Belgique: Le dernier livre de Gabriel Ringlet

«Un peu de mort sur le visage»

Louvain-la-Neuve, 29 décembre 1997 (APIC) Dans son dernier livre, Gabriel Ringlet, vice-recteur de l’Université catholique de Louvain (UCL), invite à une traversée de l’expérience humaine, dans son actualité la plus ordinaire comme dans celle des grands événements du monde. «Un peu de mort sur le visage», c’est un regard pudique et exigeant à la fois sur le jeu des ombres et des clartés qui renvoie quotidiennement à l’expérience de la mort. Non pas celle qui surgit de l’extérieur, mais celle qui vient de l’intérieur, car «une société qui n’apprend pas à mourir toute la mort n’est pas capable de vivre toute la vie».

Il n’y a pas si longtemps, Tahar Ben Jelloun méditait sur les morts laissés sur le sable et dans les flammes de la guerre du Golfe. «Quand le vent se lèvera, écrivait-il, ces cendres iront se poser sur les yeux des vivants. Ceux-ci n’en sauront rien, ils marcheront triomphants avec un peu de mort sur le visage». Le poète a fourni à Gabriel le titre de son petit ouvrage, où les visages d’aujourd’hui croisent ceux d’hier pour méditer, de pas en pas, la question de toute une vie où «la mort marche avec nos pas» ; du coup, «les survivants ne sont pas ceux qu’on pense».

Pour exprimer cette expérience, l’auteur qui est prêtre, théologien et journaliste, a choisi l’écriture narrative et poétique, l’écriture à demi-mot, car il n’est pas besoin de démontrer la lumière, pas plus qu’il ne convient d’afficher la souffrance. La traversée se fait en compagnie des femmes, depuis les mamans d’enfants disparus d’aujourd’hui jusqu’aux femmes de la bible. Chacune offre de quoi méditer «la traversée d’une femme», suggère le sous-titre. Le lecteur découvre ainsi, au fil des pages, que «le merveilleux, l’extraordinaire, est sous nos pieds», pourvu, espère l’auteur, qu’on sache «lire entre les lignes pour rejoindre l’ordinaire».

Le fil d’une résistance

«C’est la femme plus que la mort qui est le fil conducteur, explique d’ailleurs G. Ringlet. Je veux rendre hommage à la résistance des femmes. Ce sont les plus courageuses et les plus discrètes». Le livre est bâti autour de quatre chapitres (»Combat… Caresse Délivrance… Grossesse», plantés entre deux faits divers qui servent d’amorce et de clôture (»Disparition… Dévoilement…»). Ces titres sont autant de mots ouverts sur l’expérience d’une femme: tour à tour, on la voit «bousculer Dieu», le «parfumer», le «libérer» et le «désaltérer». «Il n’y a pas lieu de séparer la marche noire des réfugiés d’Afrique et la marche blanche des citoyens belges qui réclament la dignité. Il n’y a pas à séparer le Rwanda et le Proche-Orient. Ni à séparer les morts personnelles et les morts médiatiques. Sinon, c’est notre propre mort qui risque de devenir illisible», souligne G. Ringlet.

C’est pourquoi il invite son lecteur à partager la quête d’une femme à la recherche de son enfant, à accompagner un ami qui s’en va, à regarder le bulldozer qui recouvre des corps, à contempler le crucifié du Golgotha, à rejoindre le combat de Jacob, à partager l’huile et le pain… Nulle tristesse n’habite ces pages, mais un regard vrai et serein qui invite à «rattacher la terre au ciel», sans lâcher les arbres bien plantés, pour éviter d’être emportés trop vite par le vent… Dieu sait où.

Apprendre à vivre avec une blessure ouverte ne rend pas morose, note G. Ringlet. C’est aussi l’occasion de s’ouvrir à une nouveauté, à un au-delà de l’homme qui se joue, dit-il, à chaque instant du quotidien. Car dès aujourd’hui, «maintenant, malgré le mal, des témoins traversent la mort. Des ressuscités vivent au milieu de nous. Des hommes et des femmes devenus transparents, dont le visage resplendit comme le soleil». (apic/cip/pr)

29 décembre 1997 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 3  min.
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