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APIC – Dossier

Soudan: 3 millions de morts en 40 ans

Le Père Henri Boulad dénonce le génocide oublié (111294)

Bruxelles, 11décembre(APIC) Le Père Henri Boulad, âgé de 63 ans, jésuite

et vice-président de Caritas Internationale, est depuis quelques jours à

Bruxelles où il a lancé un appel pour que cesse au Soudan un «triple génocide». Selon ce religieux d’origine syrienne et vivant au Caire, le Soudan

est un des grands oubliés des médias, alors que près de 3 millions de personnes y ont perdu la vie en 40 ans. Qu’attendent les Européens pour agir?

se demande le Père Boulad.

«Le drame du Soudan dure depuis 40 ans. C’est la plus longue guerre du

siècle!», s’indigne le Père Boulad. «Le Soudan est devenu une République

indépendante en 1956. Mais le Sud a continué d’être écrasé et humilié par

le Nord. Les Arabes du Nord ont poursuivi leurs razzias dans les villages

du Sud pour vendre les esclaves sur les marchés de Zanzibar et de l’île Gorée. En 1972, les Accords d’Addis Abeba avaient réussi à mettre fin à la

guerre en accordant l’autonomie aux trois provinces du Sud, mais dans le

cadre d’une nation unique. Ces accords n’ont pas été respectés.»

En 40 ans, la guerre aura fait environ 3 millions de morts, malgré un

relatif répit entre 1973 et 1983. Depuis cette dernière date, la guerre,

ses séquelles et la famine ont fait 2 millions de morts, essentiellement au

Sud.

Islamisation

«Le Sud n’est pas arrivé à dresser un front commun contre le Nord,

massivement musulman, qui manifeste une volonté systématique

d’islamisation, explique le religieux jésuite. Les gens du Sud, chrétiens

pour un tiers ou adeptes des religions africaines traditionnelles pour la

plupart, sont traités par les Arabo-musulmans du Nord comme des «animaux»

et des «esclaves». Ce sont les injures qu’on leur adresse !

«Les Sudistes rejettent l’islam, parce que les Arabo-musulmans les ont

réduits en esclavage et les traitent avec mépris. Les Arabes dominent les

marchés, gèrent les transports et financent les médias via l’Arabie Saoudite. Ils ont aussi créé de nombreuses écoles et des centres sociaux. Aucune

religion n’égale l’islam en capacité de structuration de la société. L’islam est en train de devenir la religion de l’Afrique comme le christianisme

est resté, sur le continent noir, la religion des Blancs. Regardez la percée de l’islam au Rwanda: 3.000 fidèles il y a 70 ans, 30.000 il y a 40

ans, 300.000 il y a 20 ans et environ un million en 1994.»

Pas de guerre de religion

Il n’y a, dans les propos du Père Boulad, aucun mépris de la foi

musulmane. «L’islamisation que je dénonce, dit-il, relève d’abord d’une

stratégie politique de pénétration arabo-musulmane en Afrique centrale. Les

chrétiens ne sont pas les seules cibles de cette persécution, insiste le

religieux. Les intellectuels musulmans sont aussi visés. Un livre publié en

arabe sous le titre «Al Inqaz» (»Le salut») rapporte de multiples cas de

musulmans incarcérés et même torturés pour avoir revendiqué la démocratie,

les droits de l’homme, la laïcité de l’Etat et l’expression libre.»

En Egypte, en tout cas, la Caritas que dirige le Père Bilad, travaille

volontiers avec les musulmans. Les projets portés par Caritas ont pour bénéficiaires des musulmans dans 90 % des cas. Ils sont concertés avec le

gouvernement du Caire ou avec des organisations musulmanes. Tous savent que

Caritas travaille au Caire sur une base non confessionnelle et qu’elle est

très vigilante sur les droits de l’homme et la liberté. Cela lui vaut

d’ailleurs un grand capital de confiance.

Au Soudan, il n’y a pas d’action de Caritas Egypte, mais des initiatives

soutenues par l’Eglise copte catholique d’Egypte, à commencer par le

patriarche Stephanos II Ghattas qui a envoyé là-bas plusieurs prêtres.

L’enfer des «hillas»

Le premier type de génocide dénoncé par le Père Boulad concerne près de

2 millions de personnes qui ont fui la guerre et la famine et ont afflué

dans la banlieue de Khartoum. Ces personnes se sont installées dans des

abris de fortune en toile, en jute, en carton, en boue. En 1993, les

autorités de Khartoum ont décidé un «plan d’embellissement» de la capitale.

La Sécurité a commencé à déplacer ces gens de force et à les transporter en

plein désert. Le temps pour eux de ramasser quelques hardes ou casseroles,

et les voilà transportés à 10, 20 et parfois 45 km de là, au Djebel El

Awlia. Là, ils se retrouvent sur le sable, sans eau ni nourriture. Le jour,

il fait une chaleur torride. La nuit, des mamans ont dû enfouir leurs

petits enfants dans le sable jusqu’au cou pour les protéger du froid. A la

mi-octobre, 50.000 personnes ont encore été déplacées de cette façon. Au

total, il y en a eu 750.000 jusqu’ici. Entretemps, leurs anciennes

«habitations» ont été détruites. Et 23 personnes qui avaient eu l’audace

d’opposer une résistance au bulldozer ont été écrasées par l’engin avec les

débris de leurs taudis.

La fin des Noubas

Dans les monts Noubas vivaient jusqu’il y a quelques années des populations très anciennes. L’islam n’avait guère réussi à s’imposer aux Noubas.

Le christianisme ne les avait pas intéressés davantage. «A défaut de pouvoir les soumettre, Khartoum a décidé de déplacer les Noubas par villages

entiers, raconte le vice-président de la Caritas Internationale. Les femmes

et les enfants ont été vendus comme esclaves en Libye et dans le Golfe; les

hommes ont été envoyés comme main d’oeuvre dans les exploitations agricoles

du nord du pays. Quant aux villages évacués, ils ont été occupés par des

tribus musulmanes assez guerrières : les Baggara. Vous n’avez pas vu grandchose à la télévision: les caméras étrangères ne peuvent pas pénétrer au

Soudan. Mais les faits sont attestés par de multiples témoins.»

Les enfants de Juba

Du côté de Juba, la capitale du Sud-Soudan, les secours ne parviennent

plus aux 300.000 personnes menacées par la famine et la maladie, et

coincées entre les armées du Nord et du Sud qui s’affrontent sur le

terrain. «L’aide alimentaire venant de l’étranger est surtout utilisée

comme arme par la Daawa Islameia, l’organisation de propagation de la foi

islamique, qui ne distribue les secours qu’aux musulmans et à ceux qui

acceptent d’embrasser la foi islamique», dénonce le Père Boulad.

«En outre, ajoute-t-il, la Sécurité opère des raffles régulières parmi

les jeunes, arbitrairement soupçonnés d’être des agents de John Garang, le

chef de file des opposants. Emmenés dans les «maisons blanches» typiques

qui sont devenues tristement célèbres au Soudan, les jeunes disparaissent

soudain de ces «maisons fantômes». Après quelques jours, on voit leurs

corps flotter sur le Nil. Les visages, défigurés ou mutilés, ont été rendus

méconnaissables. Certains n’avaient que 13 ou 14 ans et ont été jetés au

fleuve, le cartable sur le dos. D’autres cadavres ont été vidés de leurs

entrailles puis lestés de cailloux pour ne pas remonter à la surface.»

Soeur Emmanuelle

Depuis 7 ans, le Père Boulad appuie l’action menée par Soeur Emmanuelle,

connue mondialement pour son action auprès des déshérités du Caire. Son organisation travaille aussi au Soudan maintenant. «A Khartoum, des volontaires ont entrepris de recueillir les enfants de la rue dans des foyers. Il y

a un mois, cependant, le gouvernement soudanais a décrété que ces foyers

n’étaient pas en règle avec la loi et les a rattachés au Parti pour les islamiser.»

A Khartoum et dans les environs, les Amis de Soeur Emmanuelle ont aussi

créé 75 écoles sous de modestes abris pour assurer l’enseignement à 30.000

enfants, dont un quart de musulmans. L’organisation, qui assure un repas

par jour aux enfants, dépend de l’Eglise catholique. Pendant sept ans, des

jeunes Egyptiens ont été envoyés sur place pour s’occuper de la logistique.

«Puis le gouvernement soudanais a voulu réquisitionner les écoles, s’indigne le Père Boulad. Mgr Gabriel Zubeir Wako, archevêque de Khartoum, s’y est

opposé. Le gouvernement n’a pas osé prendre les écoles de force. Mais les

représailles n’ont pas tardé : en avril dernier, trois jeunes Egyptiens ont

été détenus sans motif pendant 23 jours. Un diacre a également été emprisonné deux jours sans explication. Puis on les a relâchés: c’était pour

leur faire prendre l’avion, le jour même, à destination du Caire ! On veut

détruire l’Eglise, m’a dit Mgr Zubeir. Il ne le disait pas avec désespoir.

C’est un homme courageux. Il n’est pas le seul. «Ils peuvent raser ma maison, ils ne détruiront pas ma foi !», disait un jeune baptisé soudanais.

L’Eglise persécutée au Soudan est plus vivante que jamais.» (apic/cip/eb)

11 décembre 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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