Au Salvador, en moyenne 8 à 10 personnes sont assassinées quotidiennement
Mgr Fabio Colindres, l’évêque qui veut faire cesser la violence des «maras»
San Salvador, 1er avril 2014 (Apic) «Dans les jours suivant la trêve entre les ‘maras’, le nombre quotidien de meurtres, en mars 2012, était tombé de 14 à 5… Certains étaient un peu jaloux de ce succès. D’ordinaire, un évêque aux armées est perçu comme étant du côté des riches, de l’extrême-droite et des militaires, pas du côté des pauvres», lance, un brin amer, Mgr Fabio Reynaldo Colindres, à la tête du diocèse aux armées du Salvador.
L”obispo castrense’ nous reçoit en ce mois de mars dans son bureau de l’ECEM, l’Ecole de commandement et d’état-major «Dr. Manuel Enrique Araujo», à Antiguo Cuscatlan, près de la capitale San Salvador. Mgr Fabio Colindres a participé aux négociations secrètes avec les chefs des ‘maras’, les bandes de jeunes criminels appelées également ‘pandillas’. Ces tractations, menées il y a deux ans, ont permis de faire baisser la violence au Salvador.
Des centaines de milliers de personnes vivent des extorsions
En 2012, selon des statistiques officielles, 2’576 meurtres ont été commis, contre 4’371 en 2011. Ce petit pays d’Amérique centrale de quelque 6 millions d’habitants pour une superficie deux fois plus petite que la Suisse est le deuxième pays le plus violent du monde, après le Honduras, relève Mgr Colindres. Une bonne partie des meurtres commis au Salvador sont liés aux luttes entre les bandes rivales, la Mara Salvatrucha (MS-13 ou MS), et la Mara Dieciocho (ou M-18, du nom de la 18e rue de Los Angeles).
Le nombre des ‘mareros’ est estimé à 60’000 dans le pays. Ils font vivre leur famille en procédant à des extorsions, les «rentas», «une sorte d’impôt de guerre» qu’ils font payer à tous ceux qui ont un petit commerce dans le quartier, note l’évêque. Ils visent notamment les employés des transports collectifs ou les camions de livraison. Les chauffeurs sont obligés de payer, sinon ils sont assassinés et leur véhicule est incendié. Pour récolter l’argent de ce racket, les chefs envoient des enfants nouvellement entrés dans la «pandilla». Ils rançonnent tous ceux qui ne peuvent pas se protéger, menacent leur famille. Ils les harcèlent constamment par téléphone. Ils les menacent depuis les pénitenciers où ils sont incarcérés, même depuis le Guatemala.
Une entreprise de Soyapango, une grande ville accolée à San Salvador, affirme affecter chaque mois plus de 20’000 dollars de son budget pour payer les extorsions exigées par les ‘mareros’, les faisant passer sur les frais généraux. Les coûts engendrés par le paiement d’entreprises de sécurité sont énormes, et le nombre des gardes privés est supérieur à l’ensemble des forces armées et de la Police Nationale Civile (PNC). Si ces activités délictueuses coûtent des millions de dollars chaque année aux entreprises, elles font vivre plusieurs centaines de milliers de personnes. Les ‘maras’ contrôlent des territoires entiers, font partir ceux qui leur résistent, s’emparent de leur maison, installent des «oreilles», des indicateurs, qui leur signalent en tout temps la venue de «suspects» ou de policiers.
«La trêve a permis de sauver de nombreuses vies
«La trêve a permis de sauver de nombreuses vies, il y a eu une forte diminution des règlements de compte entre les ‘maras’. J’ai vu la douleur des familles, il fallait agir».
Mais l’action de l’évêque aux armées est contestée dans certains secteurs de la société et au sein même de l’Eglise. Calé dans son fauteuil, sous un portrait du pape Jean Paul II, Mgr Colindres se veut serein: il dit attendre la fin de la campagne électorale pour le second tour des élections présidentielles du 9 mars, car c’est là l’occasion de toutes les dérives démagogiques et populistes. «Je suis attaqué dans les journaux pour avoir soi-disant reçu des paiements occultes dans le cadre des négociations avec les ‘maras’. Je suis devenu pour certains le grand ‘pandillero’, le grand criminel… J’ai été la cible d’attaques du candidat de l’ARENA (Alliance républicaine nationaliste – droite dure) aux présidentielles, par pure manipulation électorale! Si je n’ai pas parlé pendant ces six derniers mois, c’est en raison du climat électoral, mais je ferai bientôt connaître ma position».
Décrivant les conditions infrahumaines dans les prisons salvadoriennes, Mgr Colindres dénonce cet entassement criminogène: dans les 19 centres de détention du pays, les détenus sont près de 25’000, alors que les prisons ne disposent que d’une capacité d’accueil de quelque 8’000 places…
Situation infrahumaine dans des prisons surpeuplées
«Dans les prisons, la situation est inhumaine, il n’y a ni possibilité de lire, de faire du sport ou de travailler en atelier. Imaginez: 24 heures par jour sans rien faire!», déplore Mgr Colindres. Cette surpopulation carcérale, dans des conditions d’hygiène déplorables, provoque maladies, bagarres et émeutes.
«Les familles des prisonniers m’ont demandé d’intervenir, pour tenter d’humaniser leurs conditions de détention. Beaucoup avaient terminé leur peine, mais personne ne s’occupant de leur sort, ils restaient enfermés. J’ai demandé au ministre de la Justice et de la Sécurité de pouvoir entrer dans la prison de haute sécurité Zacatecoluca, de pouvoir discuter avec les chefs des ‘maras’ qui y étaient enfermés».
Mgr Colindres et l’ex-guérillero Raul Mijango négocient avec les ‘maras’
En février 2012, en compagnie de l’ex-député Raul Mijango, un ancien chef de la guérilla de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP), Mgr Colindres a rencontré les chefs des deux bandes les plus sanglantes du Salvador, la MS-13 et sa rivale, la M-18. Ils ont négocié secrètement pendant des jours, afin que les chefs de gang donnent l’ordre d’arrêter les tueries.
«Ils étaient 25 de chaque côté. Le climat était très tendu, car c’était la première fois que les chefs des ‘maras’ se voyaient tous ensemble. Ce ne sont pas des grands trafiquants de drogue, ils sont souvent devenus ‘pandilleros’ pour survivre», poursuit l’évêque aux armées, également en charge de la Police Nationale Civile, qui livre un combat sans merci aux ‘mareros’.
Les ‘leaders historiques’ des ‘maras’ ont 40 ou 45 ans, mais la plupart sont tout jeunes. Certains ont une formation universitaire. Nombre d’entre eux ont été renvoyés de Los Angeles, où ils avaient émigré clandestinement avec leur famille pendant la guerre civile (1979 à 1992).
«Aux Etats-Unis, nombre de ces sans papiers n’avaient pas de travail. Marginalisés, pourchassés par la police, ils ont commencé à se regrouper pour survivre. Dans cette métropole californienne, la «Mecque» des ‘pandillas’, ils ont intégré les bandes de quartier».
Capturés par la police, ils ont été déportés en masse vers leur pays d’origine. Ils y ont transposé la culture des ‘pandillas’ du sud de la Californie, avec leurs tatouages et leurs rites d’appartenance.
«Le 9 mars 2012, les autorités ont décidé de sortir les chefs de leur prison de haute sécurité, afin qu’ils puissent contacter leurs camarades pour mettre un terme à la violence. Nous avons travaillé dans le cadre de la loi. J’avais consulté le nonce apostolique Mgr Luigi Pezzuto, qui avait donné son accord, et j’ai également le soutien de Mgr Léon Kalenga Badikebele, l’actuel nonce».
La Conférence épiscopale ne considère pas la trêve comme une solution juste
«La trêve entre les ›pandillas’ n’a pas produit les bénéfices attendus par la population», affirme une lettre de la Conférence épiscopale salvadorienne (CEDES) du 11 mai 2013. De son côté, l’évêque aux armées explique le rôle de l’Eglise face à ce problème de la violence provoquée par les ›mareros’: «Pour moi, l’Eglise doit avoir le contact avec tous les secteurs de la société. Malheureusement, comme Eglise, notre ouverture sociale est plutôt pauvre, nous sommes restés trop enfermés dans un style ecclésial traditionnel, trop commode. Le médecin ne vient pas pour les gens en bonne santé, mais pour les malades, dit l’Evangile!».
Pendant les 20 ans qu’elle était au pouvoir au Salvador, l’ARENA a mené une politique de la «main dure» sous le président Francisco Flores. En juillet 2003, en lançant le plan «Mano Dura», qui annonçait la guerre totale de l’Etat contre les ‘maras’, en utilisant tous les moyens possibles contre les délinquants, il promettait qu’il allait rapidement éradiquer les ‘pandillas’ de tout le pays.
Echec de la politique de la «main dure»
Les «escadrons de la mort» du temps de la dictature militaire ont repris du service: les cadavres des ‘mareros’ ont été de plus en plus nombreux dans les rues des barrios populaires. Depuis quelques années, des membres de la PNC agissent clandestinement pour assassiner les jeunes délinquants, comme l’escadron se faisant appeler «Sombra Negra», aujourd’hui officiellement dissous.
En deux ans, 50’000 jeunes ont été emprisonnés, dont beaucoup étaient arrêtés pour la seconde fois. Les ‘mareros’ de Santa Ana, San Miguel ou Chalatenango se retrouvaient dans les cellules surpeuplées. C’est ainsi qu’ils ont pu échanger leurs expériences, se renforcer, mettre sur pied des structures de commandement nationales. Cela leur a ainsi permis de se mettre en réseau, de trouver des alliances avec d’autres types de crime organisé, comme le trafic de drogues ou d’armes.
Puis l’année suivante, le président Elias Antonio Saca a initié à grands renforts de publicité son plan «Super Mano Dura», une politique de la «main super dure», sans aucun dialogue avec les «mareros», seulement la volonté de les exterminer. «Cela n’a rien donné, il fallait trouver autre chose. Après les négociations, avons vu baisser le nombre de morts», relève Mgr Colindres.
Désillusion
Comme pour démentir les propos de ce jeune évêque né en 1961 à Ilobasco, dans le diocèse de San Vicente, la statistique des meurtres a repris l’ascenseur depuis le début de l’année.
«En ce mois de mars 2014, la moyenne des assassinats est en augmentation: neuf par jour en moyenne. Cela est dû en bonne partie à la lutte entre ‘pandillas’», déclare Ricardo Perdomo, ministre salvadorien de la Justice et de la Sécurité publique.
La trêve de mars 2012 entre les deux bandes criminelles les plus actives – la MS-13 et la M-18» – semble faire long feu, affirme de son côté Rigoberto Pleites, directeur de la Police Nationale Civile (PNC). Durant le week-end du 22 au 23 février, la police a annoncé 30 homicides, et 21 la semaine suivante. «Cela ne doit pas nous décourager, conclut Mgr Colindres, ne serait-ce que si notre action pouvait sauver une seule vie!» JB
Encadré
Les Sœurs de Nazareth, qui nous accueillent dans leur maison de Santo Domingo, sur la Route Panaméricaine, dans le département de San Vicente, ont deux écoles: l’une dans la ville de San Vicente, et l’autre dans la municipalité de San Sebastian, où les ‘maras’ sont très présentes. «Nous avons beaucoup de problèmes avec ces bandes, qui recrutent certains de nos élèves… dès l’âge de 7 ans! Ils les préparent et les utilisent ensuite pour recouvrer les ‘rentas’. Des élèves reçoivent des menaces de mort s’ils ne leur donnent pas leurs souliers neufs», confie Sœur Rosalina Membreno, supérieure générale des Sœurs de Nazareth. De nombreux élèves, venant de familles désintégrées, vivant auprès de grands parents dépassés, avec des parents immigrés clandestins en Californie, se sont fait recruter par les ‘mareros’ tournant autour des établissements scolaires. Nombre d’entre eux ont été déportés des Etats-Unis «avec un curriculum vitae de délinquants». «Certains ont le bac, des diplômes universitaires, mais ils ne trouvent pas de travail. Alors ils intègrent les bandes de délinquants…»
Ce phénomène touche déjà trois générations. «Les plus vieux, qui ont 30-40 ans, sont les leaders. Ils planifient les actions de leurs subordonnés depuis la prison. Les ‘maras’ ont infiltré les institutions dans de nombreux endroits: il y a même des policiers qui sont membres de la MS-13, poursuit Sœur Rosalina. En 2010, les ‘mareros» ont pu paralyser le pays durant 3 jours, ils sont bien plus nombreux que les forces de sécurité. Ils tentent aussi de s’infiltrer dans les groupes de jeunes des paroisses. Nos religieuses ont subi des menaces, nous avons dû faire des conciliations avec les ‘mareros’. Dans un cas ils exigeaient une ‘renta’ mensuelle de 700 dollars d’un de nos professeurs, plus que son salaire…» Une réunion de professeurs a été mise sur pied, pour savoir ce qu’il fallait faire, et un accord a été finalement trouvé pour éviter les extorsions. «Les élèves se demandent souvent à quoi cela sert d’étudier, puisqu’il n’y a pas de travail sur place. Ils rêvent de partir, d’émigrer pour trouver des opportunités, de rejoindre leurs parents aux Etats-Unis. Nous devons transmettre de l’enthousiasme, de l’espoir. Il faut semer de l’amour, de la joie. Il faut les aimer, ces jeunes!» (apic/be)
Des photos de ce reportage au Salvador sont disponibles auprès de l’apic au prix de 80.– la première, 60 les suivantes. (apic/be)



