Belgique: Soutenez les chanoines en consommant une Leffe

Bière et abbaye: une rencontre fortuite et salutaire

Dinant, 10 octobre 2011 (Apic) La rencontre entre le brasseur Albert Lootvoet d’Overijse et le Père Abbé de Notre-Dame de Leffe à Dinant (Belgique) a redonné vie à la brasserie. Elle a aussi permis à l’abbaye de renaître de ses ruines. Dans une interview, frère Hervé retrace l’historique de la bière et évoque les relations de l’abbaye avec l’actuel propriétaire «InBev Belgium SA».

Apic: «Ex opere messis»: «Hors du travail la moisson». La devise de l’abbaye Notre-Dame fait avant tout référence au Christ. Mais quelle est la relation de l’abbaye de Leffe avec la bière?

Frère Hervé: La bière fait son apparition à l’abbaye en 1240, où le clerc Gossuin vend à Leffe différents biens, dont une brasserie.

Au Moyen Age, la brasserie a joué un rôle d’ordre sanitaire. Dans l’impossibilité de vérifier si l’eau de source est salubre, la fabrication de la bière offre justement, grâce au processus assainissant de la fermentation, l’espérance d’échapper aux épidémies, comme le typhus, qui sévissent alors.

Après le passage de Charles le Téméraire, en 1466, l’abbaye est ruinée, privée de ses titres de propriétés et les archives sont détruites. La brasserie est «accensée» à un laïc (une espèce de gérant). Toutefois, elle demeure toujours sous le contrôle du Père Abbé. Sous le gouvernement de l’Abbé Perpète Rançon, en 1729, elle est agrandie et rénovée.

La brasserie, alors en pleine expansion, a connu ses derniers jours avec l’arrivée des troupes républicaines françaises. En 1796, l’abbaye est officiellement supprimée et déclarée bien national. Elle est vendue par lots successifs. Dès lors, elle est partagée entre plusieurs propriétaires, au gré des ventes et des héritages. L’activité de la brasserie a continué jusqu’en 1809, mais au ralenti. A partir de cette date, elle est abandonnée. Et dans ce tumulte de l’histoire, la formule originelle a disparu.

Apic: Quel événement est à l’origine de la renaissance de la bière Leffe?

Frère Hervé: Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la situation de l’abbaye était précaire. Nous vivions alors une grande pauvreté matérielle. L’unique source de revenus était le ministère de quelques chanoines en paroisses et les dons.

En 1952, le Père Abbé Nys rencontre le brasseur Albert Lootvoet. Il lui parle des difficultés financières de Leffe. Un arrangement est conclu entre eux. Albert Lootvoet brassera désormais sa bière sous la dénomination Leffe, en respectant les procédés brassicoles d’autrefois. C’est ainsi que la bière Leffe renaît de ses cendres avec une Leffe brune. Le succès est immédiat.

D’importants investissements s’imposent rapidement, afin de répondre à la demande toujours croissante des consommateurs. Albert Lootvoet reçoit le soutien financier de la brasserie belge Artois. La production est alors délocalisée à Mont-Saint-Guibert, dans la province du Brabant wallon.

En 1987, une nouvelle étape est franchie avec la fusion des brasseries Artois et Piedboeuf, sous la dénomination «Interbrew». La production des bières de l’abbaye est toujours assurée dans le respect des traditions établies avec Albert Lootvoet. En 2004, «Interbrew devient «InBev», puis en 2008 «AB InBev».

Apic: Peut-on considérer Albert Lootvoet comme un sauveur pour Leffe?

Frère Hervé: Je parlerai plutôt d’une aide mutuelle. L’abbaye a permis à Albert Lootvoet d’avoir un nom, lié à une histoire brassicole et à une communauté religieuse. En contrepartie, Notre-Dame de Leffe touche les royalties, qui représentent un devoir de la brasserie envers l’abbaye. Cet argent sert à entretenir les bâtiments de l’abbaye et à soutenir les personnes en difficultés dans la région de Dinant. De notre côté, nous ne thésaurisons pas. Au contraire, nous redistribuons cet argent au profit de personnes nécessiteuses, d’associations, de projets culturels… Par nos actions, nous contribuons à apporter une aide, là où l’Etat et les associations ne peuvent pas intervenir.

L’abbaye assure également une représentation au conseil d’administration de «InBev Belgium SA» (le groupe belge «Interbrew» et le brésilien «Ambev» ont fusionné en 2004), où nous siégeons sans toucher de contrepartie financière.

Apic: Alors, consommer une bière Leffe revient à soutenir indirectement les chanoines?

Frère Hervé: Oui, toute personne qui consomme une des 7 variétés de Leffe (la brune, la blonde, la triple, la radieuse, la 9°, la printemps et la ruby) participe à l’entretien de Notre-Dame de Leffe et aux projets soutenus par les Pères prémontrés (fondés par saint Norbert, à Prémontré près de Laon (France) en 1120, les Prémontrés sont des chanoines réguliers qui vivent tantôt en moines à l’abbaye, tantôt en prêtres séculiers à l’extérieur, ndlr).

Apic: Désormais le clocher de Leffe est votre meilleur ambassadeur…

Frère Hervé: Avoir choisi le clocher pour caractériser l’abbaye est une affaire de marketing. Par contre, il est intéressant de signaler que l’actuel clocher de l’Eglise de Leffe était, au départ, le clocher du pigeonnier. Lors du rachat des bâtiments au XXe siècle par les chanoines prémontrés du Frigolet (près d’Avignon en France), il ne restait que quelques pans de murs de l’ancienne église. Les chanoines ont alors aménagé une nouvelle église abbatiale dans la grange, rehaussant l’ancien pigeonnier. (apic/ggc)

10 octobre 2011 | 15:52
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 3  min.
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