Cohésion œcuménique préservée, mais guère de lignes d’action
Assemblée du COE: Bilan mitigé
Le rôle effacé des orthodoxes à Harare mal perçu
Harare, 18 décembre 1998 (APIC) La huitième Assemblée du Conseil oecuménique des Eglises (COE), tenue à Harare, au Zimbabwe, du 3 au 14 décembre s’achève sur un bilan en demi-teinte. L’institution a célébré son passé, préservé sa cohésion, expérimenté de nouvelles formes de dialogue, mais n’a guère trouvé des lignes d’action concrètes. A l’exception de la demande de suppression de la dette et d’une Afrique qui a pris des engagements solennels.
Nous avons dû avaler trop de couleuvres, commentait lundi soir 14 décembre un délégué suisse à l’issue de la dernière réunion plénière. Protégée autant qu’isolée par un cordon de sécurité rarement déployé autour d’une assemblée oecuménique, les participants ont travaillé à l’abri de contacts avec une population zimbabwéenne toute absorbée à gagner son pain quotidien et à surmonter un sida dévastateur. Quelques tracts sur les conditions économiques déplorables du pays hôte, sur la concentration de la terre aux mains d’une petite minorité ont bien fait leur apparition sur le campus, le dernier jour.
On est bien loin des manifestations des aborigènes à Canberra en 1991. Une alliance tacite s’est opérée entre le président Mugabe, soucieux de faire taire une base prête à descendre dans la rue et une institution qui avait décidé de ne pas se laisser entraîner à débattre de questions qu’elle n’avait pas mises à son ordre du jour. La timide manifestation de quelques homosexuels africains au centre ville en est l’illustration emblématique. Délégués africains en tête, le COE ne voulait pas aborder la question de la sexualité, il ne l’a pas fait.
Du point de vue de l’institution, souvent accusée d’être l’otage de minorités extrémistes, rodées au parlementarisme anglo-saxon, c’est un signe de maturité. «C’est une assemblée très sage, elle a évité que des dérapages se produisent», commente Jean Fischer, ancien secrétaire général de la Conférence des Eglises européennes (KEK). Il reflète l’avis de l’establishment oecuménique. Plus profondément, c’est un signe envoyé aux orthodoxes agacés par une institution qui se préoccupe trop des questions socio-politiques et ne cherche pas assez, par la voie dogmatique ou liturgique, l’unité visible de l’Eglise, objectif numéro un du COE à ses yeux.
Recherche de conciliation
D’autres signes ont été envoyés aux orthodoxes, avec la création d’une commission mixte. Présents à part égale avec les familles protestantes – numériquement sur-représentées dans l’Assemblée générale – les orthodoxes pourront y proposer leur vision de l’oecuménisme. La tâche sera rude, car leur rôle à cette Assemblée a été mal perçu: «Tout a été fait pour qu’ils ne partent pas, mais leur apport a été bien modeste dans les débats et dans les liturgies». Cette réflexion amère, entendue au sein du personnel du COE, ne surprend pas: les orthodoxes avaient annoncé à l’avance qu’ils auraient le profil le plus bas possible.
L’esprit d’ouverture et de conciliation de l’Assemblée s’est encore manifesté par l’acceptation du projet d’un Forum mondial regroupant toutes les familles chrétiennes, du catholicisme romain au pentecôtisme latino-américain. Valeur incontestable d’une fin de siècle hantée par ses divisions, l’ouverture peut se faire au dépend du mordant du message. C’est l’impression qui se dégage des documents votés. Du statut de Jérusalem aux droits de l’homme, les textes sont prudents et surtout ils ne contiennent guère de propositions concrètes pour faire face aux crises dûment répertoriées.
La dimension prophétique du COE s’est un peu érodée. Avec son invitation à «faire preuve aujourd’hui du même courage qu’hier», Nelson Mandela a comme souligné cette absence lors de son discours aux membres du COE, dimanche 13 décembre. L’Assemblée était tout absorbée à évoquer, en présence de ceux qui sont encore en vie, le courage et la vision des pionniers, quand le président sud-africain leur a lancé un appel resté sans réponse.
De nouvelles formes de dialogue
Au-delà des textes officiels, cette Assemblée a vécu des célébrations d’une formidable intensité et d’une grande richesse symbolique. «Après un tel moment, impossible de douter: l’oecuménisme est encore vivant!» Au sortir du culte de réengagement, Marcel Manoël, délégué français, réagit comme la majorité des participants. Ce message sera sans doute relayé dans les Eglises locales occidentales, principales bailleuses de fonds. Les délégués orthodoxes le feront-ils dans les monastères, piliers de l’anti-oecuménisme? Dans ce cas, ils devraient aussi évoquer la nouvelle formule de discussion qui était testée à Harare, moins centralisatrice: celle du «Padare», nom provenant de la culture shona.
Tout ce que les Eglise comptent comme lieux de travail et de réflexion oecuménique se présentait, chacun dans un endroit différent. Les participants se sont vu offrir d’innombrables occasions de rencontre, du programme suisse de réduction de la dette à la théologie féministe africaine en passant par la croissance du néopentecôtisme au Brésil. C’est là que les idées neuves se sont échangées. Elles n’ont pas eu le temps de remonter à l’Assemblée plénière où la parole est difficile à prendre: «trois fois j’ai demandé la parole; jamais je ne l’ai reçue», regrette la déléguée neuchâteloise Isabelle de Salis, qui n’y voit pas un simple manque de temps.
Cette Assemblée s’annonçait comme le deuxième rendez-vous de l’Afrique avec le COE, après Nairobi en 1975. En fait l’Afrique s’est donné rendez-vous avec elle-même. «Détournons-nous de la mauvaise gestion, refusons l’occidentalisation qui se présente sous les traits du christianisme», ont proclamé debout tous les délégués africains à l’appel du Camérounais Aaron Tolen, l’un des présidents du COE. «Nous le ferons avec ou sans vous, car nous avons atteint une plus grande maturité», nous confiait-il comme pour souligner sa détermination. Quelle suite à donner à ces engagements? La demande de suppression de la dette dans l’esprit du jubilé biblique, votée massivement lundi matin, est une proposition concrète adressée aux Occidentaux.
Le Comité central nouvellement élu devra rapidement faire d’autres propositions. Saura-t-il écouter ces délégués africains, frustrés de ne pas avoir pu prendre la parole pour évoquer les guerres qui déchirent la région des Grands-Lacs? «Que le COE organise des missions, parle avec les décideurs», suggère cet enseignant congolais inquiet de la situation qu’il va trouver en rentrant, mais convaincu de la responsabilité d’une institution qu’il a découverte. (apic/spp/Michel Kocher/pr)




