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Benoît XVI critique la «dictature d'idéologies apparemment humanistes»

Benoît XVI, à 93 ans, se défend des critiques concernant son rôle de pape émérite. Dans une interview publiée le 4 mai 2020 dans le cadre d’une vaste biographie écrite par le journaliste Peter Seewald, le pape allemand explique les motifs et la signification de sa démission en 2013.

Benoît XVI nie que les cas de corruption au Vatican ou le scandale des «Vatileaks», dans lequel son majordome avait remis des documents secrets à un journaliste, aient été la cause ou la raison de cette démarche, unique dans l’histoire contemporaine de l’Eglise. Sa démission, en effet, a constitué la première renonciation d’un pape depuis celle de Grégoire XII en 1415.

L’ouvrage de Peter Seewald ‘Benoît XVI – Une vie’ | DR

Vaste biographie du pape émérite  

Dans l’ouvrage de 1’184 pages intitulé Benedikt XVIEin Leben (Benoît XVI – Une vie, pour le moment uniquement en allemand) paru chez l’éditeur allemand Droemer Knaur, à Munich, le pape émérite s’explique sur son retrait et dénonce les menaces qui pèsent sur l’Eglise et la papauté.

Dans la biographie parue le 4 mai, Benoît XVI critique une «dictature mondiale d’idéologies apparemment humanistes». Celui qui les contredit est exclu du consensus social de base, déplore-t-il. Il réitère son opposition au mariage homosexuel. «Il y a cent ans, on aurait jugé encore absurde de parler de mariage homosexuel, aujourd’hui, on est excommunié quand on s’y oppose», accuse-t-il. «C’est la même chose pour l’avortement ou la création d’êtres humains en laboratoire», ajoute-t-il.

Un «credo antichrétien» s’impose au plan mondial

Plus que les «Vatileaks», le pontife pointe comme «vraie menace pour l’Eglise» l’avènement dans la société moderne, au plan mondial, d’un «credo antichrétien». Commentant la situation de l’Eglise au XXIe siècle, il estime que les événements ont montré que «la crise de la foi a surtout conduit à une crise de l’existence chrétienne».

Le pape émérite souligne que sa démission «n’a absolument rien à voir avec tout cela», à savoir les cas de corruption au Vatican ou le scandale des «Vatileaks». Vers la fin de son pontificat, il lui était apparu clairement qu’en dehors d’une éventuelle démence, «d’autres formes de capacité insuffisante à exercer correctement sa fonction sont également possibles».

Signature d’une déclaration conditionnelle de démission

Dans ce contexte, l’ancien pape a révélé que, comme ses prédécesseurs Paul VI et Jean Paul II, il avait signé une déclaration conditionnelle de démission «en cas de maladie rendant impossible le bon exercice de la fonction». Joseph Ratzinger l’avait déjà fait «relativement tôt» dans son pontificat commencé en 2005.

La nouvelle biographie sur le pape émérite, qui aurait dû paraître au printemps 2019, contient de nouvelles informations et perspectives. Le biographe Peter Seewald s’est entretenu, pour ce faire, avec le pape démissionnaire, son frère et son entourage immédiat. En plus des circonstances et de la planification de la démission de Benoît XVI en 2013, dont seule une poignée de confidents étaient informés par avance, l’ouvrage aborde également la manière de traiter le scandale des abus sexuels dans l’Eglise. La biographie fouillée avec photos a été offerte à Benoît XVI le jour de son anniversaire, le 16 avril dernier. Elle sera traduite en anglais, espagnol, français et polonais.

Face aux critiques de théologiens

La biographie se termine par un entretien intitulé ‘Dernières questions à Benoît XVI’. Ce dernier chapitre est une interview réalisée par Peter Seewald à l’automne 2018. Joseph Ratzinger y traite en détail de la critique de sa démission ainsi que de son rôle de pape émérite. Il révèle également que, contrairement à ses intentions antérieures, il a maintenant écrit un testament spirituel pour sa retraite. Il ne fait cependant aucune allusion à son contenu.

Le pape retraité répond aux critiques concernant sa démission. La fonction de «pape émérite» qu’il a créée doit être comparée, souligne-t-il, à celle d’un évêque qui a démissionné pour raison d’âge. Cette figure juridique pourrait aussi s’appliquer à l’évêque de Rome, car «cette forme juridico-spirituelle évite toute idée de coexistence de deux papes: un siège d’évêque ne peut avoir qu’un seul titulaire. En même temps, elle exprime un lien spirituel qui ne peut être enlevé en aucune circonstance».

Un fermier bavarois retraité

En outre, le pontife émérite compare sa situation à celle d’un fermier bavarois retraité, qui a cédé la ferme à son fils, vit dans le «Stöckli» [petite maison où se retiraient les parents retraités] et a renoncé à ses droits paternels.

Benoît XVI s’oppose aussi avec véhémence aux accusations d’ingérence dans les débats publics après sa démission. C’est «une distorsion malveillante de la réalité». Il laisse entendre qu’il y avait des raisons pour lesquelles certains veulaient simplement «me faire taire».

Certains voudraient «me faire taire»

Concernant les relations avec son successeur, Benoît XVI remercie Dieu que «l’affection chaleureuse du pape François» lui permette de mettre en œuvre l’idée d’un pape émérite. Depuis leur première rencontre après son élection en 2013, assure Joseph Ratzinger, il y a une amitié personnelle qui «est non seulement restée mais a grandi» depuis lors.

Peter Seewald, 65 ans, a déjà publié quatre livres d’entretiens avec Joseph Ratzinger/Benoît XVI dans le passé, qui sont devenus des best-sellers. Le plus récent, Dernières conversations, a été publié en 2016. A ce jour, la biographie la plus détaillée était celle de Joseph Ratzinger lui-même, parue en 1998 sous le titre Aus meinem Leben (1927-1977), et traduite en français Ma vie: souvenirs 1927-1977, chez Fayard en avril 2005. (cath.ch/kathpress/be)

La «puissance spirituelle de l’Antéchrist»
Le site conservateur américain LifeSiteNews avait déjà publié, le 1er mai 2020, un court extrait de la nouvelle biographie de Benoît XVI. Dans ce dernier ouvrage, relève le site «pro life», le pape allemand affirme voir, dans l’acceptation sociale généralisée de l’avortement et du mariage homosexuel, l’avènement d’un «credo antichrétien» mondial dans lequel il voit l’œuvre de la «puissance spirituelle de l’Antéchrist».
Selon les passages publiés dans la presse allemande et l’agence de presse DPA, Joseph Ratzinger se dit victime d’une «déformation malveillante de la réalité» et déclare que «le spectacle des réactions venues de la théologie allemande est tellement aberrant et malveillant que je préfère ne pas en parler (…). Je préfère ne pas analyser les vraies raisons pour lesquelles on veut tout simplement faire taire ma voix».

L’ouvrage controversé du cardinal Sarah
L’annonce, le 12 janvier 2020, de la publication du livre Des profondeurs de nos cœurs, signé par le cardinal Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, avec une contribution de Benoît XVI, avait provoqué de vifs débats. A sa demande, le nom du pape émérite avait été retiré en tant que co-auteur de l’ouvrage qui défend ardemment le célibat sacerdotal.
Certains avaient reproché à l’ouvrage d’interférer avec les orientations du pape François concernant le célibat sacerdotal. Des commentateurs étaient allés jusqu’à s’interroger sur le rôle du pape émérite et avaient remis en cause la réalité de sa participation à ce livre. Pour eux, l’ouvrage n’arrivait pas par hasard, au moment crucial où le pape François s’apprêtait à publier l’exhortation apostolique post-synodale sur l’Amazonie. JB

Mgr Joseph Ratzinger, avant qu'il ne soit élu pape sous le nom de Benoît XVI | © Keystone)
4 mai 2020 | 16:35
par Jacques Berset
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