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APIC – Interview

Rwanda: La peur et la méfiance planent

encore sur le pays des mille collines

L’abbé André Sibomana en Suisse à l’invitation de la DDA(181295)

Jacques Berset, Agence APIC

Fribourg, 18décembre(APIC) La méfiance plane toujours sur le pays des

mille collines. «Tout le monde a peur au Rwanda, à commencer par les détenteurs du pouvoir», témoigne l’abbé André Sibomana. Le prêtre-journaliste,

de passage en Suisse à l’invitation de la DDA, la Direction de la coopération au développement et de l’aide humanitaire, a confié à l’agence APIC

ses craintes pour l’avenir du Rwanda mais aussi sa ferme conviction que la

réconciliation est possible.

A l’évidence, l’abbé Sibomana dérange les tenants du pouvoir; sa vie est

à nouveau en danger. En septembre dernier, il a échappé de justesse à une

embuscade. «Persona non grata» sous l’ancien régime, il se refuse à courtiser les nouvelles autorités en place à Kigali. Selon «Reporters sans frontières» (RSF) à Paris, André Sibomana fait partie d’une liste de quatre

prêtres dont le lieutenant-colonel Rwahama, un des chefs du «Departement of

Military Intelligence» à Kigali aurait exigé l’arrestation. «Sinon la montagne s’abattra sur eux et personne ne saura ce qui s’est passé!».

Il faut dire que le prêtre-journaliste, comme président de l’Association

rwandaise pour la défense des droits de la personne et des libertés publiques (ADL), indispose le régime. Pour lui, la récente menace d’expulser un

certain nombre d’ONG du Rwanda est «peut-être une façon d’écarter des regards indiscrets et des bouches trop bavardes». Dans le collimateur du gouvernement de Kigali: sans aucun doute des témoins gênants sur les exactions

commises par certains de ses agents.

Nommé par Jean Paul II administrateur apostolique de Kabgayi en novembre

1994, l’abbé Sibomana relève que Kabgayi est pratiquement «l’Eglise mère»

de tous les diocèses du Rwanda. Alors, si l’on s’en prend au diocèse, l’on

frappe aussi la «capitale religieuse» du pays. «On ne voudrait pas voir une

personnalité comme moi à la tête de ce diocèse, parce que je ne suis pas un

thuriféraire du système!» Son prédécesseur, Mgr Thaddée Nsemgiyumva, évêque

de Kabgayi, a été assassiné par des soldats du Front patriotique rwandais

(FPR) début juin 1994 en compagnie de l’archevêque de Kigali, de l’évêque

de Byumba et de dix autres prêtres.

APIC:Comme prêtre-journaliste, avec votre journal «Kinyamateka», vous

étiez déjà dans l’opposition au régime Habyarimana, et aujourd’hui, vous

êtes dans le collimateur du nouveau régime…

A.S:Etre de l’opposition, c’est une étiquette qu’on nous a collée. Justifiée ou non, c’est une autre histoire. Avant la guerre, la rédaction était

déjà pluriethnique, avec des collaborateurs hutus et tutsis. Un journaliste

tutsi de notre rédaction, Silvestre Nkubiri, a été tué par des miliciens.

Nous avons toujours centré notre attention sur la justice et la défense

des droits de l’homme, et nous sommes toujours aussi vigilants sur les cas

de corruption et d’exactions contre les populations civiles. Quand vous

traitez ce genre de problèmes, certaines autorités se sentent nécessairement visées.

Elles se sont senties attaquées par le journal, mais notre souci est que

la justice doit être rendue conformément à la loi. Si c’est cela être un

journal d’opposition, peut-être alors que nous en étions un et que nous en

sommes encore. Nous n’avons jamais accepté d’être un appareil idéologique

de l’Etat ni de qui que ce soit, ni même un instrument de l’Eglise au sens

politique du terme. Nous avons essayé de faire un journal conformément aux

principes déontologiques universellement reconnus. Nous avons gardé la même

ligne aujourd’hui, ce qui fait qu’il y a des gens du côté du pouvoir qui

nous considèrent comme d’opposition.

APIC:Faites-vous face à la censure ou à des mesures répressives?

A.S:»Kinyamateka», écrit en langue kinyarwanda, paraît tout à fait normalement et régulièrement; nous n’avons aucun problème concernant l’approvisionnement ou la distribution, bien que les soldats fassent parfois des

tracasseries à nos petits vendeurs dans la rue. Mais nous n’avons connu ni

cas de saisie ni cas de censure. Nous avons plutôt des problèmes au niveau

de la collecte des informations; les autorités, quand elles sont questionnées sur des situations délicates, réagissent «à la rwandaise», par des mesures dilatoires, en temporisant, en ne répondant pas de façon précise…

Avec le nouveau régime, on n’a pas encore connu de menaces explicites.

A cause de la guerre, nous avons pratiquement tout perdu: la rédaction a

été dévastée et pillée. On a dû recommencer à zéro, grâce notamment à l’aide de RSF et du Land de Rhénanie-Palatinat. Nous avons aussi perdu presque

tous nos abonnés, qui ont été soit tués, soit ont pris le chemin de l’exil.

On doit donc distribuer notre journal, qui tire à 10’000 exemplaires, grâce

à l’aide de la Caritas nationale. «Kinyamateka» reste le journal le moins

cher, et j’oserais dire que c’est l’un des meilleurs du pays.

APIC:Vous dénoncez les intimidations et le harcèlement dirigés contre des

responsables civils et religieux, qui culminent dans des assassinats…

A.S:En août dernier, par exemple, on a assassiné l’abbé Pie Ntahobali,

curé de la paroisse de Kamonyi, dans mon diocèse. On a retrouvé son corps

dans une bananeraie, mais les autorités ne font rien, comme pour de nombreux autres cas.

Du côté de la Conférence épiscopale, dont je fais partie, on n’a malheureusement pas réagi lors des massacres de Kibeho et de Kanama. On n’a pas

réussi à sortir un communiqué, en arguant que l’on voulait intégrer ces

dénonciations dans une lettre pastorale qui aurait eu une approche plus

globale. C’était en avril ou en mai, cependant rien n’est encore sorti…

APIC:Avez-vous l’espoir d’une réconciliation et d’un retour à la normale

au Rwanda?

A.S:Certainement, sinon on ne travaillerait pas. Mais la justice ne veut

pas fonctionner: il y a un blocage de la mise en place des institutions judiciaires. On juge les affaires civiles, mais pas les affaires pénales. On

dit toujours que l’on manque de moyens, mais l’on refuse que des magistrats

étrangers viennent donner un coup de main, la loi rwandaise ne l’acceptant

pas. Et le Parlement n’a pas voulu changer la législation. Je trouve cependant que cela contribuerait énormément à rendre une justice équitable. Parce que sinon, vous risquez d’avoir des tutsis qui jugent des hutus…

L’absence de véritables institutions judiciaires fait planer sur notre

société le risque d’un nouveau cycle de violence et perpétue l’impunité qui

s’est enracinée dans notre pays. L’armée est théoriquement contrôlée par le

général Kagame, mais je pense qu’une partie échappe à son contrôle, parce

que sinon, il faudrait lui imputer tous les actes qui sont perpétrés par

les éléments armés. Au cours du trimestre passé, dans la préfecture de Gitarama, dont les limites correspondent avec celles de mon diocèse, j’ai

identifié 96 attaques à main armée, dont 21 ont provoqué des morts. Ces attaques sont en général perpétrées par des agents portant un uniforme semblable à celui de l’armée patriotique rwandaise.

APIC:Les graves accusations portées contre vous, en juillet dernier, par

la revue française «Golias», vous ont-elles désigné comme une future victime pour les groupes «non identifiés» qui assassinent impunément aujourd’hui

au Rwanda?

A.S:La revue «Golias» m’a mis sur une liste de «prêtres ou pasteurs ayant

assassiné ou encouragé les assassinats». On connaît les méthodes de certains journaux rwandais dans le temps: les gens étaient affichés et quelques temps après ils étaient morts.

On rencontre encore aujourd’hui cette pratique, notamment dans le journal du gouvernement qui a accusé le préfet de Butare d’être un «interahamwe» (les milices hutues accusées du génocide de l’année dernière) et de défendre les «interahamwe». Quelques temps après, il a été tué par balles par

des agents portant un uniforme semblable à celui de l’armée patriotique.

Me mettre sur cette liste, c’est me désigner clairement comme cible. Ils

veulent évidemment aussi m’intimider. Il est malheureux que, lorsque nous

avons porté plainte en référé au Tribunal de grande instance de Lyon avec

l’association «Reporters sans frontières» (RSF), le tribunal ait estimé que

l’accusation d’avoir encouragé des assassinats «ne stigmatise pas forcément

un comportement gravissime». (apic/be)

Encadré

La réconciliation est possible

Dans sa pratique quotidienne, André Sibomana est témoin que la réconciliation est possible. Le diocèse de Kabgayi, où l’on a recensé plus de 14’000

maisons familiales détruites pendant la guerre, participe à la reconstruction, car ce problème contribue beaucoup à l’entretien de la haine et aux

dénonciations calomnieuses qui provoquent la surpopulation des prisons. «On

vise l’autre ethnie, pour se venger!»

Le diocèse, avec le concours de la population, organise la reconstruction, où hutus et tutsis collaborent, grâce à des «passerelles d’accompagnement» de l’Eglise. «Au début de l’opération, les gens d’ethnies

différentes ne se parlaient pas, aujourd’hui, on voit des hutus et des

tutsis sur le chantier boire dans la même bouteille de bière: c’est un

signe très fort de réconciliation». (apic/be)

Encadré

Gitarama: prison-mouroir

Si l’on s’en tient aux déclarations du Ministère de la Justice, près de

40% des détenus dans les prisons rwandaises le sont «sans indices sérieux

de culpabilité». «Une partie d’entre eux sont déjà morts, et cela continue», affirme l’abbé Sibomana. La prison de Gitarama, prévue pour 1’200

prisonniers, en entasse plus de 7’000, dépourvus d’abri, sous la pluie ou

le soleil ardent.

Le diocèse de Kabgayi a réussi à améliorer sensiblement le sort des prisonniers, en mettant sur pied une équipe médicale et en ajoutant un espace

couvert de 4’000m2. «Mais cela pourrait se retourner contre nous si jamais

les détenteurs du pouvoir en profitaient pour y mettre d’autres détenus».

En visitant la prison, André Sibomana avait vu une couche de prisonniers

couchés par terre, déjà morts, une autre couche accroupie, qui allait mourir et une autre debout, «et dont les tibias étaient en train de fondre

comme la cire d’une bougie allumée». Un prisonnier souffrant de gangrène a

arraché l’un de ses gros orteils et l’a lancé dans sa direction. Avant

l’intervention du diocèse, on comptait 185 morts par mois, chiffre descendu

à un seul mort au mois d’octobre et de novembre. (apic/be)

Biographie

Prix «Reporters sans frontières» 1994

Ordonné prêtre en 1980, l’abbé André Sibomana est vicaire dans la paroisse

de Kabgayi une année durant, avant d’être nommé par l’évêque d’alors, le

Valaisan André Perraudin, curé dans sa paroisse d’origine de Muyunzwe, dans

le diocèse de Kabgayi. Après quatre ans, A. Sibomana est envoyé par Mgr

Perraudin à l’Université catholique de Lyon pour y suivre des cours de

communication sociale durant 2 ans. Il fait un stage dans l’hebdomadaire

diocésain «La Vie nouvelle» à Chambéry.

En 1988, il rentre au Rwanda, où il prend à Kigali la direction et la

rédaction en chef du bi-mensuel «Kinyamateka». Appartenant à la Conférence

épiscopale, fondé en 1933 par les Pères Blancs, il est le plus ancien journal du Rwanda. «Kinyamateka» est aussi le plus diffusé du pays, avec actuellement un tirage de 10’000 exemplaires. A. Sibomana a reçu en 1994 le

prix «Reporters sans frontières», décerné par un jury de 36 journalistes

français et étrangers, pour son attachement à la liberté de la presse.

(apic/be)

Propos recueillis par Jacques Berset, APIC, et José Ribeaud, «La Liberté».

Des photos de l’abbé André Sibomana sont disponibles auprès de «La Liberté»

18 décembre 1995 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 8  min.
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