Berne: Photographiés magistralement par Salgado, les travailleurs retrouvent leur dignité

Les «damnés de la terre» à l’honneur au Kornhaus

Berne, 25 mars 1999 (APIC) Les «damnés de la terre» – ces millions de travailleurs des pays du Sud ployant sous le fardeau, dans des conditions rappelant davantage Zola que la société technologique de cette fin de XXème siècle – sont à l’honneur au «Kornhaus» de Berne du 26 mars au 2 mai. Immortalisés magistralement dans l’exposition de photos «Workers», ils retrouvent toute leur dignité et leur humanité au fil des 208 images noir-blanc grand format… grâce à la puissance d’évocation du photographe brésilien Sebastiao Salgado.

«Une image vaut mille mots», souligne Charles-Henri Favrod, paraphrasant Confucius. Parmi les premiers promoteurs du travail de Sebastiao Salgado, l’ancien directeur du Musée de l’Elysée était présent jeudi à Berne au vernissage de la double exposition «Workers» et «TeppichMenschen», 30 clichés du photographe biennois Adrian Moser consacrés aux travailleurs de la ceinture indienne du tapis. Saluant l’initiative commune de la Fondation STEP – qui milite pour des conditions équitables dans la production et le commerce des tapis d’Orient et contre le travail abusif des enfants – et de la Direction du développement et de la coopération de la Confédération (DDC), Charles-Henri Favrod rappelle que l’exposition de Salgado, déjà montrée au Musée de l’Elysée en 1994, a eu un fort impact auprès du public romand.

La préoccupation de l’homme au centre de l’œuvre de Salgado

«Ces images des chercheurs d’or de la Serra Pelada conservent leur force la plus totale, on ne peut pas faire mieux», déclare-t-il à l’APIC. Militant de gauche déçu par la réalité d’une utopie socialiste à laquelle il avait cru sincèrement – il a aussi photographié les travailleurs russes, cubains, chinois – Sebastiao Salgado n’est pas pour autant devenu cynique. Resté à 55 ans un vrai humaniste, il ne veut pas faire de sa recherche un tract politique, mais un cri. «Economiste de formation dans la première période de sa vie, agacé de rédiger des rapports qui pour lui ne servaient à rien, Salgado a choisi de se lancer totalement dans la photographie, pour témoigner par l’image. C’est une démarche totalement militante!»

Salgado conçoit ses photos comme une sorte d’archéologie visuelle de l’ère de la révolution industrielle, qui n’a même pas encore atteint toutes les régions du monde, «une période durant laquelle les hommes, les femmes, souvent les enfants, tenaient par leur travail entre leurs mains l’axe central du monde», commente Charles-Henri Favrod. Le photographe brésilien illustre par ses images fortes et efficaces la persistance du travail de force dans le tiers monde, mais aussi la vie des grands chantiers de la modernité comme le tunnel sous la Manche, la construction navale ou automobile ou encore la catastrophe des puits de pétrole du Koweit. «Pour lui, poursuit Favrod, on peut bien sûr se préoccuper des phoques, des baleines ou des oiseaux, mais il rappelle en permanence que l’essentiel, ce sont les hommes».

Le droit à un travail digne est un droit de l’homme

Si la Direction du développement et de la coopération a mis 40’000 francs dans l’opération (soit près du tiers du coût de l’exposition «Workers», pour laquelle il reste encore à trouver 20 à 30’000 francs auprès de privés et d’institutions), c’est parce qu’il s’agit ici d’un message universel, précise de son côté Marco Cameroni, chef de la section «Médias et Communication» de la DDC. Le langage de la photo permet souvent de toucher d’autres milieux et d’interpeller plus efficacement que les mots. La politique de promotion des cultures du Sud en Suisse fait partie intégrante du mandat de la DDC, qui remarque que la dimension culturelle est un élément trop souvent négligé dans la coopération au développement. C’est dans ce cadre que la Confédération soutient une telle exposition.

Le patron de la DDC, l’ambassadeur Walter Fust, renchérit: «Le droit à un travail digne de l’homme est un droit de l’homme…L’un des buts les plus importants de la DDC est de combattre la pauvreté.» D’après une estimation du Bureau International du Travail, relève Walter Fust, 830 millions d’hommes dans le monde n’ont pas d’emploi ou sont victimes du sous-emploi, soit près d’un tiers de la population active mondiale. Celui qui a un travail dans le tiers monde, bien qu’il puisse passer pour un privilégié, fait pourtant face en règle générale à des conditions très difficiles. Les images Salgado, particulièrement les grappes humaines couvertes de boue et de sueur accrochées à des échelles glissantes, émergeant des profondes fosses de la Serra Pelada – il ne manque que le fouet du chef de corvée, pas le fusil du soldat! – pour utiliser les mots de Charles-Henri Favrod «rappellent à ce monde des excédents de production qu’il existe toujours un monde de pénurie». (apic/be)

25 mars 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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