée de Medellin reste toute de même portée par plusieurs groupes, notamment des religieuses et certaines communautés. Le Père Sobrino souligne qu’au Salvador, il semble y avoir une espèce

humaine qui a le droit de vivre et une autre qui ne compte pas: «Pas même

comme force de travail bon marché !» «On a beau parler de réconciliation de

toute la famille humaine : c’est un mot vide si rien ne change entre les

riches et les pauvres», lance-t-il en guise de conclusion. (apic/cip/be)

4 décembre 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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