Berne: Plus de 300 personnes à la conférence «A qui profite l’aide au développement ?»

Alliance Sud plaide pour davantage d’engagement de la Suisse

Berne, 18 mai 2008 (Apic) Plus de 300 personnes – professionnels du développement, responsables politiques et de l’administration, militants de base, gens des médias – ont participé vendredi 16 mai au Centre de Congrès Kursaal à Berne à la conférence d’Alliance Sud sur l’aide au développement.

Il s’agissait pour la communauté de travail des six grandes organisations de développement suisses (*) de faire front face aux voix influentes qui ne cessent, notamment au Parlement fédéral, de mettre fondamentalement en question l’efficacité de l’aide aux pays du Sud.

«A qui profite l’aide au développement ? – Controverses et nouvelles pistes», le nouveau livre de Peter Niggli, directeur d’Alliance Sud et responsable de son secteur politique de développement, a servi de base aux discussions de Berne sur l’avenir de l’aide publique suisse au développement (APD). En ouverture du symposium, Beat Dietschy, secrétaire général de l’oeuvre d’entraide protestante «Pain pour le prochain» et président d’Alliance Sud, a souhaité que les débats apportent un éclairage sur les polémiques à propos de l’aide au développement, trouvant plutôt étrange que l’on doive se demander si l’APD est là avant pour ceux qui en ont besoin ou davantage pour ceux qui donnent.

L’aide publique au développement de la Suisse stagne

Le président d’Alliance Sud a d’emblée rappelé que les organisations qui prônent l’engagement accru de la Suisse en matière d’APD ne sont pas seules dans ce combat: près de 190’000 personnes ont déjà signé la pétition exigeant du Conseil fédéral qu’il augmente l’aide au développement de la Suisse à 0,7 % de son PNB jusqu’à 2015 au plus tard. Mais ce dernier veut maintenir le budget de l’aide au développement à 0,4% du PNB d’ici à cette date, abandonnant ainsi les engagements que la Suisse a pris en signant la Déclaration du Millénaire de l’ONU. Cette Déclaration a pour but de réduire de moitié l’extrême pauvreté et la mortalité infantile dans le monde d’ici à 2015.

Le Conseil fédéral a approuvé lors de sa séance du 7 mars dernier le nouveau crédit-cadre de la Direction du développement et de la coopération (DDC), soit 4,5 milliards de francs, et du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), soit 800 millions de francs. C’est dans ce cadre, alors que le Parlement fédéral, dans un climat particulièrement tendu, doit discuter de ce nouveau paquet de 5,3 milliards de francs, qu’Alliance Sud sort un livre qui suscite un débat. D’autant plus aigu que l’aide suisse au développement souffre d’une crise de gestion et que certains partis de droite et des médias n’hésitent pas remettent en cause l’utilité de l’aide publique. L’impression est donnée que la DDC souffre d’un vide à sa tête, de problèmes de gestion, et aurait tendance à gaspiller l’argent mis à disposition par le Parlement.

Ne pas mêler l’aide au développement avec les problèmes de la DDC

Le livre de Peter Niggli, directeur d’Alliance Sud, a permis de lancer le débat vendredi à Berne. D’emblée Niggli a déploré la tentation des politiciens de lier le crédit-cadre pour l’aide au développement aux problèmes que connaît actuellement la DDC, dont le nouveau directeur, l’ambassadeur Martin Dahinden, n’est entré en fonction que le 1er mai dernier. Il a demandé, au nom des oeuvres d’entraide, que l’on ne mêle pas le budget de l’APD avec les problèmes de la DDC, car ce ne sont pas les personnes qui bénéficient de l’aide de la Suisse qui doivent en faire les frais.

Certes, a souligné le directeur d’Alliance Sud, depuis quelques années, on reproche à l’aide au développement de finir dans la poche de dirigeants corrompus au lieu de diminuer la pauvreté. «C’est une critique justifiée, mais pourquoi aujourd’hui, alors que des études à ce propos existent depuis longtemps?» Pour Peter Niggli, il ne fait aucun doute: ce tir groupé, qui a d’abord été allumé dans les médias en Allemagne et en Suisse alémanique, mais qui a trouvé un écho également dans les pays francophones et anglophones, trouve ses origines dans le fait que l’aide au développement doit être augmentée pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement (ODM), pour lesquels la Suisse officielle s’était également engagée à plus d’une reprise depuis l’an 2000.

Des critiques partiellement fondées

Peter Niggli a souligné que nombreux sont ceux s’y opposent, certains médias ayant pour leur part relayé des études scientifiques sélectives tendant à démontrer que ces ODM sont irréalistes. Face à la vague de critiques contre l’APD, Alliance Sud reconnaît que certaines d’entre elles sont fondées. Ainsi l’instrumentalisation de l’aide par certains pays, qui s’en sont longtemps servis – et s’en servent encore – pour réaliser leurs objectifs de politique extérieure. C’était particulièrement vrai pendant l’époque de la «guerre froide», mais la tentation est toujours grande aujourd’hui de mettre cette aide au service d’intérêts économiques ou géostratégiques.

Dans son livre, Peter Niggli considère que le plus grand succès de l’aide est d’avoir contribué à l’émergence des sociétés civiles locales: des mouvements citoyens qui surveillent la mise en oeuvre par les gouvernements des engagements internationaux – comme les droits de l’homme – et qui leur demandent des comptes sur leurs actions.

Jean-Daniel Gerber, directeur du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), a salué l’engagement d’Alliance Sud et le livre de Peter Niggli, «avec lequel je suis en grande partie d’accord». Mais il n’a pas masqué certaines divergences d’analyse, en insistant notamment sur le fait que l’on ne peut pas combattre la pauvreté sans promouvoir l’économie, «c’est là que le Seco est actif, auprès des petites et moyennes entreprises qui créent des places de travail».

Pour lui, on ne peut séparer les intérêts de la Suisse de ceux des pays en développement, d’autant plus que ces derniers tendent de plus en plus à préférer recevoir des prêts des Pays du Golfe, de la Chine ou de la Russie. Ces derniers sont moins regardants sur les questions de gouvernance, de représentation des femmes, de participation de la société civile ou de droits de l’homme que n’est la Suisse et les autres pays soumis aux conditions de l’OCDE ou de la Banque Mondiale.

J.-D. Gerber a également défendu l’aide au budget dont bénéficient des gouvernements comme le Ghana, le Burkina Faso ou le Mozambique, affirmant qu’il ne faut pas jouer cette aide contre les autres formes d’aide. Et d’estimer que cette forme d’aide a un effet multiplicateur beaucoup plus grand que le financement de petits projets.

Remo Gautschi, directeur suppléant de la DDC, a pour sa regretté que l’aide bilatérale – une forme d’aide que pratique la DDC – soit sous pression depuis quelques années, face à la croissance de l’aide multilatérale, alors que les budgets globaux restent les mêmes. Le directeur du Seco a déploré pour sa part la concurrence «inutile» entre la DDC et le Seco. «Cette concurrence doit cesser, on perd beaucoup trop de temps à discuter des responsabilités. Une simplification des procédures est nécessaire!». Et de rappeler que 41% des pauvres du monde vivent dans les pays de concentration du Seco.

Le directeur du Seco a encore défendu l’introduction de clauses de liberté de commerce dans les rapports avec les pays que la Suisse aide, estimant qu’elles leur donnent la possibilité d’exporter sans entraves vers la Suisse.

Outre des apports donnés par la Claudia von Braunmühl, professeure honoraire pour la politique internationale à l’Université libre de Berlin, et de Lisa Chauvet, chargée de recherche à l’Institut de Recherches pour le Développement (IRD) à Paris, une table ronde a finalement permis de réunir des parlementaires fédéraux de quatre partis nationaux (Parti démocrate-chrétien/PDC, Verts, Parti libéral, Parti Socialiste). La libérale Martine Brunschwig-Graf s’est notamment prononcée pour une augmentation de l’aide au développement, «mais l’on doit pouvoir se justifier en fonction des projets clairement définis». Pour la parlementaire genevoise, il ne faut pas séparer la problématique du développement de celle de l’économie, et on peut mélanger les intérêts de ces deux secteurs selon le principe «gagnant-gagnant». La démocrate-chrétienne de Bâle-Campagne Kathrin Amacker insiste également sur la dimension de politique intérieure de l’APD, par exemple sur l’apport de l’aide aux pays du tiers monde à la sécurité globale. Et pour elle, également, les intérêts économiques de la Suisse dans ce domaine sont tout à fait légitimes.

Mais la conseillère aux Etats socialiste bernoise Simonetta Sommaruga a tout de même mis en garde contre le fait de trop vouloir mélanger économie et coopération au développement, car dans certains secteurs subsistent des contradictions, des conflits d’intérêts et des problèmes de cohérence de la politique suisse. Et de mentionner la question de l’énergie ou celui des patentes. Confirmant l’existence réelle de conflits d’objectifs au niveau de la politique suisse, Peter Niggli a plaidé pour qu’il continue d’y avoir des débats au sein de l’administration sur ces objectifs, afin que la discussion redescende au niveau du Parlement. JB

Alliance Sud pour une Suisse solidaire: objectif de 0,7% du PNB

Sur 100 francs de revenus générés en Suisse, seuls 40 centimes sont actuellement affectés à l’aide au développement. L’ONU recommande que chaque pays industrialisé y consacre au moins 0,7% de son Produit National Brut (PNB), soit 70 centimes pour 100 francs. C’est ce dont la communauté internationale a besoin pour réaliser les Objectifs du Millénaire de l’ONU, qui visent à réduire de moitié l’extrême pauvreté et la mortalité infantile dans le monde d’ici à 2015. La Suisse s’y est engagée, mais les pas concrets en vue de cet objectif ne sont pas réalisés. Alliance Sud exige du Conseil fédéral qu’il augmente l’aide au développement de la Suisse à 0,7 % jusqu’à 2015 au plus tard. JB

(*) Alliance Sud est la communauté de travail des six grandes organisations suisses d’entraide: Swissaid, Action de Carême, Pain pour le prochain, Helvetas, Caritas et Eper. Cette communauté été créée en 1971. Le but d’Alliance Sud est d’influencer la politique de la Suisse en faveur des populations pauvres de la planète privées de leurs droits fondamentaux. Elle agit notamment par des conférences et des interpellations politiques, des campagnes publiques et un travail d’information efficace. (apic/be)

18 mai 2008 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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