Le travail rend-il malades ceux qui l’exercent ?
Berne: Caritas Suisse se penche sur la souffrance psychique dans le monde du travail
Berne, 27 janvier 2006 (Apic) Le travail rend-il psychiquement malades ceux qui l’exercent ? En Suisse, parmi les nouveaux bénéficiaires de rentes de l’Assurance Invalidité (AI), plus du tiers sont en effet des personnes «psychiquement invalides». C’est pour tenter d’expliquer ce phénomène qui prend des proportions inquiétantes que plus de 350 personnes issues des secteurs social, économique et politique se sont réunies vendredi à Berne pour le traditionnel «Forum de Caritas».
Le monde du travail en Suisse devient de plus en plus sélectif, «pathogène» et «excluant», ont constaté les participants du Forum de Caritas intitulé «Relégués à l’AI – la souffrance psychique dans le monde du travail». Selon l’Office fédéral de la statistique, près de la moitié des personnes actives sont soumises à d’importantes contraintes nerveuses sur leur lieu de travail.
Bien que la Suisse passe pour l’un des pays les plus riches du monde, Caritas Suisse affirme qu’un million de personnes sont touchées par la pauvreté, dont une bonne partie relèvent de l’aide sociale. «Même s’il manque encore une statistique exacte et systématique, il y a en Suisse entre 300’000 et 500’000 personnes qui dépendent de l’aide sociale», a ainsi affirmé Ruedi Meier, directeur des Affaires sociales de la ville de Lucerne et président de l’Initiative des villes, domaine de la politique sociale.
Le marché du travail exclut toujours davantage
Pour le Lucernois, aujourd’hui davantage qu’hier, on a tendance à exclure plus rapidement du marché du travail des personnes pour lesquelles il est ensuite difficile de retrouver un emploi. De toute façon, a-t-il souligné, le plein-emploi n’est plus garanti en Suisse depuis une décennie: le développement économique et social depuis le début des années 90 ne peut plus fournir un travail pour tous, et malgré l’amélioration des indicateurs économiques, il y a toujours en Suisse quelque 145’000 chômeurs, sans compter les nombreux travailleurs au bénéfice d’une retraite anticipée ou ceux qui ont été dirigés sur l’AI. Et même dans ces circonstances difficiles, le peuple suisse a accepté que l’on raccourcisse drastiquement la durée des indemnités de chômage!
Les bénéficiaires d’aide sociale – qui s’ajoutent à ces catégories – n’ont jamais été aussi nombreux depuis longtemps, et la tendance va se renforcer, car le marché du travail, même en croissance, ne fournit plus assez d’emplois. Sans efforts supplémentaires de la part de l’économie, des nouveaux partenariats entre l’économie et l’aide sociale ainsi que de nouvelles pistes en matière d’aide sociale, «les problèmes vont devenir toujours plus importants, et ils ne sera pratiquement impossible de les maîtriser et de les financer.»
Pour Blaise Matthey, directeur général adjoint de la Fédération des entreprises romandes (FER), l’augmentation des rentes pour causes psychiques inquiète le patronat. D’abord parce que l’employeur finance paritairement la cotisation de l’AI, sans parler de la prévoyance professionnelle (2ème pilier). Ensuite, parce que l’augmentation du nombre d’invalides – les bénéficiaires de rentes AI ont passé, de 1992 à aujourd’hui, de 3,2% à 5,4% de la population en âge de travailler – a des effets susceptibles d’affaiblir la place économique suisse.
Le patronat, a-t-il affirmé, s’inquiète depuis plusieurs années de l’augmentation des cas de rentes AI pour les malades psychiques. Il salue le fait que la 5e révision de l’AI remette au goût du jour la réadaptation des malades, qui prime sur l’octroi d’une rente. «On avait un peu oublié ce noble fondement de l’AI», a-t-il lancé.
Blaise Matthey s’est dit particulièrement inquiet par la progression des jeunes – «l’avenir de la société» – parmi les nouveaux bénéficiaires de rentes d’invalidité, notamment «des jeunes vivant en marge de la société et n’éprouvant pas vraiment l’envie de s’intégrer au monde du travail». Notons que la 5e révision de l’AI est au sommet de l’agenda politique suisse et devrait être traitée lors de la session de mars du Conseil national.
L’heure est à la coopération, non à la concurrence
Carlo Knöpfel, qui dirige le secteur Etudes de Caritas Suisse, a plaidé pour une meilleure collaboration entre les différentes institutions sociales. Pourtant, a-t-il remarqué, «sur le terrain, il y a davantage de concurrence que de coopération, on agit davantage les uns contre les autres que les uns avec les autres. Cette dérive est encore accentuée par la structure fédérale du système de sécurité sociale». Et d’expliquer que la Confédération et les cantons – fédéralisme oblige! – se querellent sans cesse au sujet de la prise en charge des coûts.
Pour éviter que les malades ne se perdent dans les dédales des diverses institutions et que beaucoup de temps ne soit ainsi perdu alors qu’il faudrait identifier le plus vite possible une situation pouvant déboucher sur l’invalidité, Carlo Knöpfel propose le «guichet social», ou «guichet unique». Les personnes ayant besoin d’aide n’auraient de ce fait qu’un interlocuteur à qui adresser toutes leurs demandes.
Gagnants et perdants de la flexibilisation du travail
Gudela Grote, professeur de psychologie du travail et des organisations à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich, s’est demandé si la flexibilisation croissante du travail – télétravail, horaire annuel, contrats à durée déterminée ou salaire au mérite – ne créaient pas de nouveaux dangers potentiels. Des dangers qui, en même temps, sont autant d’opportunités nouvelles pour les travailleurs, pour peu qu’ils soient du bon côté de la barrière. Et de se demander en effet si une fracture n’était pas en train de s’ouvrir entre les gagnants et les perdants de la flexibilisation du travail.
Caritas Suisse avait également invité à Berne les cabarettistes Gusti Pollak (Bolligen) et Pierre Miserez (Genève) pour contrebalancer le sérieux des propos tenus dans la salle du «Kultur-Casino». (apic/be)




