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apic/Thèse de doctorat/Louvain/Université

signes.

Louvain: Une parabole de l’Evangile mène un prêtre liègeois

à porter un regard nouveau sur la manière de lire la bible

Louvain, 7juillet(APIC) Un même texte de la Bible se prête, au

cours de l’histoire, à bien des lectures. C’est ce qui est arrivé, par exemple, à la parabole évangélique des ouvriers envoyés à

la vigne. Jean-Pierre Delville, prêtre du diocèse de Liège, vient

d’y consacrer une thèse de doctorat, qui jette une lumière nouvelle sur la manière de lire l’Ecriture et de s’ouvrir au sens

pour vivre en fidélité à la Parole donnée.

Dans l’évangile de Matthieu, Jésus compare le Royaume de Dieu

qu’il annonce à un maître qui embauche des ouvriers pour sa vigne

(Mt 20,1- 16). Quel que soit le moment de l’embauche, le même salaire est convenu pour la journée. Au soir de la paie, les ouvriers de la première heure s’étonnent : comment un maître peut-il

se montrer aussi bon avec les derniers venus ? A cette question,

selon les époques et les circonstances, et finalement selon les

lecteurs, des réponses multiples ont été apportées. Pour sa part,

Jean-Pierre Delville a concentré son attention sur les lectures

et interprétations de la parabole au 16e siècle.

Curieuse diversité

Pour qui s’est habitué à une manière typique de comprendre un

texte de référence, la découverte d’autres interprétations est

toujours surprenante. La diversité étonne davantage encore quand

elle éclate sous la plume de différents commentateurs d’un égal

sérieux. Or, multiples ont été, au cours de l’histoire, les interprétations de la parabole des ouvriers à la vigne. Le travail

de Jean-Pierre Delville est donc né naturellement, dit-il, «d’une

curiosité d’exégète et d’historien, intrigué par la question de

la pertinence et de l’intérêt de l’interprétation biblique ancienne».

Pourquoi avoir choisi le 16e siècle ? «C’est en raison des mutations culturelles qu’il a vécues et qui inaugurent la pensée

moderne», répond le doctorand. Pour comprendre cette évolution,

J.-P. Delville est remonté jusqu’aux sources de l’interprétation

de la parabole examinée : la gnose antique, puis deux penseurs

chrétiens de l’Antiquité, Irénée et Origène. Le doctorand a ensuite suivi à la trace l’exégèse proposée jusqu’au 16e siècle. Il

ne s’est pas contenté des regards chrétiens ou occidentaux, mais

a considéré les lectures produites par le judaïsme, l’islam et la

tradition byzantine, puis par les confessions chrétiennes issues

de la Réforme, par les écoles de Wittenberg, de Strasbourg, de

Paris, de Salamanque, de Louvain…

Trois types de lecture

Le but de la recherche n’était pas d’entasser des informations

sur l’éventail des interprétations, mais de «tenter de saisir les

démarches mises en jeu», explique l’auteur de la thèse. Il a donc

mis au point une méthode de travail, empruntant ses outils à la

linguistique pragmatique pour pouvoir repérer au mieux les opérations pratiquées par chaque interprète : que fait-on, au juste,

quand on lit de telle ou telle manière ?

Cette méthode permet de mettre en évidence trois grands modèles d’interprétation. L’un joue à fond sur les éléments imagés

qui composent la parabole, comme sur autant de notes dont on tire

une variété de résonnances. C’est le modèle promu par Origène

dans l’Antiquité. Il s’impose au Moyen Age sous différentes formes et débouche sur une grande variété de sens. Le second modèle

cherche à rendre compte de la portée symbolique globale de la parabole, en identifiant un point culminant vers lequel paraît tendre le récit et à la lumière duquel l’ensemble doit être compris.

Pratiqué dès l’Antiquité par Chrysostome, ce modèle opère une

lente percée pour s’épanouir au 15e siècle avec Tostat. Il sera

promu ensuite de manière radicale par Luther et Bucer, mais aussi

par Cajetan et Jansenius.

Le troisième modèle, enfin, tire parti des codes linguistiques

autour desquels le texte se tisse comme une toile. L’attention à

ces codes et aux effets de sens qu’ils produisent d’après la composition du tissu et le croisement des fils provoque, chez le

lecteur, une écoute nouvelle : que reçoit-il de ce qui s’énonce

et comment s’y imbrique-t-il ? Ce troisième modèle d’interprétation apparaît au 16e siècle chez Erasme. Les grandes traductions

et éditions bibliques réalisées par Bèze, Arias Montan, Piscator,

etc. le porteront à son épanouissement.

Un texte et ses lecteurs

«Derrière ces modèles et leur combinaison, se profilent d’innombrables figures de lecteurs. Ce sont eux qui motivent l’interprétation et la construisent», souligne en conclusion J.-P. Delville.

Au terme de sa recherche, le doctorand met en relief les grandes questions que soulève l’acte même d’interpréter. Si l’interprétation fait surgir des sens toujours plus divers, peut-on dire

que l’Ecriture comporte plusieurs sens ? Y a-t-il même un sens du

texte ? Peut-on parler de progrès de l’interprétation ? Sur toutes ces questions, la dissertation du prêtre liégeois provoque le

lecteur d’aujourd’hui, y compris le spécialiste, à un dépaysement

et à une nouvelle écoute du texte gardé en référence : quel interprète pourrait prétendre en dire le dernier mot ? (apic/cippr)

7 juillet 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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