Berne: Plus de 200 personnes au symposium sur la «justice climatique»
Les paroles ne suffisent plus, il faut agir
Jacques Berset, Apic
Berne, 22 juin 2008 (Apic) Le réchauffement climatique – avec son cortège de catastrophes naturelles – touche avant tout ceux qui produisent le moins de CO2 et de gaz à effet de serre, les pauvres du tiers-monde. Un Africain émet en effet en moyenne 20 fois moins de CO2 par an qu’un habitant d’Amérique du Nord. Tel est le constat dressé vendredi à Berne par les spécialistes invités par l’Action de Carême (AdC) et Pain pour le Prochain (PPP) au symposium sur la «justice climatique», auquel plus de 200 personnes ont participé.
Parmi eux, le conseiller fédéral Moritz Leuenberger, qui, dans son vibrant plaidoyer pour la réduction des émissions de CO2, a remercié les oeuvres d’entraide qui apportent leur contribution, avec leurs réflexions, à cette «justice climatique» qui devient un impératif urgent. Car pour le ministre de l’environnement, le comportement de chaque individu a des conséquences globales, comme le montrent le réchauffement climatique ou la récente crise des marchés financiers.
Soulignant que le besoin de toujours plus de mobilité chez l’homme contemporain – pour les loisirs notamment – est l’une des raisons à l’origine du changement climatique, Moritz Leuenberger a rappelé qu’il était aussi ministre des transports. Et qu’en tant que tel, il s’engageait pour le transfert du trafic de la route au rail, pour le développement des transports publics, la réduction des émissions de CO2 et pour l’inclusion du transport aérien dans les efforts internationaux pour la protection du climat.
Mais le ministre a lancé une pique contre les intérêts des lobbies privés qui, comme ceux de l’industrie automobile, font appel aux instincts égoïstes et archaïques des consommateurs. Pour lui, la justice climatique ne peut être atteinte que par une démarche multilatérale, même si elle est souvent tournée en ridicule par ces mêmes lobbies.
Le Nord est responsable du réchauffement climatique
Un Européen est à l’origine de 8 tonnes de CO2 par année, soit une quantité huit fois supérieure à celle d’un Africain. Les habitants de l’Amérique du Nord chargent l’atmosphère de manière encore plus massive avec 20 tonnes de CO2 par habitant et par an. Au symposium d’AdC et de PPP, le conseiller fédéral Moritz Leuenberger a mis l’accent sur la responsabilité globale portée par les pays à l’origine du changement climatique, dont la Suisse. «Cette responsabilité commence par la réduction des émissions de CO2 chez nous. Comment pouvons-nous sinon exiger des autres qu’ils le fassent aussi? Dans une perspective à long terme, l’idée d’une Suisse neutre du point de vue climatique reposant sur l’achat de certificats d’émissions de CO2, a-t-il poursuivi, est un coup d’épée dans l’eau. Et d’un point de vue purement mathématique, cela ne fonctionne pas».
Directeur du Groupe d’écologie des systèmes terrestres à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), Andreas Fischlin, du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), a peint un tableau peu réjouissant: le réchauffement climatique provoqué par l’homme jusqu’à présent est de plus 0,5 degrés Celsius. Dans l’hypothèse la plus pessimiste, il sera à l’avenir de 3,5 degrés. Malgré la nécessaire limitation de l’émission de CO2, si elle se stabilisait au niveau de l’an 2’000, la température continuerait tout de même à augmenter. L’augmentation de 2 degrés est considérée comme un tournant ou un basculement au-delà duquel les modifications du climat deviendraient irréversibles.
«Il faut mettre en oeuvre tout ce qui est humainement possible. Maintenant et rapidement», a-t-il lancé. Le changement climatique est l’un des facteurs de la crise alimentaire actuelle. Il met en péril le droit à l’alimentation d’une grande partie des populations du Sud. Co-auteur du rapport de l’ONU sur le climat, il a relevé qu’en Suisse, les régions de montagne sont touchées par le recul des glaciers et le manque de neige, ce qui menace le tourisme. L’économie suisse sera certainement en mesure d’absorber ce choc, mais le scientifique a relevé que les conséquences seront bien plus dramatiques pour les régions du Sud de la planète.
L’époque des nationalismes égoïstes est définitivement révolue
«Nous devons réfléchir ensemble à ce que nous pouvons entreprendre afin que le droit à l’alimentation ne reste pas un voeu pieux et que les défis du changement climatique puissent être maîtrisés», a lancé d’entrée de jeu Antonio Hautle, directeur de l’Action de Carême. Soulignant que l’attitude relative au réchauffement du climat est une question globale, Antonio Hautle a estimé que l’époque des nationalismes égoïstes est définitivement révolue.
Alors qu’il y a quelques années, les émissions de CO2 dues à la combustion de charbon et de pétrole étaient essentiellement imputables aux pays industrialisés – près de 70% de toutes les émissions de CO2 depuis 1850 proviennent de l’Amérique du Nord et de l’Europe – aujourd’hui les pays émergents, comme la Chine, et dans une moindre mesure l’Inde ou le Brésil, contribuent également à l’effet de serre. Mais ils réclament eux aussi «le droit de se développer», ne voulant pas sacrifier leur croissance sur l’autel de la préservation du climat. Miges Baumann, responsable de la politique de développement à PPP, a montré de la compréhension pour ce point de vue, car pour lui, il est juste que les pauvres des pays du Sud qui ont, jusqu’à présent, très peu contribué au réchauffement climatique puissent eux aussi, accéder au développement.
Témoin venue du pays le plus pauvre de l’hémisphère américain, l’Haïtienne Alexandre Kettly, du Mouvement paysan de Papaye (MPP), a décrit les effets dévastateurs du réchauffement climatique dans son pays, où plus de 80% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté avec moins de 2 dollars américains par jour. «Selon le dernier rapport de l’ONU sur le développement humain, les données d’Haïti sont comparables à celles d’un pays en guerre… Plus de 90% de la population active est au chômage, plus de 70% n’a pas accès aux soins de santé, 60% de la population est analphabète, l’espérance de vie est passée de 60 à 54 ans ces cinq dernières années. Manger un plat chaud tous les jours en Haïti est devenu un luxe…»
En Haïti, a-t-elle rappelé, les graves conséquences du changement climatique – «alors que nous ne portons aucune responsabilité pour le réchauffement» – ne font qu’aggraver la situation de délabrement du pays aux plans économique et social. Durant les trois dernières décennies, la fréquence des désastres qui ont frappé le pays, notamment les cyclones qui ont dévasté des villes entières, a augmenté de plus de 40% par rapport aux périodes précédentes. La militante haïtienne a qualifié d’injustice le fait que les pays industrialisés ou émergents craignent plus pour leur croissance économique que pour l’avenir de la planète. Elle a lancé un cri de détresse: l’inaction face à la menace posée par le changement climatique constitue à ses yeux une violation flagrante du droit à la vie de chaque être humain.
Les Eglises sont sollicitées: elles doivent agir pour la sauvegarde de la Création
Présentant un «calculateur de CO2» – mis au point par PPP en collaboration avec l’association «oeku Eglise et environnement» (*), il mesure l’empreinte écologique réelle des paroisses – Miges Baumann a tenu à encourager les responsables paroissiaux à améliorer l’efficience du chauffage et l’isolation des bâtiments. «Il s’agit de faire le ménage chez soi», a-t-il lancé. Pour lui, il ne fait pas de doute, les Eglises chrétiennes, dans les pays du Nord, peuvent apporter leur contribution à la sauvegarde de la Création, c’est même un impératif.
Si les économies d’énergie réalisées par les paroisses sont allouées à un Fonds pour le climat qui promeut des projets pour la protection du climat et de l’environnement au Sud (développement de possibilités peu gourmandes en énergie pour cuisiner, éclairage économique sur une base solaire, pépinières ou programme de reforestation…) alors, les efforts des paroisses seront doublement récompensés. C’est ainsi que les capacités des populations du Sud à maîtriser et limiter l’impact de leurs activités sur l’environnement pourront être renforcées. La campagne oecuménique de carême 2009 mettra d’ailleurs l’accent sur la justice climatique, une question intimement liée à celle de la justice sociale. JB
(*) Plus de 600 paroisses, organisations liées à l’Eglise et un grand nombre de personnes sont membres de l’association «oeku Eglise et environnement», créée en 1986. Aujourd’hui, oeku est reconnue en qualité d’organe de consultation pour les questions écologiques par la Conférence des évêques suisses (CES) et la Fédération des Eglises Protestantes de Suisse (FEPS). Encore trop peu connue en Suisse romande, l’association «oeku Eglise et environnement», qui milite pour la «société à 2000 watts», propose depuis 1993 aux paroisses de célébrer chaque année «Un Temps pour la Création». Cette année, la campagne «Oasis Terre» aura lieu du 1er septembre au 4 octobre.
(apic/be)



