Les Suisses ont le Ranft. Les Jurassiens le Vorbourg

Au sanctuaire du Vorbourg, c’est le Jura qui pèse sa foi

Par Pierre Rottet, de l’APIC

Delémont, 23 septembre 1999 (APIC) Il y a 950 ans, le pape alsacien Léon IX consacrait en personne, dit-on, la chapelle du Vorbourg, sur les hauteurs de Delémont. Le Jura se souvient cette année de l’événement. Et de bien d’autres, liés à l’histoire réelle ou légendaire, qui entoure ce lieu de pèlerinage où les catholiques jurassiens enracinent depuis des siècles leur foi et la perpétuent à travers les générations. Un lieu intiment ancré au plus profond de la culture, des traditions, mais aussi de l’histoire politique du Pays jurassien. La symbiose entre le Vorbourg et l’identité des catholiques jurassiens est à ce point réelle que d’aucuns n’hésitent pas à dire: «Au sanctuaire du Vorbourg, c’est le Jura qui pèse sa foi».

La route bordée d’immenses marronniers a relégué les dernières maisons de Delémont, puis s’enfonce dans la forêt, jusque dans les hauteurs dominant la ville. En ce matin de la mi-septembre, la Semaine du Vorbourg, traditionnellement fixée du 2ème au 3ème dimanche du mois de septembre, attire son flot annuel de pèlerins. Qui pour rien au monde ne voudraient manquer la première des cinq messes matinales, à 5h30. A travers les arbres d’une forêt en pleine mue automnale, bien arrimée depuis des siècles à son rocher, se devine la chapelle et ses lumières. Et du fond de la gorge, où se profile la Birse, montent les bruits du premier train emmenant les pendulaires jurassiens à Bâle, des premiers poids lourds. La vallée de Delémont se réveille, émerge des brumes matinales.

«Au Vorbourg, c’est le Jura qui pèse sa foi. Si un jour tous les Jurassiens devaient se mobiliser pour la cause de Dieu, je pense que ce serait au Vorbourg, et pas ailleurs. Car ce sanctuaire me paraît être le symbole d’un peuple et d’une Eglise. Et c’est cette symbiose entre les deux qui fait la force de ce pèlerinage», affirme à propos de cet endroit le prédicateur Jean Didierlaurent, un rédemptoriste de Lyon.

Le centre de l’unité historique du Jura

Le ton est donné, pour un constat que personne, ou presque, ne saurait nier dans le Jura catholique. Et surtout pas le Père bénédictin Robert Martin, l’un des trois gardiens permanents de la chapelle: «Le Vorbourg est un peu la paroisse des Jurassiens de l’extérieur. Peu de Jurassiens de la diaspora ne ratent l’occasion, un jour ou l’autre, d’un pèlerinage aux sources, individuel ou en famille». Aux sources d’un Vorbourg que l’historien Jean-Louis Rais, ancien conservateur du Musée jurassien à Delémont, décrit comme le centre de l’unité historique du peuple jurassien. Du Jura des sept districts, tels qu’ils apparaissaient, unis, sous les Princes-évêques de Bâle, y compris avec le Laufonnais de langue allemande, aujourd’hui rattaché à Bâle-Campagne, et le Jura Sud, demeuré bernois après les plébiscites en cascade de 1974/1975. Une journée de la Semaine du Vorbourg est d’ailleurs consacrée à chacune de ces deux régions. Dont les fidèles se déplacent en masse, les jeudis pour le district de Laufon, avec messes et prédications en allemand, les samedis pour le Jura méridional. Vous avez dit unité? Les vitraux de la chapelle portent les armoiries des sept districts. Qui entourent celle du Jura.

Deux moments, parmi des dizaines d’autres, symbolisent le rôle du Vorbourg dans l’histoire politique des Jurassiens, se souvient l’historien Rais: la première, au moment de la Révolution française, où les Jurassiens tinrent une réunion politique secrète dans cette même chapelle; l’autre pendant le «Kulturkampf», époque durant laquelle les catholiques du Jura se réunirent dans ce lieu pour résister aux persécutions, pour s’organiser contre les troupes d’occupation bernoises. Sans parler de la Fête du peuple jurassien, elle aussi fixée par tradition au 2ème dimanche de septembre. Un hasard… pense Jean-Louis Rais, qui se rappelle que les premières eurent lieu le 20 septembre, en écho au 20 septembre 1947 (réd: 1ère Fête du peuple jurassien), avant d’être avancées, peut-être pas tout à fait innocemment. «Il est vrai que les gens qui venaient aux Fêtes du Vorbourg pouvaient grossir les rangs des personnes présentes à la Fête du peuple: les discours politiques à 15 heures…et le pèlerinage spirituel à 16 heures».

La «Bonne Mère» au visage local

Le Vorbourg, admet pour sa part le doyen de Delémont, Jean Jacques Theurillat, et à ce titre chapelain du sanctuaire, fait partie du patrimoine du Pays jurassien. Sans lui, c’est une part de l’identité du Jura qui manquerait. «Il est le seul lieu où les Jurassiens peuvent se reconnaître en dehors de leur communauté d’origine. Des gens très peu ou pas du tout pratiquants y viennent tout au long de l’année. Peut-être parce que l’endroit confère une certaine forme d’anonymat, d’intimité. Un endroit neutre, en dehors de la paroisse, qui permet la démarche personnelle, le dialogue intérieur».

Et puis, il y a la tradition. Les parents et les grands-parents, comme leurs ancêtres, y sont allés. Et à laquelle les enfants tiennent, explique le doyen Theurillat. Parce qu’ils se sentent un peu chez eux dans cette chapelle. Et surtout protégés par la Vierge de Notre-Dame du Vorbourg, la «Bonne Mère» des Jurassiens. Et même un peu plus… Car les gens de la région ont eux aussi donné à la Vierge un visage local, un visage rassurant. Dans une spiritualité – pas si lointaine – où Dieu apparaissait comme un juge, la Vierge a toujours été cette figure de tendresse, de protection. Le visage de la mère. Et la maman doit être proche des enfants…

Pour le doyen Theurillat, comme pour l’historien Rais, l’attachement à ce sanctuaire s’inscrit dans une mémoire. Et la mémoire du Jura, blessée aux heures sombres du «Kulturkampf», se souvient de l’époque en l’exprimant par le chant que tout Jurassien catholique a un jour fredonné dans sa vie: «Notre-Dame du Vorbourg… Aux jours troublés, aux heures angoissantes…»

A la force des jambes

C’est précisément avec cet hymne d’intercession que l’assemblée met fin à cette messe matinale, en ce mercredi. Les premières lueurs du matin accompagnent les fidèles de tous âges qui en sortent, comme ceux qui gravissent la trentaine de marches d’accès à la chapelle pour participer à la seconde cérémonie. «Pour arriver à temps à la première messe, se souvient aujourd’hui Catherine Fleury, âgée de 85 ans, il nous fallait partir de la maison entre deux et trois heures du matin, afin de parvenir à pieds de Mervelier au Vorbourg. Les gens venaient de tous les coins du Jura, à pied le plus souvent, avec des chars tirés par des chevaux… plus tard encore à vélo». La voiture a décidément modifié bien des habitudes, soupire-t-elle.

Le clin d’oeil du passé

Dans l’une ou l’autre des petites salles du bâtiment des Pères-gardiens, transformées en réfectoire durant les Semaines du Vorbourg, les premiers pèlerins du matin, les moins pressés pour regagner leur boulot, se pressent autour des tables. Ils y boivent le café et y mangent le petit-pain, offerts à chacun au terme de la messe. Une tradition conservée depuis des lustres. «Les gens qui se levaient à minuit ou à 2 heures du matin, pour venir aux premières aubes, devaient rester à jeun pour la communion. Il fallait qu’ils puissent ensuite se substanter. D’où cette habitude, aujourd’hui conservée, malgré les changements apportés dans la foulée de Vatican II», commente Elsa Pheulpin. Avec deux autres compagnes de la Congrégation des dames, elle sert ainsi chaque jour de la semaine plusieurs centaines de tasses de café au lait. «Dans ces gros bols, relents du passé, que chacun a un jour tenu entre ses doigts lors des déjeuners dans les fermes. Et qu’il aime à retrouver ici, comme un clin d’œil du passé. Dans ce lieu hors du temps».

Les Seigneurs de Telsperc

Hors du temps, comme la tour Sainte-Anne, vestige de l’un des deux châteaux des Seigneurs du Vorbourg, superposés dans la forêt, et accolé, pour l’un, à la chapelle actuelle. La dénomination Vorbourg a annulé l’ancienne, Telsperc, explique Jean-Louis Rais. Selon lui, la construction de ces châteaux remonte probablement au XIIe siècle, entre 1100 et 1200. Soit près de 100 ans après la consécration supposée que l’histoire-tradition prête en 1049 au pape alsacien Léon IX. On sait cependant avec certitude que, durant ses fréquents voyages dans la région – la vallée de Delémont dépendait alors de l’Alsace – , ce même pape a consacré de nombreuses églises ou autres lieux de culte en Alsace. «Historiquement, faute de textes de l’éépoque, il est impossible de prouver que ce pape a consacré en personne la chapelle. Mais historiquement aussi, il est impossible de prétendre le contraire. La tradition en a fait une certitude, qu’il convient de respecter. Il se peut d’ailleurs qu’une chapelle ait été érigée sur ce rocher. Et qu’il y avait même déjà un village», confie l’ancien conservateur du Musée jurassien.

Un tableau, à l’intérieur de la chapelle, peint en 1699, a du reste immortalisé l’acte de 1049. Comme sont immortalisés le premier des 130 pèlerinages réalisés à ce jour ainsi que la première Semaine du Vorbourg – qui attire bon an mal an entre 10 et 12’000 fidèles -, avec le geste de Mgr Eugène Lachat, curé de Delémont, devenu évêque de Bâle, qui offrira le 12 septembre 1869 sa mitre et sa crosse à Notre-Dame du Vorbourg. Ce jour-là, au nom du pape Pie IX, il couronnera solennellement la statue miraculeuse de la Vierge, dont le culte avait commencé en 1670 déjà. Soit près d’un siècle après la dernière bénédiction de la chapelle, en 586.

Les cornets à la crème

Les pèlerins de la dernière messe du matin, celle de dix heures, ne semblent décidément pas pressés de repartir. Quelques heureux pour qui les heures ont cessé d’être synonyme de rentabilité pour l’employeur. Comme pour le delémontain Francis Chételat, 76 ans… attaché depuis l’âge de 6 ans à Notre-Dame du Vorbourg. Atteint d’une grave maladie, dont on ne revenait pas à l’époque, l’enfant s’en était pourtant sorti, après neuf jours de coma. Plus personne, hormis sa mère et sa famille, ne croyait en sa guérison, et surtout pas le médecin. «Ma mère a prié Notre-Dame. Pour les uns, ce fut un miracle, pour d’autres l’évolution de la maladie». De telles histoires se rapportent par centaines, fidèlement ou embellies au fil des ans, selon le talent du conteur. Chacun des ex-voto, des tableaux accrochés sur les murs de la chapelle, raconte une histoire, une autre histoire. De la guérison à un bienfait accordé. «Je me souviens de deux jeunes, venus vers minuit frapper à la porte, et demander de brûler un cierge pour un camarade victime d’un accident de la route, qu’on venait de transporter à l’hôpital. Ils n’étaient pourtant pas plus croyants. Et ne mettaient jamais les pieds à l’église. C’est aussi cela, le Vorbourg».

Cela, et aussi les dizaines de bambins accourus en ce mercredi après-midi avec leur maman et leur grand-mère pour la bénédiction des enfants, dont les plus jeunes ont tout au plus une semaine. Et les «plus âgés» guère davantage que 7 ou 8 ans. La continuité d’une tradition, à voir les dizaines de poussettes alignées devant la chapelle. «J’aime venir ici, dans ce lieu cher à mon enfance. Et j’en repartirai plus sereine, après avoir demandé à la Vierge de protéger mon bébé», confie une jeune maman. Dans la chapelle, autour du prêtre distribuant bénédictions et images, des gosses se tiennent, debout, le regard fixé en direction de la statue de Notre-Dame. Sans doute ont-ils l’expression d’un autre enfant, qui se rappelle de ses folles courses à travers les champs pour parvenir à temps afin de servir la première messe de l’une ou l’autre Fête du Vorbourg, il y a près de 50 ans. Et des cornets à la crème, au goût jamais retrouvé, achetés sur les bancs aujourd’hui disparus qui jalonnaient le parcours. (apic/Pierre Rottet)

23 septembre 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 8  min.
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