150 personnes au Symposium des oeuvres d’entraide à Berne

Berne: Réduire la pauvreté, enthousiasme réduit en Suisse pour les Objectifs du Millénaire

Berne, 9 septembre 2005 (Apic) Réduire de moitié l’extrême pauvreté et la faim d’ici 2015, tel est l’un des ambitieux «Objectifs du Millénaire pour le Développement», les fameux OMD (*), décidés en l’an 2000 par l’assemblée générale des Nations Unies. L’enthousiasme semble pourtant réduit du côté de la Suisse officielle et des milieux économiques et financiers, a-t-on constaté vendredi à Berne, lors du Symposium des oeuvres d’entraide auquel ont participé quelque 150 personnes.

Cinq ans après cette décision historique – prise par les 191 Etats membres de l’ONU – se tiendra à New York un sommet spécial de l’ONU, qui dressera du 14 au 16 septembre le bilan de ces promesses. Sur un ton volontairement provocateur, Antonio Hautle, directeur de l’oeuvre d’entraide catholique Action de Carême (AdC) – organisatrice du Symposium de Berne avec son homologue protestant Pain pour le Prochain – a dit avoir «honte» de la politique étrangère actuelle de la Confédération.

Les temps ont effet changé – «et la composition du Conseil fédéral aussi!» – depuis le temps où la Suisse jouait un rôle de pionnier au niveau international avec ses idées novatrices, notamment en matière de politique de désendettement des pays du tiers monde. Alors que la Suisse a été dans le temps plus innovatrice, aujourd’hui elle oppose un «refus absolu» à un impôt global sur les transactions financières, comme la Taxe Tobin.

La pauvreté extrême, «un scandale qui nous concerne tous»

Antonio Hautle a souhaité que la Suisse ne suive pas les Etats-Unis pour bâtir une alliance contre l’ONU et Kofi Annan. Le directeur de l’AdC a déploré la «position hésitante» du Conseil fédéral et du Parlement face à la pauvreté extrême, «un scandale qui nous concerne tous». «C’est minuit moins cinq», a-t-il lâché, en rappelant l’appel de Jean Paul II en faveur des pauvres dans son encyclique «Centesimus Annus».

Lors du prochain sommet spécial de l’ONU, les oeuvres d’entraide attendent de la Suisse des actes concrets, témoignant de son engagement à lutter contre la pauvreté. Les promesses creuses ne suffisent pas, a-t-on entendu lors des conclusions du Symposium tenu à l’Hôtel Ambassador.

Peter Niggli déplore le «cynisme» de certains cercles du pouvoir à Berne

Peter Niggli, directeur d’Alliance Sud (anciennement Communauté de travail des oeuvres d’entraide) n’a pas mâché ses mots: il a carrément fustigé l’attitude de la Suisse, la qualifiant de scandaleuse: alors que l’UE et d’autres pays industrialisés ont annoncé qu’ils allaient relever leur aide publique au développement à 0,7% du revenu intérieur brut d’ici à 2015, la Suisse, elle, envisage de la réduire! Il a dénoncé «du cynisme» dans certains cercles du pouvoir à Berne, qui supputent que certains pays de l’Union Européenne ne pourront de toute façon pas tenir leurs promesses par rapport aux OMD. Il a estimé que la position de la Suisse était pour une bonne part dictée par des considérations de politique intérieure.

Dans sa contribution, l’ambassadeur Remo Gautschi, vice-directeur de la Direction du développement et de la coopération (DDC) de la Confédération, a utilisé la métaphore du verre à moitié plein ou à moitié vide, qu’il s’agira de remplir jusqu’en 2015. Il a rappelé qu’à l’ONU, la Suisse s’engageait fortement pour les réformes institutionnelles dans le domaine des droits humains, proposant notamment un Conseil des droits de l’homme, qui remplacerait l’actuelle Commission des droits de l’homme à Genève, objet de nombreuses critiques.

La Suisse s’engage également pour le développement durable, qui doit tenir compte à la fois des dimensions sociales, économiques et écologiques. La Suisse, a-t-il relevé, est favorable à un élargissement du Conseil de sécurité de l’ONU, du moment qu’il se base sur des critères objectifs. Elle soutient enfin la création d’une Commission de Consolidation de la paix qui serait soumise aussi bien au Conseil de sécurité qu’à l’ECOSOC.

Directeur et chef économiste au Crédit Suisse, Fritz Stahel s’est clairement opposé à l’introduction d’un impôt sur les transactions financières pour financer les Objectifs du Millénaire et doute même que ce soit réalisable. «Malheureusement, je ne peux pas donner la bénédiction des banques aux ONG pour la poursuite de leur engagement en faveur de nouveaux impôts pour financer le développement, en tout cas pas pour un impôt sur les transactions en devises», a-t-il lancé.

La misère est un terreau fertile pour le terrorisme, admet le banquier

Fritz Stahel avait pourtant déclaré, en préambule, que le monde de la finance était fondamentalement favorable aux OMD, insistant sur les dangers que représente le fossé grandissant entre pauvres et riches, l’instabilité politique croissante et les tensions sociales fournissant un terrain favorable au terrorisme.

Avant lui, l’Autrichien Kunibert Raffer, professeur à l’Institut d’économie politique de l’Université de Vienne, avait estimé possible l’instauration d’un impôt sur les transactions en devises. Pour lui, l’opération ne serait pas coûteuse. En définitive, il s’agit pour lui d’une question de justice: il n’y a aucune raison de «systématiquement avantager fiscalement le secteur financier».

Les participants ont été unanimes sur un point: la grande marge de manoeuvre sur le dossier agricole, en particulier en ce qui concerne les subventions à l’exportation des pays industrialisés. Gregor Kündig, d’Economiesuisse, a estimé pour sa part que les négociations en cours à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ouvrent de nouvelles perspectives de marchés pour les entreprises suisses dans les pays émergents.

La position de la Suisse à l’OMC critiquée

Darlan Fonseca-Marti, de l’organisation South Centre, à Genève, organe de consultation des délégations des pays les plus pauvres à l’OMC, a critiqué la position de la Suisse dans les négociations à l’OMC concernant les droits de douane sur les produits industriels. Pour les pays en développement, il est indispensable qu’ils puissent protéger non seulement leur agriculture, mais aussi leur industrie naissante et le secteur des services. Si ces pays devaient continuer à abaisser les droits de douane sur les produits industriels, ils ne parviendront pas à sortir du rôle de fournisseurs de matières premières des pays du Nord, ce qui leur laissera encore moins de moyens à affecter à la lutte contre la pauvreté.

Le Symposium s’est achevé sur un appel au président de la Confédération Samuel Schmid: à New York, sa délégation devra impérativement représenter «une Suisse résolue à combattre la pauvreté et non pas une Suisse frileuse, qui n’a à offrir que quelques promesses creuses». «Il faudra que la Suisse s’engage, en actes autant qu’en paroles, affirment les organisateurs du Symposium, pour que tous les êtres humains de la planète Terre puissent vivre dans la dignité et sans avoir faim». JB

(*) http://www.un.org/french/millenniumgoals/index.html

Encadré

La société civile suisse sera représentée à New York, malgré le niet de Berne

Markus Brun, de l’Action de Carême, se rendra à New York, malgré la récente décision du Conseil fédéral de refuser la participation d’un représentant de la société civile dans la délégation officielle suisse. Le symposium de l’Action de Carême et Pain pour le prochain avait été conçu pour appuyer la campagne internationale «Respectez vos engagements, éradiquez la pauvreté», dont le signe distinctif est un bracelet blanc. A Berne, en vue de la journée d’action et de lutte contre la pauvreté, l’église du Saint-Esprit, la Heiliggeistkirche, a été décorée de drapeaux blancs. Samedi, les paroisses de Sion, Monthey ainsi que d’autres églises devraient suivre dans tout le pays. (apic/be)

9 septembre 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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