Le responsable de Caritas Uvira redoute des massacres
Belgique: Menacé de mort au Kivu, Bruno Miteyo témoigne à Bruxelles
Bruxelles, 6 mars 2000 (APIC) Bruno Miteyo, coordinateur de Caritas pour le diocèse d’Uvira au sud du Kivu, est aujourd’hui menacé de mort. Ses partenaires européens lui ont conseillé de se décharger pour quelque temps de ses responsabilités dans l’Est du Congo. De passage à Bruxelles, ce père de quatre enfants a confié ses principales préoccupations avant de regagner l’Afrique.
B. Miteyo se sait menacé depuis plusieurs semaines. «Et plus encore, raconte-t-il, depuis que j’ai perdu un de nos collaborateurs, Armand Thamba, assassiné le 17 décembre après-midi, en pleine ville de Bujumbura au Burundi. Depuis, j’ai veillé à mettre ma famille en sécurité. Mais il n’y aura de véritable sécurité dans la région que lorsqu’il n’y aura plus de forces d’occupation étrangères, qui pratiquent elles-même le pillage et la réépression et qui n’empêchent pas le banditisme».
La détérioration de la situation dans la région des Grands Lacs a été précipitée par les régimes autoritaires, qui se sont enrichis en laissant l’économie à l’abandon, explique Hubert De Maere, responsable de l’aide d’urgence et de la réhabilitation au sein de Caritas Secours International à Bruxelles. La longue présence de réfugiés rwandais dans l’est du Congo, après le génocide de 1994, n’a rien arrangé. Puis ce fut de l’automne 1996 au printemps 1997 la «guerre de libération» menée par Laurent Kabila, qui s’est ensuite autoproclamé président de la République démocratique du Congo.
Dans sa «guerre de libération» contre le régime de Mobutu, rappelle H. De Maere, Laurent Kabila s’est servi des populations Banyamulenge comme fer de lance pour la reconquête du pouvoir. Les Banyamulenge, c’est en quelque sorte l’ethnie tutsie du Congo, estimée à environ à 30’000 personnes. Depuis la reconquête du pouvoir par les Tutsis au Rwanda, les Banyamulenge ont souvent fai parler d’eux. Sous Mobutu, dès le moment où des élections libres ont été réclamées, les Banyamulenge étaient mal vus par le régime, qui ne les reconnaissait pas comme de «vrais Congolais», ce qui les privait d’office de droits politiques. Les Banyamulenge se sentent pourtant chez eux au Kivu, bien plus que sur les territoires voisins du Rwanda et du Burundi, où l’on ne souhaite pas leur présence. En revanche, leur présence au Kivu a facilité la pénétration des militaires tutsis du Rwanda et du Burundi, qui se maintiennent sur place désormais comme forces d’occupation. Depuis des mois, le président Kabila lui-même dénonce ces forces d’occupation, même s’il est mal placé pour dénoncer les «occupants» qu’il a lui-même attirés sur son terrain, remarquent souvent les observateurs.
Cette «occupation», souligne H. De Maere, est extrêmement mal supportée par la population du Kivu, qui a toujours opposé une grande résistance à tout pouvoir occupant et qui voit la région dépouillée de ses ressources. Le pillage est d’ailleurs systématique: les soldats étrangers se nourrissent sur le dos de la population locale et se paient en procédant à diverses exactions. En outre, une partie de l’or de l’Est du Congo semble acheminée au Rwanda, qui est arrivé, grâce au Kivu, jusqu’à exporter trois fois plus de café qu’il n’en cultive!
Durcissement des tensions ethniques
Tout semble aujourd’hui réuni pour dresser violemment la population autochtone du Kivu contre les forces d’occupation étrangère. Et surtout contre l’ethnie tutsie à laquelle sont assimilés Rwandais et Banyamulenge! «La tension interethnique est très grande et très grave», souligne à son tour Bruno Miteyo. De nombreux faits l’attestent. Par exemple, les populations autochtones refusent de vendre aux Tutsis des produits aussi élémentaires que des bananes ou du savon, ou bien on double les prix pour eux! On voit se multiplier les provocations ethniques dans le langage et dans les gestes.
Dans la semaine du 7 au 12 février, où la cité d’Uvira était au centre d’une grève générale et d’une opération ville morte, des tracts ont circulé qui visaient nommément les Tutsis. «Les Tutsis doivent comprendre, pouvait-on lire, que le pouvoir ne s’obtient pas par les armes, mais par la collaboration avec la population». «Or, la collaboration avec la population, poursuit B. Miteyo, c’est précisément ce que fait au Kivu la résistance armée contre les forces d’occupation. Cette résistance armée est animée par les groupes Mayi-Mayi. Ceux-ci peuvent nouer des alliances avec d’autres groupes de résistance dans la région, comme le FDD burundais. Les risques d’affrontement et donc de massacres augmentent de jour en jour». Des combats récents confirment les craintes exprimées du côté de Caritas.
«Dans la nuit du 9 au 10 février, rapporte B. Miteyo, des groupes armés de Mayi-Mayi ont, pour la première fois, attaqué à Uvira les positions militaires des «occupants», ont pillé leurs dépôts d’armes et de munitions et ont forcé les «occupants» qu’ils assaillaient à transporter ce butin dans la montagne. Or, dans la nuit du 1er au 2 mars, il y a eu contre-attaque des positions mayi-mayi dans la montagne par les forces d’occupation. Plusieurs contre-assaillants ont été tués. Ce qui tend à montrer que les Mayi-Mayi sont bien organisés. Mais s’ils ne l’emportaient pas, on devine contre qui se retourneraient les représailles: contre la population. Les gens du Kivu en ont assez des occupants, qui n’ont aucune emprise sur la région, aucun crédit politique et ne se sont dotés d’aucune administration. Ce sont de pures forces d’occupation et même des assistés. Ils vivent sur le dos de la population, pompent les richesses locales, pratiquent le pillage, exercent des représailles. Pendant ce temps, en bordure des capitales Kigali au Rwanda et Bujumbura au Burundi, on voit de belles maisons pousser comme des champignons pour les préférés du nouveau régime à claire dominante tutsie».
Le tragique de la menace qui se profile, selon les responsables de Caritas, est que la tension va se crisper non pas sur les injustices, mais sur l’appartenance ethnique. Et sous cet angle, la société civile du Kivu n’est pas davantage prête à faire confiance à Kabila: le meneur de la «guerre de libération» d’hier n’a pas hésité à dénoncer par la suite «l’occupation tutsie» des militaires qu’il avait appelés en renfort du Rwanda. Aujourd’hui, un de ses proches collaborateurs est un dirigeant Mayi-Mayi, appelé à la direction de l’Etat-Major militaire général à Kinshasa.
Caritas en position délicate
Les événements actuels du Congo comme les drames qui peuvent se passer en d’autres pays du monde mettent Caritas en position délicate. «Nous avons beau nous méfier des réflexes partisans. On ne sait jamais comment on est perçu», note H. De Maere. «Nous avions la chance, à Uvira, de disposer jusqu’ici de Bruno Miteyo, originaire du Kasaï et donc bien à distance des tensions propres à la région des Grands Lacs. Mais notre collaborateur est aujourd’hui sur la liste noires des personnes à abattre et nous ne savons même pas qui lui en veut ni pourquoi. Mais les réactions qu’il nous arrive d’entendre nous permettent d’imaginer les reproches: chacun admet volontiers que Caritas vienne en aide à sa famille et à ses amis; certains n’admettent pas que nous portions aussi le même souci à l’égard de leurs ennemis».
Et Hubert De Maere de montrer une photo prise fin janvier au nord de Bujumbura. On y voit un véhicule blindé tout terrain, dont le pare-brise et une vitre latérale ont été atteints par plusieurs impacts de fusils mitrailleurs. «Le véhicule, raconte-t-il, est un des deux véhicules blindés dont dispose Caritas à travers le monde. Ce jour-là, trois collaborateurs de Caritas, dont un Belge, revenaient d’une mission auprès des Centres d’accueil créés pour les populations qui souffrent de dénutrition au Nord du Burundi. Ils sont tombés dans une embuscade: des militaires entourés de civils armés les ont forcés à s’arrêter à un endroit, puis ont commencé à mitrailler le véhicule. Le chauffeur a eu le réflexe de partir en marche arrière à vive allure. Les trois occupants s’en sont sortis sains et saufs. A peine une heure auparavant, un autre collaborateur de Caritas, passant au même endroit dans un véhicule non blindé, avait eu un tout autre réflexe: au lieu de s’arrêter auprès des militaires qui lui faisaient signe, il avait foncé… ce qui lui a aussi sauvé la vie». (apic/cip/pr)




