6300 km à pied pour voir l’étoile
Après huit mois de marche, l’abbé Jean-François Cherpit fête la Nativité à Bethléem
Propos recueillis par Pascal Fleury, « La Liberté »
Jérusalem, 24 décembre 2007 (Apic) De Pâques à Noël, de La Chaux-de-Fonds à Jérusalem: 6300 km à pied avec, en apothéose, la célébration de la Nativité ce soir au Champ des Bergers, à Bethléem. Cette immense épopée, l’abbé Jean-François Cherpit, alias Jeff, la raconte à « La Liberté » d’une cabine téléphonique de Tibériade, au bord du lac de Galilée. Il s’y reposait il y a quelques jours, après son arrivée en Terre sainte. Le pèlerin nous livre aussi son message de Noël: «Faire le passage. Pour renaître!» L’interview réalisé par Pascal Fleury, journaliste au quotidien romand « La Liberté »
Q. : Quelle idée d’avoir entrepris pareille expédition pédestre?
Jean-François Cherpit: Avant de devenir prêtre, j’avais pu faire à pied le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Je m’étais alors aperçu que le lien de prière et de communion avec Dieu, que je cherchais depuis des années, je le trouvais simplement en marchant. Ensuite, en tant que prêtre, j’ai organisé des pèlerinages à pied pour des groupes, en France, en Espagne, en Italie. Chaque fois se produisait ce même miracle de communion avec le divin.
Quand j’ai parlé de Jérusalem au vicaire épiscopal Rémy Berchier, il a trouvé l’idée fantastique. Immense cadeau, j’ai pu bénéficier d’un temps sabbatique après quinze ans de sacerdoce. Marcher jusqu’à Jérusalem, quelle communion de prière avec le Seigneur! Je n’ai jamais vécu pareille intensité. Ce voyage marquait aussi mon jubilé. Je vais sur mes 50 ans, une année où l’on remet toutes les dettes, mais aussi «un passage». A mon sens, un pèlerinage, c’est avant tout un voyage intérieur.
Q. : Avec de beaux moments vécus?
Jean-François Cherpit: Il y en a eu dans chaque pays traversé. En France, grâce à de bonnes cartes au 1:25’000, j’ai pu emprunter des sentiers magnifiques. En Italie, j’ai pris la via Francigena sur une dizaine de jours, jusqu’à Sienne, avec de très belles étapes. Et dans la région de la Molise, j’ai trouvé les «tratturi», ces sentiers tracés pour les moutons avec de larges bandes herbeuses pour la transhumance. Je suis descendu jusqu’à Otranto pour prendre le bateau, mais il n’y en avait plus pour Igoumenitsa. Pour passer en Grèce, j’ai dû retourner sur 100 km jusqu’à Brindisi. Un petit clin d’oeil du Seigneur pour me dire: «Tu vas traverser la mer en bateau, cela fait 100 km. Eh bien tu vas les faire à pied avant!»
En Grèce, c’est les Météores, puis un détour par le Mont Athos…
Jean-François Cherpit: Un détour qui s’imposait! Des amis prêtres m’ont rejoint pour vivre cette expérience du Mont Athos. J’en retire une grande sagesse. Grâce aux moines rencontrés et aux paroles échangées, qui resteront à méditer pendant des années. Ces hommes, dont la façon de vivre est tellement dépouillée, sont pétris de prière et de communion avec Dieu. On a rencontré par exemple un moine dans un ermitage. Il vit dans une caverne avec juste un mur de pierre devant. Un peu comme nos saints romains fondateurs d’abbayes dans le Jura.
Q. : De riches rencontres, il y en a sûrement eu beaucoup d’autres…
Jean-François Cherpit: Oui, énormément. En Italie, en Grèce, mais surtout à partir de la Turquie, parce j’ai dû commencer à mendier un peu mon pain et mes nuitées, faute de restaurants et d’hôtels. Un jour, par exemple, j’entre dans un village. Un couple me voit passer, m’invite à dormir dans sa maison. On a mangé et passé la soirée ensemble. Le gars avait travaillé en Allemagne, j’ai ressorti mes vieilles connaissances d’allemand, c’était magnifique. Une expérience parmi des dizaines d’autres. J’ai aussi eu la chance de vivre le ramadan avec les gens. La Turquie, c’est mon pays de prédilection. J’y ai quelques bons amis que je suis allé voir, notamment en Cappadoce.
Même accueil chaleureux en Syrie?
Jean-François Cherpit: Sur 28 jours passés en Syrie, j’ai été accueilli 22 fois chez l’habitant. C’est dire la générosité des gens. Au départ de Damas, après un parcours de 40 km, j’avançais avec ma lampe de poche. Parce qu’il fait déjà nuit à 16 heures en hiver. La route finissait, il n’y avait plus qu’une maison avec de la lumière. Les gens ne pouvaient me recevoir: ils devaient partir le soir même pour Damas. Je leur ai dit que le Seigneur m’avait mis sur leur route. Ils ont alors repoussé leur départ et ont même invité des amis pour passer la soirée avec nous.
La route n’a pas toujours été aussi idyllique?
Jean-François Cherpit: Quelques étapes ont même été horribles, avec des camions crachant du diesel, des immondices, des cadavres d’animaux. Comme entre Homs et Damas. Des jours où je me disais: Jeff, qu’est ce que tu fais là? Est-ce que c’est ça, le pèlerinage? Oui, c’est encore ça! C’est comme la vie. Il y a des moments à marquer d’une pierre blanche, tellement ils sont fabuleux. Et d’autres où l’on se demande ce qu’on fait sur cette terre.
En Syrie, j’ai aussi été suivi à la trace par la police, qui faisait des contrôles pour savoir où je logeais. Mais à côté de cela, j’ai découvert toutes ces communautés chrétiennes qui ont traversé les siècles, méprisées souvent, parfois persécutées: melchites, syriens-catholiques, grecs orthodoxes et catholiques, maronites, mais aussi jésuites, maristes, cisterciens… J’ai pu saisir combien ces chrétiens sont importants pour recréer un lien de dialogue et d’amour dans ces régions arabes et musulmanes, ainsi qu’en terre d’Israël.
Q. : Vous n’avez pas été inquiété aux frontières?
Jean-François Cherpit: Pour passer les no man’s land des douanes turques, j’ai dû monter dans des véhicules. Entre la Syrie et la Jordanie, j’ai pu passer à pied, mais j’ai eu droit à sept contrôles militaires. En Jordanie, il me restait du temps. Je me suis offert un peu de tourisme, sur les sites de Petra et de Jerash, la cité romaine. Je suis aussi monté au mont Nebo, où j’ai eu droit à un bel accueil des franciscains. Pour entrer en Israël, on m’a fait passer le pont Allenby en bus. C’était hyper-contrôlé, avec fouille complète et interrogatoire pour obtenir le visa d’entrée. Un peu longuet, mais gentil. Je suis arrivé le 6 décembre à Jérusalem.
Quel est votre message de Noël?
Jean-François Cherpit: Je viens de vivre une semaine dans un monastère en Galilée pour faire le bilan de ces huit mois, revivre un peu mon pèlerinage, les lieux traversés, les personnes rencontrées, les événements vécus. Mon message de Noël, c’est de faire le passage. Pour renaître! I
Encadré
«Juste une ou deux cloques»
L’abbé Jean-François Cherpit est curé modérateur de l’Unité pastorale des Montagnes neuchâteloises à La Chaux-de-Fonds et directeur du Centre catéchétique neuchâtelois. Ses «Carnets du pèlerin» sont publiés sur www.cath-ne.ch.
Parti le 6 avril de La Chaux-de-Fonds, «Jeff» – c’est son surnom – a parcouru 6’300 km à pied pour arriver à Jérusalem le 6 décembre. Sur les 244 jours du trajet, une trentaine ont été consacrés au repos ou au tourisme. «En Turquie, je me suis arrêté dans des bains thermaux. Cela m’a redynamisé. C’est bon pour les articulations!»
Côté santé, le pèlerin n’a pas été malade. «Juste une ou deux cloques, et une petite série de tendinites sur une quinzaine de jours en Italie, mais j’ai continué à marcher en me soignant.»
Pas d’assistance logistique pour l’abbé Cherpit. «J’avais même décidé de ne pas prendre de portable. Je suis parti léger.» La solitude n’a pas été trop pesante pour Jeff. «Cela a été un des grands cadeaux de ce voyage: 32 personnes ont marché avec moi sur de petits ou longs bouts. Un compagnonnage parfois même dans le silence. C’est très beau, très riche.» Des lectures ont aussi accompagné le pèlerin. «J’ai beaucoup d’affection pour saint Paul. J’ai remonté la route romaine qu’il avait pris, de Thessalonique à Néapolis, en nourrissant ma marche avec les épîtres aux Thessanoliciens, aux Philippiens ou encore avec les Actes des Apôtres.»
Des photos de l’abbé Jean-François Cherpit, peuvent être commandées à l’Apic.
(apic/pfy/pr)



