Belgique: «L’identité spirituelle de l’Europe» selon le professeur A. Vergote
Son origine: une alliance originale entre religion et rationalité
«Ce sont ses sources spirituelles, religieuses et culturelles qui ont, à l’origine, fait l’identité de l’Europe», affirme A. Vergote, qui par «spirituel» entend «ce qui, en l’homme, dépasse l’immédiat, le visible, la force physique, les besoins et l’utile». Mais cette identité a-t-elle un avenir? Le professeur louvaniste ne croit pas qu’une civilisation puisse préserver son identité par la défensive. «Il faut qu’on retrouve en soi-même la force discrète et les pensées directrices pour donner vie concrète à ses propres valeurs», dit-il, en invitant invite les Européens à approfondir leur identité et leurs valeurs propres.
Selon A. Vergote, l’identité européenne puise essentiellement à deux sources: «d’une part, la rationalité scientifique et philosophique qu’a inventée la Grèce antique; d’autre part, le monothéisme qui a été l’étonnante originalité de la religion juive et, qu’en partie, en Europe, la branche chrétienne a promu».
Souci de l’universel
Entre religion chrétienne et rationalité grecque, il y a même eu une «alliance» étonnante, observe le professeur Vergote qui, sans méconnaître les heurts ni les crises, parle même de «parenté profonde». Le premier trait de parenté qu’il retient est celui d’une «commune universalité». En ce qui concerne la religion juive et chrétienne, l’universalité est paradoxale, car le monothéisme biblique «est l’événement historiquement daté de l’entrée du Dieu personnel et unique dans l’histoire des hommes et cela, par la médiation des messagers prophétiques» issus de l’Israël biblique.
Comment un événement lié à une civilisation aussi «particulière» peut-il prétendre à l’universel? Il le peut précisément, répond A. Vergote, parce son universalité ne tient pas, comme pour les divinités d’autres religions, à «une personnification d’une puissance naturelle, sociale ou politique», mais au fait que «le Dieu tout Autre est entré dans l’histoire d’un peuple afin d’instaurer une religion aussi universelle qu’il l’est lui-même». Cette universalité, le théologien la découvre dès les premières pages de la bible: «Dieu crée l’homme sans ajouter de qualification de civilisation ou d’appartenance familiale ou raciale, mais, plus essentiellement, il le fait à l’image et à la ressemblance de Dieu lui-même». Plus tard, l’apôtre Paul ira jusqu’à écrire, dans sa lettre aux Galates: «Il n’y a plus ni juif ni Grec; il n’y a plus ni esclave ni homme libre; il n’y a plus l’homme et la femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus» (Ga 3,28).
Finalement, la conviction chrétienne culmine dans cette «formulation unique dans les religions: «Dieu est amour» (1 Jn 4,7)». Une formulation dont la portée embrasse Dieu et les hommes dans un même désir d’amour universel. Convaincu de sa portée universelle, le christianisme s’est découvert un dynamisme d’expansion comparable à celui de la rationalité grecque. Même si des collusions avec les pouvoirs conquérants ont pu défigurer l’œuvre évangélisatrice des chrétiens, il convient aussi d’apprécier la capacité universelle dont les Eglises ont historiquement témoigné, dans la mesure où elles se sont «déliées du pouvoir national-politique». «La rationalité philosophique et scientifique qu’a inventée la Grèce est, en principe, elle aussi, universelle dans sa conception du monde et de l’homme». Cet homme étant conçu comme «être de langage et de raison», la rationalité grecque s’est découvert, comme le christianisme, «un dynamisme d’expansion, par le désir de se communiquer et par l’attrait exercé sur d’autres cultures».
Respect de la singularité
«Dans cette commune conception universelle de l’homme, le christianisme a cependant introduit un élément particulier: l’attention à la singularité de toute personne universellement considérée», relève le professeur Vergote. Et d’expliquer: «Le Dieu de Jésus-Christ, qui entend s’adresser à tout homme, donne en effet à la personne la valeur singulière que donne un amour personnel». Dans l’amour dont Jésus montre l’exemple, poursuit Antoine Vergote, la notion même de prochain s’inverse: c’est celui qui s’approche de l’autre qui en devient le prochain. Du coup, il n’est plus possible d’enfermer l’autre dans un statut d’étranger par sa religion (comme l’était le Samaritain pour les juifs), par sa civilisation (les barbares, pour la raison grecque), par sa caste (dans l’hindouisme) par son appartenance sociale, parce qu’il est mentalement handicapé, ou malade médicalement condamné, ou impur (selon la conception religieuse de certains), ou enfant vendu pour la prostitution ou comme main-d’œuvre bon marché.
Ce qu’en une expression peu heureuse, on appelle «le respect de la vie» est en fait le respect de la singularité de toute personne, qu’elle soit en devenir un individu personnel ou qu’elle soit proche de la mort, qu’elle soit un bénéfice pour la société ou une charge. Et le philosophe-théologien d’en tirer l’exigence de «dénoncer comme fausse et hypocrite une idéologie identitaire qui, en opposition à l’Europe, défend le droit des civilisations à conserver des coutumes dégradantes pour la personne».
Les valeurs de l’Europe
Un certain nombre de valeurs ont été données à l’Europe «par l’alliance entre le christianisme et la raison révélée à elle-même». Le professeur Vergote retient notamment les valeurs suivantes.
Première valeur: «la pensée et la défense d’une identité qui intègre, sans les détruire, les différentes cultures qui la composent». Cette ouverture à l’universel a toujours impliqué historiquement que l’Europe se libère «des nationalismes guerriers et des narcissismes culturels».
Deuxième valeur: «La liberté religieuse et la liberté de la pensée, y compris la liberté d’être non-croyant». Ceci reste une «valeur fragile, confiée à notre vigilance et à la difficile honnêteté intellectuelle». A la liberté religieuse et à la liberté de pensée est étroitement lié le principe de la sécularisation» ou la «laïcité». Selon le professeur Vergote, ce principe «découle de l’affirmation rationnelle et chrétienne de l’autonomie du monde»: «confesser le Dieu Créateur du monde, c’est dire que Dieu lui donne sa subsistance propre, qu’il désacralise les puissances naturelles ainsi que le pouvoir qui gouverne le monde dans son ordre propre». Antoine Vergote salue le fait que la raison politique, une fois affranchie des Eglises, les a aidées à s’extraire des confusions et à assumer le principe déjà énoncé au XVIIe siècle par le juriste chrétien H. Grotius: «Il faut élaborer le droit humain comme si Dieu n’existait pas».
Autre valeur propre à l’Europe: «l’idée du temps de l’humanité et de la personne comme histoire orientée vers la libération et le perfectionnement de l’homme». Quand idée de progrès et de libération devient une «valeur englobante», elle met en branle les mouvements de libération, de justice sociale, d’aide humanitaire ou encore les contributions à la paix et au bien-être. De plus, «le principe politique de la démocratie a été et reste un des moments forts dans cette conception de l’histoire comme libération progressive de l’homme».
Mais Antoine Vergote pointe aussi une «perversion» de l’idée de progrès quand la raison autonome tourne au «rationalisme arrogant et oppressif». La perversion, avertit-il, ne se limite pas aux dictatures d’hier; certaines aspirations européennes à «un bonheur sans souffrance et même sans peine» laissent le psychologue perplexe sur la réalité du progrès qu’elles annoncent.
La famille comme valeur européenne
Le profosseur Vergote reconnaît aussi comme valeur européenne «la famille basée sur le mariage d’amour monogame, librement conclu». Ici encore, il s’agit d’une valeur fragile, à soutenir par «les réalités sociales et les dispositions juridiques» autant que par les efforts personnels pour harmoniser «l’érotisme habité par des fantasmes peu ou pas conscients, le souci de l’autre, la tendresse affective, le don de la vie et la responsabilité éducative, et tout cela dans une existence professionnellement engagée».
Antoine Vergote souligne enfin comme valeur de l’Europe «sa prise de conscience critique de la menace que la rationalité technologique représente pour l’humanité». Il met en garde contre la survalorisation de «l’utilité» et de «l’efficacité» comme «critères majeurs pour les jugements de valeur». Car la mentalité «utilitariste», dit-il, a pour effet de retirer finalement à une société «sa vie proprement humaine», car cette vie «se déploie avec un certain bonheur dans les activités gratuites ayant une signification symbolique: les arts, l’amour, les relations empreintes d’humanité, les expériences et expressions religieuses, la recherche pour la joie de pénétrer un peu les énigmes du monde et les mystères de l’homme».
Reconnaître ces valeurs à l’Europe, selon Antoine Vergote, n’est pas les dénier aux autres, mais les relier à l’identité européenne. Liées à une alliance historique entre le christianisme et la raison, «elles ne sont pas naturellement universelles». Mais «les imposer par la force les détruirait». (apic/cip/vb/pr)



