Pluralisme des valeurs ou perte des valeurs?

Berne: Journée de formation en compagnie de 180 religieuses et religieux de Suisse

Berne, 21 septembre 2006 (Apic) Près de 180 religieuses et religieux de Suisse se sont retrouvés le 19 septembre à Berne pour une journée de réflexion sur le thème: «Berne: Journée de formation en compagnie de 180 religieuses et religieux de Suisse». Le Père Hansruedi Kleiber, ancien provincial des jésuites en Suisse, a captivé son auditoire par une analyse fine et imagée sur les changements de valeurs dans notre société.

La journée de formation, de rencontre et de réflexion était organisée par la commission pastorale de la KOVOSS / CORISS (Conférence des Unions de Religieux / Religieuses et des Instituts séculiers de Suisse). Elle s’est déroulée dans la Bruder-Klaus- Kirche à Berne.

Partant d’une analyse des moyens de communication actuels (SMS, courriels, .) le conférencier a rendu les participantes et participants attentifs au phénomène d’accélération qui marque notre société. «Nous nous trouvons dans une culture qui se transforme à grande vitesse, ainsi que ses valeurs, conditionnée par la mobilité et les moyens de communication mis à la portée de tous par la technique moderne», a déclaré le Père Kleiber, recteur de l’église des jésuites à Lucerne.

Dans un premier temps, le conférencier a analysé le problème posé par «le vaste changement de valeurs qui se produit dans notre société à tous les niveaux: social, politique, économique, religieux et qui conduit jusqu’à une perte de valeurs». Le conférencier a relevé «le décalage effrayant entre, d’un côté, l’élargissement énorme de notre horizon technique (.) et, de l’autre côté, le rétrécissement de notre horizon de valeurs, lié au subjectivisme ou à l’individualisme qui va croissant». Et de se demander: «Comment utiliser les moyens actuellement disponibles, compte tenu de leurs conséquences en partie prévisibles et en partie imprévisibles? (.) Avons-nous le droit de faire tout ce que nous avons le pouvoir de faire?»

Le changement de valeurs de notre société, affirme le Père Kleiber, ne doit pas être jugé uniquement et façon négative. Le jésuite relève «toute une série de développements positifs», comme «davantage de démocratie; des espaces de liberté plus grands pour les individus; la possibilité de critiquer certaines tendances ou normes sociales; l’engagement de beaucoup pour des structures plus justes en politique, en économie, en Eglise; l’engagement pour la sauvegarde de la création et en faveur de groupes socialement marginalisés».

Une culture occidentale imprégnée du christianisme

Le conférencier a jeté un regard en arrière pour mieux saisir les transformations de la société. «L’Occident a vécu la grande partie de son histoire dans le cadre d’une culture imprégnée de christianisme». Celle-ci est caractérisée par quatre qualités: unifiée, religieuse, pénétrant l’ensemble de la société (les structures aussi bien que les individus), et dans laquelle la personne disposait de données claires sur ce que signifiait une vie «normale».

Or, quatre phénomènes ont fondamentalement modifié cet état de fait: la sécularisation (la culture n’est plus religieuse), le pluralisme (les visions du monde sont plurielles), la différenciation des fonctions (domaines et systèmes relativement indépendants: économie, politique, droit, formation, famille), et l’individualisation.

«Sur l’échelle des valeurs de notre société, certaines notions sont au sommet», a lancé le jésuite, en citant notamment: accélération, bien-être, succès, flexibilité, individualité, plaisir ludique, valeur marchande, nouveauté, être branché, mobilité, etc.

Analysant chacune de ces notions, le Père Kleiber s’est notamment attardé sur la valeur marchande. «L’argent mène le monde», a-t-il lancé, citant en exemple le boom qu’ont connu ces dernières années les informations économiques et les nouvelles quotidiennes de la bourse. «Nous connaissons aujourd’hui une nouvelle orientation de l’économie, dont les mots clés sont: globalisation, néolibéralisme, néocapitalisme. On parle de ’marché total’. Cela pose la question du rapport entre politique et économie, ainsi que, au niveau mondial, des rapports entre riches et pauvres», a affirmé le conférencier.

Analysant les valeurs de la société actuelle, il reprend un classement en trois groupes emprunté à la professeure de philosophie Annemarie Pieper, de l’Université de Bâle. Au sommet, affirme Hansruedi Kleiber, se trouvent les valeurs démocratiques de bases, ancrées dans le concept de «dignité humaine». A un deuxième niveau sont regroupées les valeurs morales, garantes de la vie en société. Viennent ensuite les valeurs économiques: liberté de commerce et liberté de contracter. «Elles préservent le droit de rentabiliser des biens à travers le travail et le commerce, et d’acquérir des biens».

Les valeurs économiques ont force obligatoire

Or, parmi ces trois groupes, la tendance actuelle fait des valeurs économiques «celles qui en réalité ont force obligatoire et englobante, tandis que les deux autres groupes de valeurs sont écartés comme des phénomènes de surface, une sorte de luxe idéaliste, auquel on peut renoncer». «En dépit de la multiplicité des valeurs dans les différents domaines de notre vie, notre société ne reconnaît qu’une valeur de base : le profit. Le concept de valeur a perdu son profil moral et démocratique, il n’est plus mesuré que par des intérêts quantifiables. Quand il est question d’augmentation de valeurs, cela n’est plus entendu que comme maximisation des profits. L’argent devient la valeur par excellence, parce qu’il est le moyen par lequel – pense-t-on – tout peut être obtenu de ce qu’un individu aime et considère comme précieux», soutient Hansruedi Kleiber.

L’ancien provincial des jésuites a poursuivi son intervention en mettant en évidence quelques contradictions qui touchent les valeurs de notre société.

– «Nous réclamons de l’ordre, de la stabilité et de la sécurité, mais nous voulons être indépendants.

– Nous aspirons à des relations harmonieuses et durables, souhaitons fonder une famille heureuse, mais recherchons en même temps liberté et absence d’attaches (ou d’obligations).

– Nous voulons aussi peu d’État que possible, mais exigeons des possibilités de formation, l’égalité des chances, la prévoyance sociale et la culture.

– La justice est placée tout en haut de l’échelle des valeurs. Mais quand il s’agit d’étrangers, apparemment tout change.

– Qui n’est pas engagé pour les droits humains ? Malgré cela, la solution dite des délais ne va pas forcément dans le sens du droit à la vie.

– On ne jure que par la tolérance. Mais s’il s’agit d’une autre religion, c’est une autre affaire».

La sécularisation, une conséquence du christianisme

Abordant les «valeurs chrétiennes», le Père Kleiber se demande s’il existe une éthique spécifiquement chrétienne. «Toutes les valeurs dont nous parlons normalement ne sont-elles pas enracinées dans le sol de convictions bibliques et chrétiennes : dignité humaine, justice, paix, liberté, mesure, sauvegarde de la création, tolérance, etc. Même si elles apparaissent aujourd’hui comme coupées de leurs racines, il n’en demeure pas moins que tout ce que nous mettons aujourd’hui sous l’appellation des droits humains trouve son origine dans la pensée biblique et chrétienne: dans la foi concernant la création et la personne humaine à l’image de Dieu», explique-t-il. Et d’en tirer une conclusion surprenante: «la sécularisation est au fond une conséquence du christianisme». En effet, «la dite ’sécularisation’ signifie que la culture chrétienne et les valeurs chrétiennes – fondées par le christianisme et trouvant en lui leur origine historique – sont reconnues et acceptées aujourd’hui communément dans la société, sans être rapportées directement au christianisme. C’est le cas, par exemple, de la ’dignité de la personne humaine’», relève le conférencier.

En fin de conférence, le Père Kleiber a adressé un message spécifique aux religieuses et religieux: «Dans le contexte du changement – ou du pluralisme – des valeurs, il me semble que les voeux religieux ont une importance toute particulière. Ils représentent en effet un défi permanent – pas seulement pour nous, qui essayons de les vivre, mais aussi pour les personnes qui nous entourent. Par eux, nous mettons des accents. Dans une société du superflu, du plaisir, de l’événementiel, de la performance – et tout ce que nous avons évoqué ce matin – les voeux représentent une force à laquelle on ne saurait renoncer. Ils montrent, à condition d’être correctement compris et vécus, que la liberté intérieure, face à toute chose, est une valeur irremplaçable. Dans la pauvreté, il ne s’agit pas simplement de vivre ’sans propriété ni avoir’, ni même de mettre en commun des biens, mais plutôt d’être libre par rapport aux choses. Il en va de même pour la chasteté et l’obéissance : à quoi suspendons-nous notre coeur ?»

Des illustrations de cet article peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch ou sur le site www.ciric.ch

(apic/com/bb)

21 septembre 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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