Vatican

Bien manger selon le pape François: les leçons de Babette

À plusieurs occasions, le pape François a confié sa fascination pour le film Le festin de Babette (1987), de Gabriel Axel, tiré d’une nouvelle de Karen Blixen. Dès 2016, dans son exhortation apostolique Amoris laetitia (2016), il citait le film ainsi: «Il faut rappeler la joyeuse scène du film Le festin de Babette, où la généreuse cuisinière reçoit une étreinte reconnaissante et un éloge: ‘Avec toi, comme les anges se régaleront!’» Plus récemment, dans son livre d’entretiens avec Dominique Wolton intitulé Politique et société (2018), le pape fait référence au film et «à la transformation des personnes qui étaient enfermées dans la parole et qu’un festin libère en leur apprenant une autre façon d’être heureuses».

Dans le livre TerraFutura, paru le 9 septembre 2020, alors que le journaliste Carlo Petrini interroge le pontife quant à l’importance du repas comme moment de partage en communauté, ce dernier se réfère une fois encore au Festin de Babette, «l’un des meilleurs films qu’[il ait] jamais vu». Il rappelle l’intrigue ainsi: «L’histoire se déroule dans une communauté calviniste très stricte au Danemark. Les deux sœurs protagonistes, filles du pasteur protestant, sont tombées amoureuses, mais ont rejeté ce sentiment, car il était considéré à tort comme contraire à la morale très stricte dont elles avaient héritée. Ils ont vécu une vie de renoncement, non seulement en amour mais en tout, y compris en ce qui concerne la nourriture et les vêtements. Une sorte d’autoflagellation continue. La cuisinière française Babette, «étrangère» dans ce contexte, après avoir gagné un riche prix à la loterie, décide de cuisiner un repas sublime pour toute la communauté et par ce geste, elle parvient à faire sentir et voir la beauté humaine à tout le monde, elle parvient à leur faire percevoir ce plaisir divin trop longtemps étouffé à tort.»

La portée symbolique de la nourriture

Dans ce livre-entretien, le pape considère que la nourriture participe à la construction de l’identité et reflète les convictions intimes des personnes: «Choisir sa propre nourriture fait partie de ces choix, c’est un puissant mécanisme de changement: cela signifie récompenser un modèle productif et économique plutôt qu’un autre». Le pontife ne manque pas de faire remarquer que, parmi les principaux postes de dépenses, se trouvent la nourriture, les vêtements, la cosmétique et les animaux de compagnie. La nourriture se distingue donc d’une certaine «mondanité sous-jacente [qui] caractérise cette époque et nous amène à apprécier une beauté artificielle, éphémère et légère…»

D’autre part, il y a indéniablement une portée symbolique dans l’acte de manger et de boire en communauté, qui rappelle les festins eucharistiques: celui des noces de Cana ou celui de la Cène. À ce titre, le 266e pape confie qu’il avait l’habitude, du temps où il était évêque auxiliaire à Buenos Aires (Argentine), de diffuser Le festin de Babette aux ministres extraordinaires de la communion dont il avait la charge. «Parce que si vous devez apporter l’Eucharistie à une personne malade, vous ne pouvez pas le faire avec rigidité, vous devez le faire avec amour et joie, vous devez savoir saisir la beauté du don.»

Les vertus du «manger» et du «boire»

«Il y a une vraie communion dans le manger et le boire», confiait déjà le pape à Dominique Wolton, dans Politique et société. Le pontife a de nouveau abordé le sujet dans TerraFutura avec le fondateur du concept de «Slow Food» (restauration lente), un mouvement qui prône une gastronomie plus qualitative et responsable. Le pape François lui a rappelé un dicton arabe «qui se trouve probablement aussi dans la Bible, écrit d’une autre manière» et selon lequel: «pour créer une amitié, il faut des kilos de sel». «C’est-à-dire, poursuit le pape, que pour créer une relation, il faut manger ensemble plusieurs fois, il faut partager la nourriture. La nourriture est un instrument de convivialité, rompre le pain est le geste le plus emblématique, on casse le pain et on le donne d’abord à l’invité, on le partage». Selon le pape, deux tendances, aussi nuisibles l’une que l’autre, semblent s’opposer à l’ère de l’opulence actuelle: «Nous exagérons parfois, d’une part avec le spectacle de l’acte de manger, et d’autre part avec une approche vorace et débridée».

Ici, les propos du pape rappellent d’autres pages de TerraFutura où la position de l’Église catholique sur le plaisir charnel est abordée. Le pontife rappelle que le catéchisme chrétien encourage le plaisir sain et juste, et condamne celui qui n’est que «l’expression d’un égoïsme et d’un individualisme sous-jacents», celui qui cherche «la nourriture pour la nourriture, et non la relation avec les autres personnes, dont la nourriture devrait être un moyen». En somme, «lorsque l’on a la capacité de mettre les personnes au cœur, alors manger est l’acte suprême qui favorise la convivialité et l’amitié, crée les conditions pour la naissance et le maintien de bonnes relations, et agit comme un moyen d’expression des valeurs et des cultures.»

Quelques leçons d’humanisme et de fraternité au cinéma

Le festin de Babette est aussi l’occasion d’aborder, dans les pages de l’ouvrage qui suivent, les grands films qui ont marqué le pape par leur profondeur et leur beauté. «J’aime beaucoup le cinéma, je suis un passionné», confie-t-il à Carlo Petrini. Il garde de son enfance le souvenir d’avoir vu les grands films du néoréalisme italien d’après-guerre, dont il salue la «grande sagesse et la grande histoire» : les films d’Aldo Fabrizi, d’Anna Magnani, de Vittorio De Sica etc. «La strada est pour moi un autre chef-d’œuvre de l’humanisme italien et chrétien». Le film de Fellini offre, à travers les péripéties d’un rustre (Zampano) et d’une simple d’esprit (Gelsomina), un bel exemple de «fraternité humaine» et «d’amitié sociale» malgré les différences. Des valeurs chères au pontife et qui feront l’objet de sa prochaine encyclique. «Nous devrions revoir ces films pour comprendre comment nous avons changé et comment nos sociétés ont changé, pas toujours pour le mieux», conclut-il. (cath.ch/imedia/at/rz)

Le Festin de Babette (1987) est l'un des films préférés du pape François (CARLOTTA FILMS)
10 septembre 2020 | 16:47
par I.MEDIA
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