Suisse

Bébés OGM: «inconsidéré et inacceptable», selon l'éthicien des évêques suisses

Un scientifique chinois a annoncé fin novembre 2018 la naissance de deux bébés génétiquement modifiés. Stève Bobillier, collaborateur scientifique pour la Commission de bioéthique de la Conférence des évêques suisses (CES), rappelle que l’Eglise met depuis longtemps en garde contre les risques d’eugénisme liés à ce type de pratique.

Le chercheur chinois He Jiankui a annoncé dans une vidéo diffusée sur YouTube la naissance de deux jumelles, dont l’ADN a été modifié pour les rendre résistantes au virus du sida, leur père étant séropositif. L’annonce a provoqué un choc dans l’opinion publique mondiale et dans la communauté scientifique.

«Même si la réalité de ces naissances n’a pas pu être confirmée, il est de toute façon utile d’aborder le sujet, remarque Stève Bobillier. Car la manipulation génétique humaine pose des problèmes éthiques qu’il faudra rapidement réglementer à l’échelle mondiale».

Stève Bobillier relève en outre le danger de la «discrimination sociale»

Le spécialiste en bioéthique rappelle que l’UNESCO a demandé en 2015 un moratoire sur l’ingénierie de l’ADN humain. Le texte souligne qu’il est impossible, dans l’état actuel des connaissances, de définir clairement les dangers et l’efficacité de ce genre de pratiques. «Les circonstances dans lesquelles s’est révélé le cas chinois, avec annonce sur YouTube et en dehors des circuits scientifiques habituels, font craindre le pire, souligne Stève Bobillier. Les garde-fous qui doivent entourer ce genre de recherche n’ont certainement pas été respecté».

Risque disproportionné

En l’état, cette démarche est «inconsidérée et inacceptable», lance l’éthicien. Il ajoute qu’un tel acte médical représente un risque disproportionné, la prévention de la transmission du VIH pouvant se faire par d’autres moyens efficaces. La pratique est d’autant plus irresponsable que la modification génomique affectera non seulement les bébés, mais toute leur descendance.

Des expériences sur des animaux ont en outre montré que les manipulations génétiques pouvaient conduire à des mutations «hors-cible», c’est-à-dire modifiant d’autres gènes que ceux traités. Tous ces éléments font en sorte que l’expérience chinoise indigne non seulement l’Eglise catholique, mais aussi la plus grande partie de la communauté scientifique.

L’écologie intégrale comme réponse

Au-delà de l’aspect purement sanitaire, Stève Bobillier relève le danger de la «discrimination sociale». La possibilité de traiter les malformations avant la naissance pourrait provoquer une marginalisation et une culpabilisation encore plus grandes des personnes souffrant de handicap, qui deviendrait un facteur «évitable».

L’UNESCO souligne également que le danger d’un «marché mondial» de l’amélioration génétique est à craindre. Les personnes les plus riches pourraient en effet faire améliorer certaines caractéristiques de leurs enfants pour leur donner un «meilleur départ». C’est pour éviter ce risque d’eugénisme que la Convention d’Oviedo, ratifiée par 28 pays, interdit ce genre d’intervention. «C’est en ce sens que le Pape François appelle à une écologie intégrale, qui respecte la faiblesse comme partie intégrante de la nature humaine et qui estime que la richesse de l’humanité réside dans sa diversité». (cath.ch/rz)

He Jiankui, chercheur à l'origine de la naissance de «Lulu» et «Nana», les deux premiers bébés génétiquement modifiés | © Wikimedia commons
30 novembre 2018 | 09:58
par Pierre Pistoletti
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