Bernard Allaz, le curé de St-Aubin, rentre d’un Pèlerinage biblique en Israël/Palestine
Apic – Témoignage
Il faut se rendre en Terre Sainte, redonner l’espoir aux Palestiniens
St-Aubin/FR, 24 août 2006 (Apic) Il faut nous rendre en Terre Sainte, pour redonner de l’espoir aux Palestiniens qui semblent avoir perdu toute espérance, montrer notre solidarité. Bernard Allaz, le curé de St-Aubin, dans la Broye fribourgeoise, rentre d’Israël et des territoires palestiniens, qu’il connaît bien pour s’y être rendu pour la 23ème fois.
C’est que l’abbé Allaz, âgé de 60 ans, guide depuis deux décennies des pèlerinages pour le compte de PBR, les Pèlerinages Bibliques de Suisse Romande, à Lausanne. Sa première visite sur les pas du Christ en Terre Sainte, il l’a faite à l’âge de 40 ans, quand les paroissiens de Belfaux, où il est curé, lui offrent un pèlerinage, comme cadeau d’anniversaire.
«A cette époque, témoigne-t-il, on pouvait se rendre partout, sans problème et sans danger». Mais c’était avant l’intifada, la révolte palestinienne contre l’occupation israélienne, et surtout avant la dernière guerre contre le Hezbollah libanais, qui a vu les missiles tomber jusque sur Nazareth et Haïfa. Aujourd’hui, les pèlerins chrétiens en Terre Sainte se font de plus en plus rares, ils ont peur de se rendre dans une zone de conflits.
Mais Bernard Allaz se veut rassurant: lors de son dernier séjour – du 3 au 10 août – le groupe était en parfaite sécurité. En effet, les routes vers la Galilée, le Lac de Tibériade, Nazareth, Haïfa, étaient de toute façon fermées, en raison des attaques de missiles. Le groupe de pèlerins a donc dû se contenter de visiter Jérusalem, Jéricho, le désert du Néguev, et Bethléem, dans les territoire occupés.
A Bethléem, une situation complètement déprimée
Si touristes et pèlerins peuvent se rendre à Bethléem, la cité de la Nativité, sans grands problèmes, pour la population locale, c’est une autre chanson. «Nous y étions le dimanche de la fête de la Transfiguration, accueillis par le Père Yacoub Saada, curé de l’Eglise grecque melkite catholique de Bethléem. La situation est complètement déprimée», poursuit Bernard Allaz. Le curé de Saint-Aubin note qu’il n’avait jamais vu un tel sentiment de tristesse auprès de cette population chrétienne devenue minoritaire sur ses propres terres. «Les Palestiniens sont enfermés comme dans un camp de concentration, entouré par un mur de séparation de 8 m de hauteur, surplombé de miradors, c’est un sentiment d’écrasement». Le mur, omniprésent, passe tout près de l’hôpital Caritas des enfants, le Caritas Baby Hospital, et souvent il empiète sur les propriétés privées, mêmes religieuses.
Ce bouclage sécuritaire imposé par les Israéliens a des conséquences fatales: les producteurs sont sans débouchés pour leur huile d’olive ou les artisans pour leurs objets de bois d’olivier. Pas étonnant dès lors que l’on compte 60% de chômeurs et que le rêve de beaucoup de monde est de partir à l’étranger, d’émigrer définitivement. A Bethléem, il ne reste d’ailleurs plus que 30% de chrétiens, et les Israéliens facilitent leur émigration, «car moins il y a de Palestiniens dans les territoires, mieux c’est pour eux».
Rares sont ceux qui obtiennent un permis pour sortir de cette nasse pour aller étudier ou travailler à Jérusalem, quand ils ne sont pas arrêtés aux barrages en cas de problèmes. Peu de chrétiens de Bethléem ont pu se rendre un jour au Saint-Sépulcre à Jérusalem, pourtant distant de seulement quelques kilomètres.
«Il y a 5 ans que je ne m’étais pas rendu à Jéricho, et j’ai été surpris de cet abattement, ce fatalisme, cette absence de révolte sur les visages.On laisse désormais pousser les mauvaises herbes dans les monuments historiques, il n’y a de toute façon quasiment plus de visiteurs et les touristes se font rares», relève le curé de St-Aubin. Pour Bernard Allaz, pourtant, la seule attitude que nous devons avoir, est de rendre visite à nos frères chrétiens sur place, afin de leur donner des occasions de travailler et de leur manifester notre solidarité. Il se rendra à nouveau cet automne en Terre Sainte, il compte sur la présence de nombreux pèlerins. Propos recueillis par Jacques Berset. (apic/be)
Irak: Soeur Lusia Shammas de retour à Fribourg après quatre mois à Bagdad
Apic Témoignage
1.1.1.1.1 Seules les femmes peuvent sauver l’Irak du fondamentalisme
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg/Bagdad, 10 mai 2004 (Apic) Les Américains sont allés en Afghanistan pour chasser les talibans, et en Irak, de façon incompréhensible, ils laissent les mains libres aux islamistes. Seules les femmes sont encore en mesure de sauver l’Irak du fondamentalisme. Ce constat amer, c’est Soeur Lusia Shammas Markos, une religieuse catholique irakienne doctorante à la Faculté de théologie de Fribourg, qui le dresse pour l’Apic.
Soeur Lusia rentre de Bagdad, où elle a co-fondé le mois dernier avec Asma al-Chaderji, une personnalité chrétienne de la capitale irakienne, l’ONG «Rabitat al-Mara al-Jamia», l’Association des femmes unies. Malgré les menaces – le fils d’Asma a été enlevé ! – de plus en plus de femmes, chrétiennes et musulmanes unies dans le même combat, ont décidé de militer pour les droits de la femme et de la famille en Irak.
Grâce à leur détermination, les femmes irakiennes ont remporté une première victoire en obtenant que le Code de la famille, aboli sous la pression des islamistes, soit remis en vigueur. Mais l’organisation des femmes irakiennes, qui reçoit des menaces très explicites de la part des fondamentalistes, doit désormais se faire discrète, voire clandestine. Agée de 32 ans, originaire de Zakho, dans le Nord de l’Irak, Soeur Lusia vivait dans la capitale irakienne avant de venir étudier à Fribourg, il y a 8 ans. Religieuse de rite chaldéen, boursière de l’Oeuvre St-Justin, elle prépare actuellement un doctorat auprès du Père Adrian Schenker, professeur d’Ancien Testament à la Faculté de théologie.
Elle vient de passer quatre mois au sein de sa communauté, les Soeurs du Sacré-Coeur, au couvent de l’ange Raphaël, situé dans le quartier de Dora, non loin de la grande raffinerie de pétrole d’Al-Dora. L’apostolat de ces religieuses s’adresse surtout aux femmes et s’intéresse spécialement à leur statut et à leurs droits. Pourquoi la femme ? «Parce que c’est elle qui a sauvé l’Irak du fondamentalisme», témoigne Soeur Lusia.
La capitale irakienne est désormais en proie au chaos, livrée de jour comme de nuit aux gangsters et aux groupes armés, poursuit-elle. Les agressions contre les personnes et les biens, les viols et les enlèvements sont le lot quotidien d’une population abandonnée sans protection. Une sombre réalité, pourtant totalement passée sous silence par la presse internationale.
Apic: Que pensez-vous des photos de prisonniers de la prison d’Abu Ghraïb, où les détenus sont soumis par les Américains à des tortures systématiques, comme l’a révélé le Comité International de la Croix-Rouge ?
Soeur Lusia: Certes, c’est dégradant. Mais je m’étonne tout de même que ces photos fassent tant de bruit autour du monde alors qu’il n’y a quasiment pas une image dans les médias sur les nombreux Irakiens quotidiennement massacrés, que soit par les Américains, par les fondamentalistes, les terroristes ou la résistance, quand ils ne sont pas la proie de simples bandits de droit commun.
Les Américains violent leurs obligations de puissance occupante: selon le droit international, ils sont absolument obligés de protéger les civils. Or ils ont détruit tout l’appareil de sécurité, dissout l’armée et la police et révoqué des administrations tous les membres du Baas – c’est-à- dire pratiquement l’ensemble de l’encadrement de la société, qui avait l’obligation de s’affilier au parti au pouvoir. Ils ont mis tout le monde dans le même panier. Une bonne partie des attentats et de la violence est le fruit d’une telle décision irréfléchie.
Apic: Les Américains sont désormais contraints de faire appel à des officiers de Saddam.
Soeur Lusia: Après avoir provoqué un chômage massif (70 à 80% de la population), de la misère et de la frustration, ils s’aperçoivent finalement qu’ils ont fait fausse route. En raison du chaos qu’ils ont provoqué, ils sont maintenant contraints de recruter des anciens éléments du parti Baas. S’il y avait au début une partie non négligeable de la population qui a salué la chute de Saddam et en a remercié les Américains, leur comportement sur le terrain, en totale contradiction avec les discours officiels, leur a aliéné les dernières sympathies. Il n’y a qu’à penser aux bombardements aveugles de Falloujah, qui ont provoqué d’immenses destructions et fait des centaines de morts, en majorité des civils, femmes, enfants, vieillards.
Les soldats américains ne nous protègent pas, ils tirent sur tout ce qui bouge. J’ai plusieurs fois risqué de me faire tuer par ces «libérateurs». Ils sont tellement tétanisés par la peur qu’ils sont incapables de maintenir la sécurité, ce qui rend la vie des gens impossible et fait monter la haine. S’ils n’ont même pas encore été capables d’assurer l’approvisionnement régulier de l’électricité ou de l’eau potable à Bagdad, comment pourraient-ils garantir la sécurité de la population ?
Quand il y a des enlèvements ou des viols dans les quartiers – une réalité quotidienne -, on ne sait pas où aller se plaindre, les Américains disent que cela ne les concerne pas. Ils rétorquent que sous Saddam, c’était pire. Mais sont-ils venus seulement pour que ce soit moins pire, n’avons- nous pas le droit à la vraie liberté ? Désormais, la sécurité, à Bagdad et dans les villes environnantes, est devenue une véritable obsession: les femmes n’osent plus sortir de leur maison ! Dans certains endroits, même les chrétiennes sont obligées de porter le voile. Les religieux nous voient comme des «kafara», des mécréants et sont de plus en plus menaçants. Et comme tout le monde est armé dans la rue – même des enfants – on ne sait jamais à qui on a affaire.
Apic: Vous dites que seules les femmes peuvent sauver l’Irak du fondamentalisme.
Soeur Lusia: C’est un fait: le 1er mars 2004, les femmes irakiennes, musulmanes et chrétiennes unies, ont sauvé notre pays – provisoirement du moins – du fondamentalisme islamique, en protestant vivement et en manifestant dans tout le pays contre l’abrogation du Code de la famille en vigueur depuis 1959. Le 29 décembre dernier, le gouvernement intérimaire mis en place par les Américains, prenait la décision N° 137 abolissant ce Code considéré comme l’un des plus avancés des pays musulmans.
Cette législation rendait la polygamie pratiquement impossible – il fallait l’accord de la première épouse! -, interdisait la répudiation, octroyait des droits à la mère et les jeunes filles n’avaient pas le droit de se marier avant 16 ans. On ne parlait pas de lapidation, et tout ce qui concernait la famille relevait des tribunaux civils. Le Conseil de gouvernement, alors présidé par le leader du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII), Abdelaziz al-Hakim, voulait laisser de facto aux instances religieuses le soin de régler des questions comme le divorce, le mariage, la garde des enfants… Même si le régime de Saddam Hussein était mauvais, ce Code-là nous était favorable.
Apic: Cela voulait dire qu’on allait désormais appliquer la charria, la loi islamique!
Soeur Lusia: Quelle ironie et quelle absurdité totale: les Américains, qui prétendaient venir rétablir la liberté dans notre pays après avoir chassé les talibans d’Afghanistan, laissaient s’établir sur le sol irakien le règne de la charia que veulent imposer les fondamentalistes.
Au même moment le secrétaire d’Etat américain Colin Powell se vantait, dans son message pour la Journée Internationale de la Femme, que depuis la libération de l’Irak, les locaux dans lesquels les membres du régime de Saddam violaient et abusaient systématiquement les femmes irakiennes avaient été remplacés par des centres d’entraide féminin et des organisations de base «s’épanouissant de Bagdad à Babylone et Bassora, et au-delà».
Il y a un double discours permanent, un immense écart entre les paroles – liberté, démocratie, prospérité – et la réalité sur le terrain, qui est tout autre. D’immenses panneaux publicitaires vantent partout les derniers produits technologiques occidentaux, mais quand on cherche derrière la façade, on ne trouve rien.
Apic: Ce sont les femmes qui ont forcé le gouvernement sous contrôle américain à faire marche arrière ?
Soeur Lusia: Qui a protesté contre cette véritable régression: les femmes, pas les hommes! Or, cette nouvelle législation concerne toute la famille. Quelque 80 organisations féminines non gouvernementales – dont 55 ONG irakiennes rassemblées dans le réseau «Al Shabaka al Irakia al Nesswia» – ont mis sur pied une manifestation à laquelle a même participé Nesrine Barouani, ministre des Travaux publics. «Le Conseil de gouvernement a pris sa décision en cachette», a-t-elle dénoncé à cette occasion. Cette femme ministre, une Kurde musulmane, a été déjà deux fois l’objet d’une tentative d’assassinat.
La décision 137 était une véritable catastrophe pour les femmes d’Irak, qui ont pris une part active dans le développement du pays. La Constitution de 1970 leur garantissait l’égalité des droits. Selon le bureau irakien des statistiques, en 1976, les femmes représentaient 38,5% des personnes employées dans l’éducation, 31% de la profession médicale, 25% des techniciens de laboratoire et 15% des fonctionnaires.
Le parti Baas avait également lancé un vaste programme d’alphabétisation. En 1980, les femmes obtenaient le droit de vote et celui de se présenter aux élections. En 1986, l’Irak devenait un des premiers pays à ratifier la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Pour le moment, grâce à la mobilisation des femmes, l’ancien Code reste en vigueur.
Apic: Mais le danger n’est pas écarté pour tout autant.
Soeur Lusia: On assiste à une montée incroyable du fondamentalisme dans notre pays, tandis que les Américains ne se préoccupent que d’assurer leur propre sécurité. Des islamistes, il en vient de partout, les portes sont grandes ouvertes et les Américains, en détruisant le pays, ont transformé l’Irak en appât pour les terroristes des pays voisins.
Les premiers menacés par ce développement sont les femmes et les enfants. Constamment exposées aux menaces, forcées de travailler dans la discrétion voire la clandestinité, les organisations féminines sont dans le collimateur des fondamentalistes de diverses obédiences, chiites, sunnites. Les filles et les femmes musulmanes sont les premières à souffrir terriblement de cette surenchère dans la volonté d’imposer l’islam le plus rigoriste. Parmi ceux qui veulent confiner les femmes à leur foyer, en matière d’interprétation du Coran, on trouve des courants opposés à la «Hawza», l’instance religieuse traditionnelle du chiisme irakien.
Des religieux ont ainsi émis des fatwas affirmant que l’élection de femmes juges était contraire à l’islam. Mais les femmes résistent, car il ne faut pas oublier que les premières intellectuelles arabes à avoir des postes d’ingénieurs, de médecins ou de chercheurs étaient des Irakiennes. Ces femmes courageuses ont remplacé les hommes à des postes stratégiques durant les diverses guerres dans lesquels le pays a été impliqué.
Apic: Les Américains doivent-ils partir dès maintenant ?
Soeur Lusia: Après avoir commis tant d’erreurs et semé le chaos, ils ne doivent pas s’en aller tout simplement: ils doivent assumer leurs responsabilités et leurs obligations internationales. Il ne suffira pas de restituer le pouvoir aux Irakiens après avoir ruiné le pays. Si les forces d’occupation quittent sans assumer leurs responsabilités de reconstruire et de restaurer la sécurité, la violence va se déchaîner, d’autant plus que le gouvernement intérimaire mis en place par les Américains ne jouit d’aucune crédibilité ni d’aucune légitimité dans le peuple. JB
Encadré
1.1.1.2 Enlèvements contre rançon: la terreur au quotidien
Le kidnapping des enfants, des hommes d’affaires, des commerçants et des intellectuels est devenu monnaie courante, tout comme les assassinats qui visent l’intelligentsia. Tous ceux qui sont accusés de collaborer avec les Américains sont menacés de mort, on enlève des membres de leur famille. Rien que ces derniers mois, 400 femmes ont été enlevées à Bagdad. «Dans mon quartier de Dora, au moins cinq personnes sont enlevées chaque jour. Et les ravisseurs demandent des sommes énormes. On ne peut compter sur personne, il n’y a pas d’enquêtes, rien ne bouge», révèle Soeur Lusia. Dans certains cas, les rançons exigées atteignent des montants astronomiques: 30’000, 50’000, 100’000 dollars. Et pour persuader les familles de payer, on n’hésite pas à mutiler les victimes, par exemple en leur coupant un doigt.
De nombreux intellectuels cherchent à quitter l’Irak, notamment vers la Jordanie, ou bien vont chercher un refuge temporaire dans le Nord du pays, au Kurdistan, où c’est plus calme. Les médecins – qui annoncent une grève de protestation – sont une cible privilégiée des ravisseurs, qui ont fait de l’enlèvement un véritable business. Les chrétiens sont une cible de choix, parce que personne ne les protège. Ils ne font pas partie d’une tribu, et n’exercent pas la vengeance. «C’est plus facile d’enlever un chrétien qu’un musulman, parce qu’il n’y aura pas de vendetta». Dans le cas du fils d’Asma al-Chaderji, dont le mari est chirurgien, il a fallu payer une somme énorme, que la famille a dû en grande partie emprunter. JB
Soeur Lusia est intéressée à prendre contact avec des organisations féminines et de défense des droits humains en Suisse. Contact: Soeur Lusia Shammas Markos: lusiash@yahoo.fr
Les illustrations de cet article sont à commander à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1700 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch (apic/be)



