Un procès historique pour crimes liés au génocide de 1994
Belgique: Quatre Rwandais, dont deux religieuses, aux assises à Bruxelles
Bruxelles, 17 avril 2001 (APIC) Un procès historique s’est ouvert le 17 avril devant la cour d’assises de Bruxelles. Pour la première fois en Belgique, quatre personnes de nationalité rwandaise, dont deux religieuses bénédictines, doivent répondre d’une participation à des crimes de droit international liés au génocide rwandais de 1994. Les faits graves qu’on leur reproche se sont passés dans la préfecture de Butare, au sud du Rwanda, et ont entraîné la mort de milliers de personnes entre le 17 avril et le 7 mai 1994.
Vincent Ntezimana, un professeur d’Université de 39 ans, est accusé d’avoir participé à l’exécution de plusieurs Tutsis et d’avoir facilité le massacre de toute une famille. Il serait l’auteur d’un appel à l’élimination des Tutsis. Alphonse Higaniro, 52 ans, est un ancien ministre du président défunt Habyarimana. Il était patron d’une fabrique d’allumettes, y aurait engagé d’anciens militaires devenus membres des redoutables milices Interahamwe, qui utilisaient les véhicules de la société pour commettre leurs tueries. Ce patron d’entreprise aurait aussi incité par ses écrits au «nettoyage» ethnique. Consolata Mukangango (Soeur Gertrude), 42 ans, était, au moment des faits, supérieure du monastère de Sovu, où vivait également sa consoeur inculpée Julienne Mukabutera (Soeur Kisito), 36 ans. Toutes deux sont accusées d’avoir livré aux génocidaires plusieurs centaines de réfugiés qui avaient cherché asile dans leur couvent. Les quatre accusés nient ces accusations.
Les deux premiers avaient été arrêtés dès avril 1995 à Bruxelles, puis ont été remis en liberté provisoire. Les deux religieuses vivent depuis août 1994 en Belgique, où elles ont été accueillies discrètement au monastère bénédictin de Maredret, près de Namur, après avoir été évacuées vers le Zaïre puis vers la France. C’est en vertu d’une loi du 16 juin 1993 que les tribunaux belges sont désormais compétents pour juger des crimes de droit international, quels que soient les lieux du crime, les nationalités des accusés ou des plaignants, ou leurs lieux de résidence. Cette loi a été élargie en février 1999 aux «crimes contre l’humanité» et aux «génocides».
Les faits reprochés aux quatre accusés rwandais sont qualifiés de «crimes de droit international» selon les termes de la loi de 1993. Ces accusations ont été établies sur la base d’un dossier d’instruction constitué par le juge Damien Vandermeersch, au départ de plaintes des familles des victimes et moyennant plusieurs commissions rogatoires à l’étranger. Le procès devant la cour d’assises présidée par Luc Maes pourrait durer de six à huit semaines. Les deux premières audiences ont été consacrées essentiellement à la constitution du jury populaire de 12 membres (et de 12 suppléants), puis à la lecture de l’acte d’accusation.
Témoignages accablants pour deux religieuses
Les faits mis à charge des deux religieuses dans l’acte d’accusation ont été reconstitués sur la base de divers témoignages. Le procès, où plus de 170 témoins ont été cités à comparaître, devrait permettre de confirmer, de nuancer, ou d’infirmer les accusations.
Peu après l’assassinat du président Habyarimana, des réfugiés se sont présentés au monastère de Sovu les 17 et 18 avril 1994. La supérieure du couvent, Soeur Gertrude, craignait qu’un hébergement massif de réfugiés ne signale son monastère comme un asile tutsi et ne désigne les religieuses comme cibles pour les milices et pour les exterminateurs proches de l’ancien régime. C’est dans cet état d’esprit que Soeur Gertrude et Soeur Kisito ont quitté le monastère le 18 avril et sont revenues accompagnées de militaires, qui ont donné ordre aux réfugiés de quitter le couvent et les ont refoulés vers le centre de santé. Pour ne pas être accusée de complicité avec les Tutsis, Soeur Gertrude aurait aussi refusé de leur distribuer de la nourriture spécialement apportée pour eux. L’instruction a révélé que, malgré leurs dénégations, les deux religieuses accusées entretenaient de fort bonnes relations avec le chef de la milice Emmanuel Rekeraho. Soeur Gertrude lui avait remis le 8 avril le minibus du couvent et avait obtenu l’assurance que ce tueur aujourd’hui condamné à mort dans son pays ferait tout pour protéger la supérieure. En outre, Soeur Kisito avait deux frères qui avaient rejoint les rangs des milices Interahamwe, où elle était nommément saluée comme «soeur de sang».
Les réfugiés tutsis de Sovu sont victimes d’une première tentative d’attaque le 21 avril 1994. Ils sont refoulés à l’intérieur du centre de santé et sont encerclés par nombre de Hutus, d’Interahamwe et de militaires. Ceux qui tentent de fuir sont abattus à coups de machettes par des villageois. Les militaires s’en vont, mais promettent de revenir le lendemain pour lancer l’assaut. Ce dont le chef Rekeraho préviendra les deux religieuses, selon ses propres déclarations.
Participation active aux massacres
Au petit matin du 22 avril, le centre de santé est effectivement attaqué par des militaires armés de grenades et d’armes à feu. Les milices Interahamwe et la population hutue pénètrent dans le centre, où les réfugiés affaiblis sont massacrés à coups de machettes, de massues et de houes. Un «travail» que le chef Rekeraho se rappelle avoir «supervisé». Ce dernier reviendra l’après-midi pour constater que des réfugiés se sont retranchés dans le garage du centre de santé. Les assaillants décident alors d’en bloquer la porte pour les brûler vifs. Des témoins assurent avoir vu Soeur Gertrude et Soeur Kisito amener du couvent deux jerrycans d’essence, qui ont servi à mettre le feu au garage, où se massaient de 500 à 700 personnes. Pour cette seule journée, des policiers ont cité le chiffre de 7’000 morts. Après ce massacre, la supérieure du couvent a incité ses consoeurs à fuir, mais aurait refusé la même solution aux réfugiés survivants qui se cachaient au monastère ainsi qu’aux membres des familles des religieuses tutsies qui y étaient accueillis. Trois religieuses tutsies refuseront d’ailleurs de partir pour rester auprès des leurs proches.
Le 23 avril, quand le chef Rekeraho arrive à Sovu pour enterrer les victimes du massacre de la veille, il s’étonne d’apprendre que des soeurs sont parties en direction de Ngoma et va les ramener sous escorte. Deux jours plus tard, le 25 avril, il revient au couvent où il sait que se trouvent encore plusieurs réfugiés. Des milices Interahamwe attendent devant le portail. Il livrera à leur tuerie deux groupes de réfugiés sur trois groupes préalablement «triés». Certains membres de la famille des religieuses tutsies seront provisoirement épargnés sur décision arbitraire, dans une journée où 600 morts supplémentaires seront comptés. Soeur Gertrude aurait incité les réfugiés à sortir afin de préserver les bâtiments du monastère. Au lendemain de ce nouveau massacre, il subsiste trente réfugiés tutsis au monastère, dont les deux frères de Soeur Marie-Bernard Kayitesi et une nièce de Soeur Scholastique Muykangira avec petit garçon de 18 mois.
Des réfugiés venus «d’une manière désordonnée»
Le 5 mai, Soeur Gertrude écrit au bourgmestre pour se plaindre de la présence de ces réfugiés «venus de manière désordonnée» et le supplie de les déloger dans les 24 heures «pour que les travaux habituels du monastère se poursuivent sans inquiétude». Soeur Gertrude aurait même pris la voiture disponible pour aller chercher le bourgmestre et son assistant, qui sont revenus accompagnés de policiers en armes, tandis que des milices encerclaient le monastère. Les trente réfugiés seront expulsés du monastère, puis massacrés en cours de route. Aujourd’hui, les deux religieuses tutsies qui ont perdu des membres de leur parenté sont parmi les plaignantes contre leur ancienne supérieure. Elles disent même avoir subi des pressions pour revenir sur leurs accusations. Contre l’avis des autorités bénédictines, elles ont finalement choisi de regagner le Rwanda et de prendre leur distance par rapport à la vie religieuse qu’elles ont connue. (apic/cip/bb)



