Pourquoi la recherche sur des embryons humains?

Belgique: Le Père Boné fait le point à la veille d’un sommet de bioéthique à Londres

Bruxelles, 13 septembre 2001 (APIC) Un nouveau Congrès mondial de bioéthique se tiendra les 21 et 22 septembre à l’Université de Londres. Il y sera entre autres questions de la recherche sur les embryons humains. A la veille de cette rencontre, le Père Edouard Boné, jésuite et professeur émérite de l’Université catholique de Louvain (UCL), propose, dans le mensuel «Pastoralia» de l’archevêché de Malines-Bruxelles, quelques points de repère «pour un discernement éthique».

Le Congrès va se tenir en Angleterre où, depuis janvier dernier, «en dépit des appels des plus hautes autorités religieuses du pays», note le Père Boné, les Chambres ont autorisé en janvier dernier l’expérimentation cellulaire sur des embryons humains de moins de deux semaines. Le clonage d’embryons humains à des fins thérapeutiques est autorisé en Grande-Bretagne.

Aux Etats-Unis, les recherches sur les embryons humains se sont multipliées, avec la bénédiction de l’ancien président démocrate Bill Clinton. Après des semaines d’hésitation, son successeur républicain George W. Bush a adopté le 10 août dernier une politique quasi analogue: s’il ne consent pas à financer ces recherches sur des fonds fédéraux, il les autorise sur des embryons existants et congelés.

Sur le vieux continent, toute constitution d’embryons humains à des fins de recherche est en principe interdite par la Convention européenne pour la protection des droits de l’homme et de la dignité de l’être humain. Mais tant que cette Convention adoptée en 1997 par le Conseil de l’Europe n’est pas ratifiée, elle demeure un voeu pieux, remarque le Père Boné. En Belgique, un avant-projet de loi prévoit d’ailleurs la création spécifique d’embryons à des fins de recherche. En France, le Conseil d’Etat a refusé, à une voix près, un avant-projet de loi qui autorisait non seulement l’utilisation d’embryons humains surnuméraires, mais également l’utilisation de «cellules souches» obtenues «par transfert de noyaux de cellules somatiques», technique typique du clonage. Quant à l’Allemagne, bien que la loi interdise la création d’embryons humains à des fins de recherche, les puissants intérêts industriels de la «Deutsche Forschung Gesellschaft» l’ont amené à conclure un accord pour ne pas créer d’embryons sur place… mais les importer d’un laboratoire de Haïfa en Israël!

La situation juridique est donc loin d’assurer une protection stricte et uniforme à l’embryon humain. Mais qu’est-ce qui pousse donc la recherche dans cette direction?

Des raisons d’aller de l’avant…

Aussi étrange que cela paraisse après trois millions d’années d’expérience, observe le Père Boné, l’être humain sur terre reste encore très ignorant de son développement depuis les tout premiers stades. «Dieu sait pourtant s’il serait utile de mieux comprendre cette histoire des toutes premières semaines de l’existence afin d’en mieux garantir le devenir ultérieur et de prévenir les échecs, les accidents géénétiques, les fausses couches, les malformations congénitales, ou simplement pour mieux connaître et corriger les causes de stérilité, tous accidents générateurs de déceptions, de frustrations, d’épreuves, sinon de drames pour le couple et la fratrie, et d’abord bien entendu, le cas échéant, pour l’embryon et le foetus lui-même. Nous avons donc beaucoup à apprendre encore au niveau de l’embryogenèse».

D’autres raisons sont liées à l’espoir de trouver, grâce aux cellules souches embryonnaires, le moyen de traiter, par exemple, les maladies de Parkinson et d’Alzheimer, le diabète, sans oublier les grands brûlés… Les cellules souches embryonnaires, explique le spécialiste, «sont recueillies à partir de la masse cellulaire interne d’embryons de quatre à cinq jours, au stade de blastocyste: mises en culture, ces cellules «totipotentes» peuvent se différencier dans divers sens jusqu’à produire une large série de tissus organiques et être dès lors utilisées comme greffes pour traiter différentes affections du sng, du muscle, des systèmes immunitaires ou nerveux; associées à une thérapie génique, elles seraient même susceptibles de corriger des affections d’origine génétique».

Le Père Boné ne cache pas qu’il existe des raisons «moins nobles peut-être mais non moins réelles» de se lancer dans la recherche sur les embryons. D’importants intérêts économiques et financiers sont en jeu, en effet et font aisément alliance avec la course aux honneurs et à la carrière, au pouvoir et aux budgets, tant de la part des individus que des équipes de chercheurs.

La levée d’un tabou

Qu’on ne s’y trompe pas: la recherche ne se fait pas tout à fait sans garde-fou. Tout simplement parce que l’expérimentation sur l’être humain ne peut se faire sans précaution. Or, dans la recherche, un temps vient où cette expérimentation directe sur le sujet humain est inévitable: l’évaluation d’une nouvelle thérapeutique notamment ne peut se contenter de la seule expérimentation sur l’animal.

C’est ainsi que, dans différents pays, des protocoles de recherche précis et rigoureux ont vu le jour, note le Père Boné, pour définir par exemple les limites à ne pas franchir lorsque qu’une personne est soumise à une expérimentation sans qu’un bénéfice thérapeutique direct soit attendu… Des normes tout aussi rigoureuses définissent l’expérimentation sur des sujets mineurs ou aux capacités déficientes. Alors, s’est-on demandé, pourquoi pas sur l’embryon?

Cinq raisons de dire non

Sur la base de différentes études, le Père Boné avance, quant à lui, cinq raisons de dire non à la recherche sur les embryons humains: «La recherche envisagée ne se limite pas à une simple observation sans préjudice ou risque sérieux pour l’individu concerné. Elle porte directement atteinte à son intégrité: en l’occurrence, en effet, l’embryon produit pour la recherche est réduit à l’état de pur objet d’expérimentation, destiné à être sacrifié et, en fin de parcours, proprement détruit. Le cas de figure est donc radicalement différent de la recherche autorisée parfois sur des personnes humaines, fût-ce moyennant procuration. La personne humaine ne peut jamais être sacrifiée pour un intérêt général si élevé soit-il, ou réduit à l’état de pur objet de recherche: voilà ce que déclare non seulement la morale chrétienne, mais, depuis Kant, son expression laïque reconnue par l’entièreté du monde civilisé»;

L’embryon humain mérite «un respect, des égards particuliers». Même si la loi ne reconnaît le statut de sujet qu’à l’enfant qui est né, le droit hésite à ravaler l’embryon au rang d’»objet» ou de «chose». Certes le débat sur le statut de l’embryon n’est pas clos, mais il n’appartient pas à la science de décider s’il s’agit ou non d’une «personne», souligne le Père Boné. A défaut d’un consensus sur le plan philosophique, il vaut la peine, d’un point de vue éthique, de relever la prudence des législations européennes: «Il ne s’en trouve aucune pour déclarer voire même sous-entendre que l’embryon in vitro est une personne humaine au sens plein du terme, mais dans tous les pays où des dispositions légales ont été adoptées, il n’en est aucune non plus qui traite l’embryon in vitro comme une pure et simple chose»;

Personne potentielle?

L’embryon serait-il une personne «potentielle»? Le Père Boné refuse de lier le sort de l’embryon à cette hypothèse ambiguë: le potentiel serait-il irréel? Il affirme, au contraire: «L’embryon est le vrai début d’une vie humaine originale et suscite dès lors un réflexe éthique de dignité». Il est même absurde de voir au début l’embryon comme un être «inanimé», sans «âme». C’est pourquoi, enchaîne le Père Boné, les documents officiels de l’Eglise catholique demandent aujourd’hui que «l’être humain soit respecté et traité comme une personne dès sa conception et que donc, dès ce moment, lui soient reconnus les droits de la personne». Par ce langage, explique le Père Boné, le magistère ecclésial ne vise pas à trancher pas le statut philosophique de l’embryon, mais demande qu’on agisse avec l’embryon «comme on le fait avec une personne». Bref, «c’est une position prudentielle qui entend garantir le plus grand respect possible à ce début d’une vie humaine, sans porter aucunement atteinte à sa vie ou à sa dignité»;

Perspectives redoutables

La recherche sur les cellules embryonnaires est-elle concernée? Même si l’on ne parle seulement de «cellules», il faut garder à l’esprit, insiste le Père Boné, que «ces cellules ne peuvent être obtenues que par culture in vitro d’embryons sur lesquelles elles seront prélevées». Ce procédé interdit d’ailleurs toute transplantation ultérieure de l’embryon à des fins de procréation. On se «sert» donc d’un embryon, puis on le rejette! Et en attendant, la voie est même ouverte au clonage pour la reproduction!;

Au-delà des problèmes posés par une recherche qui tend à réduire l’embryon à «un pur matériau biologique, banalement instrumentalisé», le Père Boné avance une cinquième raison de dire non à ce type de recherche. Elles ouvrent, écrit-il, «un univers de perspectives redoutables bouleversant radicalement nos imaginaires sociaux les plus fondamentaux; les conséquences sur la famille, la parentalité, la génération, la société en général, l’humanitude, la dignité de la vie humaine, le respect de la fragilité, inattention au handicap, la solidarité en toutes ses manifestations sont incommensurables. Il y a lieu de ne pas le sous-estimer… Et on comprend aisément les réticences, les hésitations, les moratoires, les appels à la réflexion, et même les condamnations et les interdits formulés, de droite et de gauche, par les instances non seulement religieuses, mais professionnelles ou éthiques, au niveau national ou international». (apic/cip/pr)

17 septembre 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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