Ni impunité ni vengeance, demande l’archevêque de Buenos Aires

Argentine : Le curé tortionnaire von Wermich arrêté et mis en examen

Buenos Aires, 7 août 2003 (Apic) L’aumônier et confesseur au sein de la police de Buenos-Aires, la sombre «Bonaerense » à l’époque de la sanglante dictature des années 76 à 83, a été arrêté sur l’ordre du Tribunal de La Plata, près de Buenos Aires, et mis à la disposition du juge Arnaldo Coraza.

Christian von Wermich, prêtre d’origine allemande, âgé de 65 ans, issu des milieux intégristes catholiques, est directement lié à des actes de torture et co-organisateur d’assassinats politiques. L’homme d’Eglise disait aux victimes qu’elles devaient «payer pour ce qu’elles avaient fait, que ce soit par la torture, la mort ou toute autre mesure». Mercredi, le président de la Conférences des évêques d’Argentine a demandé que cette arrestation ne provoque ni impunité ni vengeance.

L’ex-aumônier a été mis en examen après avoir refusé de répondre aux questions liées à l’investigation sur sa complicité avec la tristement célèbre dictature argentine, responsable de la mort et de la disparition de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Lors de l’audience, qui s’est déroulée mercredi à La Plata, plusieurs familiers de victimes ont manifesté, en traitant le prêtre de « nazi », de « tortionnaire » et d’autres qualificatifs.

Le prêtre s’était réfugié ces derniers temps au Chili pour échapper à la justice de son pays. Il était recherché dans le cadre de l’affaire « Luis Velasco », du nom d’une victime de ce prêtre. Velasco est l’auteur d’un rapport détaillé relatant sa détention au centre clandestin de la Brigade d’investigation de La Plata.

Dans une déclaration faite mercredi à Buenos Aires, Mgr Eduardo Miras, a demandé de ne tomber ni dans l’impunité ni dans la vengeance devant les violations des droits de l’homme multipliés sous la dictature argentine dans les années 70. Il a toutefois évité de se prononcer sur le chemin à suivre s’agissant des extraditions demandées par le Juge espagnol Baltasar Garzon pour ce prêtre et d’autres tortionnaires argentins.

Déclaration épiscopale

Reçu à la Maison Rose par le président argentin Nestor Kichner, le président de la Conférence des évêques du pays a estimé qu’il n’appartient pas aux évêques de s’exprimer sur le chemin politique à suivre pour trouver des solutions qui ne choquent pas la société. Il a rappelé la déclaration des évêques argentins, en septembre 2000, par laquelle l’Eglise catholique argentine demandait pardon pour toutes ses fautes et notamment celles commises durant la dernière dictature (1976- 1983).

Dans un article publié début juillet, donc avant l’arrestation du prêtre von Wernich, le quotidien romand « La Liberté », sous le plume de Samuel Schellenberg, relatait les accusations lancées contre cet ecclésiastique. Il écrit : « Ses ouailles au Chili l’appelaient Père Cristian Gonzalez. Si elles avaient su que son nom véritable était Christian von Wernich, peut être qu’elles auraient choisi de ne plus se rendre à ses messes, dans la petite station balnéaire de El Quisco, à cent cinquante kilomètres de Santiago, au Chili. Mais le prêtre a tout fait pour éviter que ses cinq cent fidèles ne fassent le rapprochement entre sa personne et un certain ecclésiaste tristement célèbre pour sa participation à la répression illégale durant la dictature argentine ».

On retrouve sa trace

C’est le magazine argentin «TXT» qui a retrouvé la trace du prêtre à la mi- avril. Tout le monde se demandait où il était passé, notamment après qu’un avocat général de la province de Buenos-Aires, Félix Crous, eut demandé sa détention en février dernier, à la suite de la réouverture de procès en rapport avec la dernière dictature. Mort? Réfugié à l’étranger? Finalement, un informateur anonyme permettra de remonter jusqu’à El Quisco, au Chili, où von Wernich disait la messe sous le nom de Gonzalez.

Dans la petite station balnéaire, relate le journaliste dans « La Liberté », le prêtre était tout sauf content que l’on ait retrouvé sa trace. «Je n’ai pas le temps de discuter», répondra-t-il à la journaliste qui lui demande s’il sait que la justice argentine s’intéresse à nouveau à lui. « En robe – il sortait de messe – il se mettra à courir vers sa voiture et démarre à toute vitesse. Peu après, il disparaîtra de la région ».

Né dans la province de Buenos-Aires en 1938, Christian von Wernich est issu d’une modeste famille d’origine allemande. Le futur curé rejoint dans les années 60 les courants catholiques intégristes, qui prônent un nationalisme néofasciste. Il transite par plusieurs séminaires et son ordination en étonnera plus d’un, car plusieurs évêques s’étaient auparavant refusés à l’ordonner.

En 1976, après le coup d’Etat militaire, le général Ramon Camps contacte von Wernich. Cette vielle connaissance de l’homme d’Eglise vient d’être nommée chef de la «Bonaerense », la sombre police de la province de Buenos- Aires. Cette force de sécurité jouera un rôle crucial dans l’appareil de répression, qui provoquera la «disparition» de plus de 30’000 personnes – 40’000 selon d’autres sources – jusqu’au retour de la démocratie en 1983.

La « guerre sainte » du curé allemand

Samuel Schellenberg narre ensuite comment le général Camps proposera à von Wernich de devenir aumônier et confesseur au sein de la police de Buenos- Aires. « Le curé est d’avis que la répression n’est autre qu’une «guerre sainte contre la subversion communiste ». Il n’hésite pas à faire comprendre aux «subversifs» torturés que leur vie dépend de Dieu, mais aussi de leur collaboration active. Il est d’ailleurs directement lié à des actes de torture et co-organisera des assassinats politiques. L’homme d’Eglise disait aux victimes qu’elles devaient «payer pour ce qu’elles avaient fait, que ce soit par la torture, la mort ou toute autre mesure». Von Wermich a également participé au racket des proches de ceux qu’il allait contribuer à faire éliminer, en proposant à ces familles de financer un prétendu transfert de leur parent à l’étranger. Des transferts qui n’auront jamais lieu, mais que devaient attester des (faux) passeports et des (faux) billets d’avion, émis illégalement par la police au nom des prisonniers politiques. Munis de ces papiers, des fonctionnaires argentins voyageaient ensuite en Uruguay ou au Brésil, pour que les noms des personnes y soient enregistrés ».

Tortures

Le février dernier, l’avocat général Félix Crous demandait sa détention pour privation illégale de la liberté, tortures aggravées, falsification de documents ou encore homicide durant la dictature. Félix Crous se basant sur les témoignages de 22 personnes, qui ont vu le prêtre dans différents centres de détention clandestins. L’avocat a également demandé que les lois d’amnistie votées sous les mandats des présidents Raul Alfonsin et de Carlos Menem – et qui rendent impossibles les inculpations des tortionnaires de la dictature – soient suspendues.

Alors que von Wernich demeurait invisible, la justice chilienne a reçu début mai une demande de mise en examen du prêtre, pour sa responsabilité dans la disparition d’une citoyenne chilienne à Buenos-Aires en 1978. Mais au Chili, écrit encore le journaliste dans son enquête, l’Argentin avait trouvé un protecteur de poids, en la personne de l’évêque de Valparaiso, Mgr Gonzalo Duarte. C’est lui qui s’exprimera lorsque la presse s’est intéressée au cas von Wernich, en prenant la défense du prêtre. « Le hic, c’est que l’évêque était lui aussi «actif» lorsque son pays vivait sous la dictature, en l’occurrence celle du général Pinochet. Il fut le dernier aumônier ».

La Commission sur la disparition de personnes (CONADEP), mise en place au retour à la démocratie, a notamment dressé une liste de pas moins de quinze ecclésiastiques ayant participé de manière très directe à la répression. Parmi ceux-ci: Christian von Wernich, mais aussi Antonio José Plaza, archevêque de La Plata, qui a notamment livré des dizaines de personnes, provoquant leur «disparition». Son propre neveu figure sur la liste de ceux dont il a provoqué la mort. (apic/lib/sch/pr)

7 août 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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