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apic/Sfeir/ Interview
APIC- Interview
Rencontre avec le cardinal Nasrallah Pierre Sfeir, (120995)
défenseur de la souveraineté nationale libanaise
Le patriarche maronite dénonce l’occupation syrienne et israélienne
Jean-Claude Noyé, Agence APIC
Beyrouth/Bkerké, 12septembre(APIC) Le cardinal Nasrallah Sfeir, à la tête
du patriarcat maronite au Liban depuis 1986, fait souvent entendre sa voix
comme défenseur de la souveraineté nationale libanaise. Le patriarche maronite a toujours refusé la partition du Liban. Sa communauté, numériquement
la plus importante des confessions chrétiennes, est aujourd’hui affaiblie
par 17 ans de guerre, les luttes intestines et l’émigration.
Mgr Sfeir a reçu le correspondant parisien de l’APIC dans sa résidence de
Bkerké, dans les montagnes de la Quadicha, la vallée sainte où les maronites ont longtemps trouvé refuge.
APIC: Que représente pour vous le prochain synode de l’Eglise catholique du
Liban qui se tiendra en novembre prochain au Vatican?
Mgr Sfeir: On en attend beaucoup et nous en récoltons déjà des effets bénéfiques. Auparavant, tout le monde se combattait dans un désordre complet.
Beaucoup de chrétiens déchirés en clans rivaux ne pouvaient se pardonner.
La préparation du synode a poussé les gens, au niveau des paroisses, à se
rencontrer, à réfléchir ensemble, à dépasser certains clivages.
L’exhortation que lancera le pape aux Libanais, suite au Synode est attendue avec impatience, de même que sa venue au Liban. Il nous redonnera
confiance et courage. Nous espérons tirer profit de ce Synode pour résoudre
les problèmes dont pâtit la société libanaise comme l’inflation, la disparition de la classe moyenne, le laxisme et la corruption quasi générale, le
non-respect de la vie humaine et de la propriété privée.
APIC:L’Eglise maronite est riche. Le peuple, victime de paupérisation,
s’en offusque et estime que son Eglise ne l’aide pas assez. Comment comptez-vous mettre davantage en application l’option préférentielle pour les
pauvres et rapprocher l’Eglise du peuple?
MgrSfeir:Notre Eglise est riche parce qu’elle possède de nombreux terrains que nous ont légués nos prédécesseurs, lesquels ont travaillé très
dur. Aujourd’hui la tendance de beaucoup de chrétiens, jeunes pour la plupart, est malheureusement de quitter le Liban. L’Eglise ne peut pas encourager cet exil. Elle doit au contraire tout faire pour inciter les émigrés
libanais à revenir au pays qui a tant besoin d’eux.
L’Eglise peut notamment mettre à disposition ses terrains pour aider les
jeunes ménages chrétiens à se loger à des loyers modérés ou par des formules d’accession à la propriété peu onéreuses. Le patriarcat a été pionnier
en ce domaine et a suggéré à d’autres instances chrétiennes d’en faire autant. Nous avons cependant pris des mesures préventives afin de limiter, ou
plutôt de différer dans le temps, la vente de nos terrains, afin que
l’Eglise et les chrétiens ne soient pas trop affaiblis.
L’Eglise n’a pas négligé son devoir au service des pauvres. Elle a fondé
Caritas Liban. Elle a joué son rôle durant les années de malheur, a créé un
fonds social maronite pour secourir pauvres, malades, étudiants sans fortune, etc. On lance maintenant un mutuelle pour l’hospitalisation.
APIC: La question des émigrés vous tient-elle vraiment tant à coeur?
MgrSfeir: Oui, absolument. Les émigrés libanais qui se trouvent en France
et dans d’autres pays doivent rentrer. On attend leur retour! Ils hésitent
car, il faut bien le dire, le système politique libanais actuel n’est pas
rassurant. Celui qui veut aujourd’hui investir dans son propre pays n’est
pas sûr du lendemain. D’où la nécessité de déboucher sur une politique plus
sereine.
APIC:Précisément, vous dénoncez de plus en plus fréquemment les carences
du pouvoir en place. Ne craignez-vous pas qu’il accentue les pressions sur
vous pour vous faire taire? Votre propre sécurité n’est-elle pas menacée?
MgrSfeir: Il faut certes se méfier, être vigilant. Récemment encore un
leader sunnite a été abattu en plein Beyrouth par des hommes masqués. Mais
qui ne risque rien, n’a rien. Plus que le gouvernement lui-même, je critique l’occupation du Liban par des forces étrangères, la Syrie d’une part et
Israël d’autre part dans le sud du pays. Tant que ces deux forces étrangères seront présentes, on ne peut pas espérer grand chose. En outre, tant
que le problème palestinien ne sera pas résolu, cela restera un grand handicap pour l’autorité libanaise qui n’est pas maîtresse chez elle.
APIC:Quel est votre sentiment après le procès de Samir Geagea, ancien chef
des Forces libanaises et des milices chrétiennes, condamné à la réclusion à
perpétuité?
MgrSfeir:Geagea était chef de milices, mais il y en a eu tant d’autres!
Aucun n’a été jugé, sauf Geagea. Les accords de Taëf fin 1989 ont désarmé
toute la population, toutes les milices, à l’exception du Hezbolah. C’est
un déséquilibre préjudiciable pour la population et à l’autorité libanaise.
En jugeant Geagea, on a fait une entorse à la loi d’amnistie sur les crimes
de guerre puisqu’on a mis en évidence des crimes de Geagea dont certains ne
sont d’ailleurs pas sérieusement établis. Beaucoup de juges l’ont implicitement reconnu en privé auprès de moi.
APIC:Certains, comme Walid Jumblatt, leader des Druzes, lui reprochent de
n’avoir pas voulu participer au gouvernement…
MgrSfeir:Est-ce une raison suffisante pour le mettre en prison? D’autres
chefs de guerre sont maintenant au pouvoir, en toute impunité. Je ne veux
pas que l’on fasse juger tout le monde, mais que la loi d’amnistie s’applique à tous sans exception!
APIC:Les chrétiens du Liban estiment généralement que les accords de Taëf
les ont considérablement affaiblis. Vous avez pourtant vous-même lancé un
appel pour qu’on les signe. Pourquoi?
MgrSfeir:Il faut revenir en arrière. Quand la guerre faisait rage, les
grandes puissances étrangères étaient appelées à la rescousse pour y mettre
fin. En réponse, celles-ci ont fourni armes et argent aux milices. En réalité cette guerre, contrairement à ce qu’on dit, n’a été ni une guerre civile ni une guerre confessionnelle, mais une guerre des autres sur notre
propre territoire. Les Libanais ont été manipulés. C’est dans ce contexte
que les accords de Taëf ont été signés.
Dès leur signature, j’avais dit, qu’il n’y avait pas d’autres moyens de
mettre un terme à la guerre, mais que ces accords ne satisfaisaient personne. De surcroît ils n’ont pas été appliqués. Ils ne prévoyaient pas d’élections législatives avant 1995. Or elles ont eu lieu en 1992, portant le
nombre de députés à 128 au lieu des 108 prévus initialement. Au lieu d’une
loi électorale qui garantisse l’équilibre dans le découpage des circonscriptions, nous avons eu une loi électorale taillée sur mesure et qui divise les régions chrétiennes. Tout cela a créé un grand désordre. Des députés
ont été élus avec 120’000 voix, d’autres avec seulement 41…
APIC: On a reproché aux chrétiens d’avoir boycotté ces élections!
MgrSfeir: Ces élections ont été boycottées par 86% de la population, ce
qui est un chiffre énorme, alors que les chrétiens sont aujourd’hui démographiquement minoritaires. Ils ne pouvaient pas participer au processus
électoral car on leur aurait reproché par la suite les mesures impopulaires
du gouvernement et d’être inféodés à Damas. Il y allait de notre volonté et
de notre capacité à défendre l’indépendance et l’intérêt national.
APIC:Mais ce boycott n’a t-il pas davantage affaibli les chrétiens, les
mettant à l’écart des affaires publiques?
MgrSfeir:Non, je ne le crois pas. Aujourd’hui tous les Libanais veulent
participer aux élections dans la dignité, honnêtement. Cela suppose une loi
électorale juste, sans l’intervention de puissances étrangères. Il s’agit
d’un véritable enjeu démocratique. Alors seulement les Libanais en général,
les chrétiens en particulier voudront bien aller voter.
APIC:Comment dépasser le confessionnalisme?
MgrSfeir: Avant d’abolir le confessionnalisme dans les textes, il faut
l’abolir dans la mentalité des gens. Nous en sommes loin. Lorsque quelques
personnes se réunissent, elles cherchent toujours à savoir quelle est la
religion de l’un et de l’autre. Pour que les Libanais puissent se passer de
leur communauté quand ils réclament leurs droits, cela ne suppose-t-il pas
que l’Etat joue son rôle? Or il ne le joue pas. La solution est d’aller à
terme vers un Etat laïc plus fort, mais il y a pour cela un écueil de taille avec les musulmans, car ils ne reconnaissent pas la laïcité et ne font
pas de différence entre l’Etat et la religion. En terre d’Islam, quand on
renonce à la religion, on est traître à l’Etat, ce qui est parfois passible
de la peine capitale.
APIC: Ne craignez-vous pas un leadership des Chiites dont la communauté est
démographiquement dominante et dont beaucoup de chrétiens libanais redoutent le radicalisme politique?
MgrSfeir:Je ne sais pas. Nous voulons traiter tout le monde sur un pied
d’égalité, comme cela a prévalu jusqu’ici, à la différence des autres pays
arabes. Ici toutes les confessions religieuses sont reconnues et l’Etat
lui-même ne confesse aucune religion. La liberté est offerte à qui veut
changer de religion. Ce climat de liberté est très important. C’est l’un
des privilèges du Liban par rapport aux pays arabes voisins.
APIC: La France et le Liban sont liés par l’histoire. Estimez-vous que
l’actuel gouvernement français défend suffisamment la cause du Liban libre?
MgrSfeir: La France a fait beaucoup pour nous dans les diverses instances
internationales en réclamant l’application des résolutions de l’ONU qui réclament le retrait des forces étrangères. Seulement la France ne peut pas
tout faire, toute seule. Moi-même quand j’ai rencontré le président Reagan
et que je suis allé en France et à Moscou, j’ai rappelé l’obligation de la
loi internationale. Jusqu’à présent on ne voit rien venir.
APIC: Le retour dans leur région d’origine de milliers de chrétiens déplacés pendant la guerre a une valeur de test pour l’entente nationale. Etesvous satisfait de son déroulement?
MgrSfeir: Hélas, ce retour, dans le Chouf notamment, principale région
concernée, traîne. Il faut créer les infrastructures qui permettront à ces
populations de vivre et de travailler au pays. Certains estiment que l’on
favorise les uns plus que d’autres. Cela pourrait être surmonté si un gros
effort de l’Etat était fourni, comme le gouvernement s’y était engagé.
(apic/jcn/ba)




